Tous les textes du philosophe Daniel Bensaïd.

Daniel Bensaïd

octobre 1994

À la tienne, François ! À la tienne, René !

« C’est toujours le même vice moderne de duplicité. Ils veulent jouer deux fois. Ils veulent jouer deux jeux étrangers et à volonté contraires. Ils veulent jouer sur deux tables. Ils veulent jouer des deux mains. Ils veulent bien être grands pour les situations temporelles. Et ils veulent bien ne pas être grands pour les responsabilités que les situations temporelles devraient conférer. » Péguy, L’Argent

Il n’y a pas de colère générale qui vaille. Experts en divines colères, les prophètes juifs affirment que Dieu se manifeste dans les détails. Le détail révélateur de l’imposture mitterrandienne, c’est René Bousquet. Sur les clairs-obscurs d’une carrière entre deux eaux, le livre de Pierre Péan apporte peu de nouveautés. Il authentifie, avec l’aval présidentiel, des faits connus pour la plupart.

Le portrait de François Mitterrand en homme d’État y gagne en vérité ce qu’il perd en majesté. On l’a souvent présenté comme un archaïque. Cette fausse piste n’était pas pour lui déplaire. En réalité, il a toujours été foncièrement moderne, kaléidoscopique, psychédélique, aussi variable et changeant qu’une grenouille atmosphérique. Ses succès sont bâtis sur cette accommodante modernité, sur des principes solubles dans les circonstances, sur cette tolérance et cette largeur de vue « qui pardonne tout parce qu’elle comprend tout », sur cette « paix pourrie » et cette « vertueuse malpropreté du oui et du non modernes ».

Quiconque voulait savoir le pouvait. On savait donc. Mais ce savoir abstrait devait, pour prendre feu, subir l’irruption d’un nom propre et l’étonnement d’un scandale. Le scandale qui éclate d’évidence, dans la connivence et le concubinage entre Mitterrand et Bousquet, c’est non seulement celui de Vichy, mais encore celui de l’avant et de l’après Vichy. C’est, indissociablement, d’un même mouvement, ce scandale singulier imbriqué dans un scandale général.

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Atelier Formes Vives

Ainsi va l’histoire, de continuités en discontinuités.

– À la tienne, François !
– À la tienne, René !

Une colère vient rarement seule.

Colère, pour les uns, d’avoir été bernés, dupés, floués, et d’avoir scandé « Mitterrand du soleil ! », un soir pluvieux de 10 mai, sans imaginer un instant que la part d’ombre serait au moins proportionnelle à la lumière réclamée.

Colère, pour les autres, d’avoir pris la « génération-tonton » pour une « génération morale » (comme si les autres avaient été immorales !), sans soupçonner les inquiétants parrainages de cette Sainte Famille.

Colère, simplement, devant toutes ces touchantes et tardives colères, devant ces sécrétions soudaines de moraline et ces suintements de bigoterie outragée. Devant tant d’indignations en faux cols.

Comment, Elkabach, vous ne saviez pas ?

Panne informative ? Manque de curiosité professionnelle ? Les ambivalences mitterrandiennes n’étaient pourtant guère plus secrètes que les escapades de Georges Marchais chez Messerschmitt. La sincérité du président, étonné à son tour de l’étonnement de ses interlocuteurs, surpris qu’on vienne lui reprocher un double jeu inscrit par définition dans les règles de ce jeu, devient ici plausible.

Il voyait Bousquet ? La belle affaire ! Des conseils d’administration aux personnels ministériels, de l’éminente Banque d’Indochine à la respectable Dépêche du Midi, qui aurait pu se dispenser de rencontrer un homme aussi influent ? Un Bousquet acquitté, blanchi par la Haute Cour, avec levée de l’indignité nationale, « presque avec les félicitations », précise Mitterrand ! Chez ces gens-là, l’auto-amnistie est une tradition et une loi du milieu. On lave toujours les culottes sales en famille. On les use jusqu’au dernier fil.

« Il ne faut pas banaliser Vichy. » Bien sûr. C’est bien la moindre des choses. Ordonnateur de la rafle du Vel’ d’Hiv’, Bousquet illustre une collaboration d’en haut massive, irréductible à quelques défaillances individuelles. Une collaboration de classe en quelque sorte : après les grandes frousses de la guerre d’Espagne et des Fronts populaires, la haute administration, la haute finance, la haute magistrature ont généreusement contribué à l’ordre nouveau.

Les régimes passent. Les classes, les castes, les corps, restent.

Et les affaires reprennent.

– À la tienne, René !
– À la tienne, François !

Un scandale peut en cacher autre.

