Tous les textes du philosophe Daniel Bensaïd.

Adieu Daniel

Bien sûr, fin juin 1968, je connaissais Daniel comme un dirigeant prestigieux du mouvement du 22-Mars et des événements de Mai. Je me souviens de Daniel, la première fois que je l’approchai « de près ». C’était à Montpellier, une fin après-midi de juillet, place de la Comédie. Dans cette arène, un soleil éblouissant l’habillait de lumière en toréador magnifique de la Révolution. Sa réputation le précédait : au pays basque il venait de toréer et de gagner à la cause ETA VIe Assemblée, composante fondatrice de la future LCR espagnole. Passés à l’ombre d’un bistrot proche je découvrais un jeune homme de ma génération qui ne se la « pétait pas » mais qui donnait envie de devenir un militant de sa trempe.

Je me souviens de Daniel, de toi Sophie, de Paul et de Patchou, retour de vacances en Andalousie, de passage à Osseja dans ma maison familiale en Cerdagne, à deux pas de Toulouse et du camp du Vernet d’Ariège où mon père fut interné en 1940. Je me souviens de l’échange avec Daniel à ce sujet des « rouges » d’Espagne, de Jules Fourrier que mon père avait connu et Daniel m’avait dit : « il faudrait qu’on écrive une brochure là-dessus ». Je suis en train de finir un bouquin « là-dessus ».

Je me souviens d’un retour en voiture d’une nième réunion « importante » à Paris impasse Guéménée avec des camarades du sud de Toulouse et de Montpellier. Arrêt/bifurcation devant la gare de Narbonne, le temps d’une pause. C’était le début de l’été et des vacances, c’est pourquoi Daniel s’était joint à nous. Je ne m’étais pas joint à eux pour boire un coup, parce que j’étais pressé mais aussi parce qu’ils m’intimidaient ces militants, si sûrs d’eux, si formés. Attentionné, Daniel avait voulu savoir pourquoi je ne restais pas.

Je me souviens de Daniel à Macugnaga, attablé face à la solitude de sa boîte de petits « LU » qui la lui rendaient bien, traversant une épreuve personnelle.

Je me souviens de Daniel me parlant de Révolution, de Cuba et du Che et me disant : « ils y sont bien arrivés eux ; nous aussi on saura trouver le chemin et le moment ; on finira par les avoir ».

Je me souviens de Daniel début 70 lors d’un stage de formation commun aux directions de ville de Toulouse et de Montpellier et nous disant : « On a beau dire, prendre des notes sur un cahier, pour apprendre je ne connais pas mieux » ! Je me souviens de Daniel et de Rops nous faisant une formation sur « La Révolution espagnole » : « Y a-t-il des questions ? » Tu parles, y en avait pas on était « assommés » (on venait de découvrir le script de « Land and Freedom » !).

Je me souviens de Daniel disant au « Moro » et à des copains de la direction de la LCR-ETA VI, nous présentant Paul, Tony et moi « es el BP des sur » (c’est le BP du Sud). Il est vrai que nous concoctions la lutte armée au Larzac et le BI 30 ! À cette époque-là je me souviens des impatiences de Paul qui voulait monter à l’assaut du « Palais d’hiver » de l’Hôtel de Ville de Montpellier alors que je découvrais la patience du travail ouvrier avant la dissolution de 1973. Et si je suis devenu aussi syndicaliste, ce n’est pas le fruit du hasard.

Je me souviens de Daniel me parlant de Jeannette et de Radot : « Au BP, les coquins, ils n’arrêtaient pas de causer de la couleur des carreaux de la salle de bain du nouvel appartement que Jeannette aménageait, puis elle l’invita à les voir de visu et depuis ils ne se quittent plus ! »

Je me souviens de Daniel à qui j’écrivis la 2e lettre, la 1re étant pour mes parents, lorsque la porte de la prison de Fresnes claqua et fut verrouillée sur moi ce jour finissant de novembre 1975 où les soldats « l’ouvraient » dans la « grande muette » et je me disais : ce n’est pas vrai : « atteinte à la sûreté de l’État » ?! Daniel me répondit comme un frère d’armes, comme un grand frère et même un peu comme un père. Ce sont des moments qui comptent dans une jeune vie.

Je me souviens d’un voyage en train Paris-Bruxelles avec Daniel me « décryptant » le « secrétariat » de la IVe que j’allais découvrir et devant lequel j’avais l’honneur de « rapporter ». J’avais été dépêché en Catalogne pour assister au congrès clandestin d’une des branches de la Ligue communiste espagnole, suite à la scission.

