Tous les textes du philosophe Daniel Bensaïd.

8 octobre 2017

Dossier Che Guevara

Il faut tuer un spectre de peur qu’il ne revienne

« Personnellement, je vois un certain parallèle entre l’agressivité de Sarkozy disant qu’il faut liquider 68, que c’est le symbole de tous les maux, de la décadence, du renoncement à l’effort, le péché originel qui explique que le pays soit en situation de difficulté, et – ça peut paraître bizarre comme rapprochement – le récent quarantième anniversaire de la mort de Che Guevara. En octobre 2007, il y a eu, pas seulement en France mais dans la presse internationale et, plus particulièrement dans la presse ibérique, une représentation de la figure du Che très différente. On a vu monter en puissance le discours présentant le Che comme la figure originelle de tous les terrorismes, cruel, sanguinaire, suicidaire, morbide, etc. Moi, j’y vois deux discours d’exorcisme en réalité et, comme dans tout exorcisme, il y a une part de crainte : il faut tuer un spectre de peur qu’il ne revienne.

En Amérique latine, la figure du Che n’est pas aussi lointaine parce que, dans tous les mouvements récents, au Venezuela, en Bolivie, en Équateur, il y a une actualité, peut-être pas de la révolution, mais en tout cas de la lutte sociale, qui fait que la page n’est pas du tout tournée. Pour 68, ça peut paraître plus lointain, mais dans son petit bouquin De quoi Sarkozy est-il le nom ? – un succès inattendu en librairie – en tirant un peu la réalité, Alain Badiou fait de Sarkozy l’expression d’un vieux fond pétainiste de la société française : il fait un rapprochement intéressant en analysant comment le régime de Vichy a voulu faire expier le péché du Front populaire. Selon Badiou, pour Vichy, l’étrange défaite de 1939-1940, c’est l’issue du Front populaire, comme pour Sarkozy, le déclassement de la France dans la hiérarchie des puissances impérialistes, c’est 68. Mais c’est plutôt le signe d’une crainte, en réalité, de quelque chose qui justement n’est pas mort. Sinon, il n’y aurait pas besoin de le tuer une deuxième fois ! »

Daniel Brensaïd, in Tout est encore possible, entretien avec Fred Hilgemann, éditions La Fabrique, septembre 2010