Ces toasts réconciliateurs vendent cruellement la mèche. La rencontre initiale entre Mitterrand et Bousquet, moins fortuite et moins esthétique que celle de la machine à coudre et du parapluie sur leur célèbre table d’opération, n’est que la moindre part du scandale. La part majeure n’est pas d’un lieu et d’une date. Elle est dans la durée, dans l’ordinaire routine des fidélités et des assiduités.

Vichy a supprimé la République. Rétablie, la République s’est vengée en retranchant Vichy de l’histoire nationale. Comme s’il suffisait d’arracher quelques feuillets, d’effacer quelques photos gênantes, d’amputer le corps de l’État de ces années sanglantes !

Vichy n’est pas une parenthèse d’indignité refermée. Il y a un avant et un après. Un prologue et une suite.

Un pacte obscur entre l’exception et la règle.

Un avant : ce qui est réellement et profondément compromettant, c’est que Vichy ait été préparé par les lois xénophobes et les camps d’internement de la République.

Un après : ce qui est vraiment et profondément inquiétant, ce sont les pelotages et les tripatouillages ininterrompus, au nom de la guerre froide et de la raison d’État, entre collabos de la première heure et résistants de la dernière, entre radicaux-socialistes et libéraux.

Un avant et un après : ce qui, cinquante après Vichy, est carrément scandaleux, c’est d’entendre un ministre de l’Intérieur en exercice proclamer que l’État de droit s’arrête où commence la raison d’État, et de le voir passer à l’acte en installant à Folembray un camp de rétention hors de toute légalité. Qui écrivait que la Raison d’État, c’est un coup d’État continu et le coup d’État une Raison d’État discontinue ?

Les justices passent. l’État reste.

– À la tienne, François !
– À la tienne, René !

La colère et les scandales vont par grappe.

Mitterrand a invoqué des échéances ayant quelque rapport avec la sincérité. Il s’est fait le champion de la paix civile et de tous les grands pardons. À ces indulgences, on oppose soudain le devoir de mémoire. Reconnaissons-lui pourtant sur ce point le mérite de la constance.

Il a trinqué avec Bousquet, le « quasi-félicité » de la Haute Cour.

Il a amnistié les généraux d’Alger.

Il a voulu un Bicentenaire thermidorien, d’union nationale, où la Révolution disparaisse derrière la République.

Lorsqu’on se réconcilie sur une affaire, écrivait l’un de ses auteurs favoris, « c’est qu’on n’y entend plus rien ». Comme l’affaire entre Bleus et Blancs, comme celle entre Communards et Versaillais, comme celle entre Dreyfusards et anti, l’affaire Vichy ne finira jamais.

Car, « plus elle est finie, plus elle prouve ».

– À la tienne, René !
– À la tienne, François !

Le passé n’est jamais derrière nous.

Il attend toujours le présent au tournant.

En 1981, la gauche, hantée par ses échecs passés, était obsédée du désir de durer. Quatorze ans de présidence, dix de gouvernement. Elle a duré. Mais à quel prix, et dans quel état ! Le mitterrandisme, c’est cette décrépitude, ce reniement majuscule, cette trahison méthodique de l’intérieur. Qu’en reste-t-il, à l’heure de l’inventaire ? L’abolition de la peine de mort ? Sans doute.

Il reste surtout le coup d’État institutionnel permanent plus le plébiscite médiatique permanent. Quelques millions de chômeurs et d’exclus. Des médias berlusconisés. Et la corruption galopante.

Plus Le Pen (et Villiers) et Tapie !

Le mitterrandisme a démoralisé la gauche au sens littéral du terme. Il ne faudrait pas croire qu’il s’agisse d’un mauvais parasite sur un corps sain. Le ralliement au culte libéral du marché, le soutien au déploiement des Pershing, la guerre du Golfe, l’Union européenne sélective, éliminatoire sur critères financiers au détriment d’une Europe sociale, ouverte et solidaire, ne lui sont pas imputables en exclusivité. Ce serait trop commode. Il ne suffira pas de démitterrandiser la Gauche pour retrouver des principes, des convictions, et le courage de mener des combats à la hauteur des enjeux.

Une élection présidentielle où elle aurait Jacques Delors pour candidat « crédible » (avec Raymond Barre comme Premier ministre présomptif), et Tapie pour joker, marqueraient une apothéose dans l’entreprise de détournement du socialisme par le radicalisme et de grande réconciliation au centre.

Une victoire des professionnels de la Raison d’État.

Une victoire en somme des Bousquet d’hier et de toujours.

– Tchin ?
– Santé !

Le Monde des débats, octobre 1994

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