Je me souviens de ces rendez-vous à Paris, où Daniel, en toute simplicité et complicité, m’exposait mon « ordre de mission et de solidarité militante » pour Barcelone sous Franco. J’y allais en voiture où en train de Montpellier et suivais ses conseils simples et rassurants : « reste en 2e classe, en 1re c’est plus surveillé ». Jamais un pépin ne m’est arrivé. Je me souviens de l’aura de Daniel auprès de copains et de copines clandestin(e)s lors des échanges avec eux, à deux pas des Ramblas ; du bouillonnement des luttes et mobilisations pour en finir avec le franquisme et des reportages que j’en avais fait pour Rouge.

Je me souviens de Daniel et toi Sophie, m’accueillant, à l’improviste, dans votre petit appartement parisien alors que vous aviez un emploi du temps bien chargé, tu t’occupais des Cahiers de la taupe, je crois.

Je me souviens des parties de foot avec Daniel à la « récré » lors de multiples « stages de rentrée » du CC et d’Alain Krivine pestant car il en avait marre de se taper la vaisselle quasiment tous les jours, lui, « pour l’exemple ».

Je me souviens du grand vide – plus de Daniel en chair et en os – pendant les longs mois et années de ses séjours en Amérique latine comme dirigeant de la IV.

Je me souviens de Daniel dans le jardin de ma maison à Bron, début septembre par une fin d’après-midi d’automne indien, faisant la connaissance de mes enfants et levant nos verres, lui disant : « il fait beau, chouette temps, c’est une prolongation des congés ».

Je me souviens de Daniel, à notre 1er meeting à Vénissieux où il nous remplit la salle avec 700 personnes.

Je me souviens de Daniel étonné de mon désarroi et de mon « aigreur » envers le « merdier lyonnais » fin des années soixante-dix ; du repas d’apaisement que nous partageâmes tous les trois avec Denis Marx dans un restaurant chinois rue de Sèze et de ses conseils.

Je me souviens de Daniel me parlant de Patchou dans « sa » librairie « La Brèche » à Montpellier et de son fils Stéphane.

Je me souviens de Daniel intervenant dans un débat organisé par Philippe Corcuff à l’université Claude-Bernard, sur les quais à Lyon, auquel j’étais venu avec des militants de mon syndicat.

Je me souviens de Daniel, content, dans le bureau de Maurice Charrier à Vaulx-en-Velin, suite à un meeting contre le traité de Maastricht où je l’avais fait inviter. Daniel et Maurice échangeaient sur mai 1968 devant une grande photo de « Pavé de mai » ornant le bureau du maire.

Je me souviens du choc que fut pour moi la vision de Daniel atteint par la maladie, aux côtés d’Edwy Plenel, lors de l’hommage à Ernest Mandel au Père Lachaise.

Je me souviens de la nostalgie qui m’envahit en regardant les photos de Daniel et de toi Sophie ; de Paul et de Patchou tous si beaux, si heureux ! qui ornent le livre autobiographique de Daniel Une lente impatience qui fut mon livre de chevet deux nuits de l’hiver 1994 où je veillais ma mère hospitalisée d’urgence.

Au tournant des années quatre-vingt-dix, lorsque « les vents mauvais » semblaient l’emporter, Je me souviens de Daniel me disant avec sérieux : « il faut tenir, il faut continuer ».

Je me souviens de Daniel au milieu de ses amis et camarades à l’université d’été des Carats trouvant l’énergie de danser et chantant l’« Estaca » et « A leurs cigarettes, allumant leurs mèches de fer blanc, ceux d’Oviedo d’un splendide élan, ont pris le pouvoir… ».

À cette même université à Port-Leucate, il y a deux ans, Daniel m’avait dit, en tête à tête, pudiquement, simplement, comme si c’était banal, m’avait fait part du « compte à rebours » qu’il vivait intensément comme un lutteur infatigable face à son ultime combat. Il m’a fait prendre conscience que ce « tic-tac » destructeur nous l’avons tous au creux de l’oreille et de l’angoisse et qu’apprendre à « l’apprivoiser » c’est l’art de vivre, c’est VIVRE. C’est le dernier message que ce passeur de Daniel m’aura transmis affectueusement, et je peux te dire qu’il est gravé.

En mai 2008, avec Denis Marx, mon vieux complice, nous l’avions rencontré à la brasserie Georges à Lyon, pour échanger personnellement avec lui en amis que nous étions. Ensuite, dans le débat qu’il animait, je lui ai porté la contradiction, avec conviction, avec respect comme lui l’a fait dans sa réponse, avec conviction, avec respect. Une controverse fraternelle entre camarades, entre amis, qui malgré les divergences et après plus de 40 ans de combats partagés, l’étaient restés : combattants et amis.

Triste journée pétrifiée de gel que ce 12 janvier 2010.

Je pense à toi Sophie et je t’embrasse affectueusement.

Lyon le 17 janvier 2010

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