Tous les textes du philosophe Daniel Bensaïd.

Avec Daniel Bensaïd, défroquer BHL

Par Stéphane Lavignotte

Daniel Bensaïd nous a quittés le 12 janvier 2010. Bernard-Henri Lévy, lui, est présent dans tous les médias, à la faveur de la sortie de deux nouveaux livres. Une des manières de rendre hommage au premier est de s’emparer des armes qu’il nous a laissées dans un de ses derniers ouvrages pour résister au second. Dans Un nouveau théologien, BHL, Daniel Bensaïd nous offre une critique sur le fond mais aussi sur le fond de la forme de la production de l’intellectuel médiatique.

Sur le fond, le désaccord se résume à peu de mots et beaucoup d’écart entre le représentant de la « gauche d’imposture », gauche de gouvernement avec sur sa droite le Parti socialiste et feu l’intellectuel de la gauche radicale, militant jusqu’au bout de la LCR devenue NPA. Ce désaccord tient en quatre accords et une absence. Si Daniel Bensaïd dit son accord avec les quatre «  réflexes » qui font la gauche de BHL – l’antifascisme, l’anticolonialisme, l’antiautoritarisme et l’antiracisme – c’est pour mieux souligner qu’il en manque un cinquième qui fait toute la différence : la justice sociale et son principe égalitaire. C’est ce renoncement qui a entraîné le Parti socialiste à détruire « ce sur quoi reposait sa puissance électorale, l’État social ou l’État providence, dont il était à la fois le serviteur et le client ». Une fois cela abandonné, que restait-il de différence avec la droite ? Kouchner, Bockel, Attali et autres ont-ils été infidèles à la gauche ou fidèle à ce que le Parti socialiste et eux-mêmes étaient devenus depuis longtemps ?

Mais pour que cette gauche puisse encore faire illusion, voilà que BHL se donne la « mission de rendre un peu de flamme à la fumée et donner une gorgée d’eau à l’écume » et de « démoniser » l’autre gauche, la gauche radicale : murée sur sa gauche, la gauche de gouvernement pourra enfin s’étaler sur sa droite. C’est le fond et le fond de la forme de cette entreprise de BHL que décortique Bensaïd, ce qu’il appelle la « théologie » du billettiste de l’Express, pensée de grand prêtre, pensée magique, appuyée sur des transcendances indiscutables.

Le débat s’engage sur les sept «  péchés » dont est accusée la gauche radicale par BHL dans son ouvrage « Ce grand cadavre à la renverse » : l’antilibéralisme, le nationalisme, l’antiaméricanisme, l’antisémitisme, le fascislamisme. Peu importe que la gauche de Bensaïd se dise plus anticapitaliste qu’antilibérale, internationaliste et anti-impérialiste qu’anti-américaine. Peu importe qu’il n’y ait aucune logique à accepter d’un côté le leader noir américain ouvertement antisémite Farrakhan dans une coalition pour le Darfour et à diaboliser de l’autre ceux qui discutent avec Tariq Ramadan. Le péché a cela de pratique qu’il est défini par le confesseur, qui classe arbitrairement dans le pur et l’impur. Il a seul le pouvoir de l’absolution et produit à sa guise des saints et des démons. Cette logique pécheresse de BHL va avec une logique de fond : un raisonnement de l’évidence qui renvoie à une transcendance dont le philosophe est le seul interprète. « Bernard-Henry Lévy, omnivoyant, omniscient, omniprésent, s’autorise superbement à “parler pour tous” ». Il est « évident » qu’on ne peut plus parler de lutte des classes, « tout le monde sait » qu’il n’y a pas d’alternative au capitalisme (surtout Margaret Thatcher à l’origine de la formule), qu’on ne peut « faire autrement » que le marché.

Derrière, il y a une vision de l’histoire sur laquelle les deux auteurs s’opposent. Cette pensée de l’évidence trahit l’idée d’une histoire à sens unique qui fermerait irrémédiablement des possibles, des meilleurs comme des pires. BHL tombe donc dans le piège qu’il dénonce dans la vision qu’il a du marxisme : une foi dans l’histoire à laquelle l’on donnerait les pleins pouvoirs. En bon connaisseur de Marx et Engels, Daniel Bensaïd rappelle que contrairement à l’idée reçue, ces auteurs sont parmi les premiers à avoir rompu avec une providence divine ou une odyssée de la raison. De Engels à Lénine, de Blanqui à Péguy, de Benjamin à Gramsci, Daniel Bensaïd trace l’épure d’une autre pensée de l’histoire, celle d’un « temps brisé », où le passé conditionne le présent mais ne le détermine pas mécaniquement, où le présent devient le temps par excellence de l’action et de la décision, la politique l’art du présent et du contretemps : « le temps politique est plein de nœuds et de ventre, d’accélérations soudaines et d’éprouvants ralentissements, de bonds en avant et de bonds en arrière, de syncopes et de contretemps ». Ce refus de penser l’histoire chez BHL le repousse dramatiquement dans le religieux quand il s’agit d’évoquer la situation en Israël-Palestine qui lui fait prendre le chemin exactement inverse d’un Spinoza ou d’un Marx, « du profane au sacré, du politique au théologique ». Bensaïd pointe les « obscurs raccourcis » de BHL pour lequel l’antiaméricanisme et l’antisionisme sont automatiquement des antisémitismes, le retour du thème de la judéité éternelle qui masque la riche et tumultueuse histoire juive, la pluralité des judaïsmes derrière la sacralisation du nom juif (et l’obsession inverse chez un Alain Badiou). Et qui empêche de penser une solution de manière politique.

Mais tout cela n’était-il pas donné dès le début de l’aventure des Nouveaux philosophes ? Anciens catéchumènes de la religion maoïste, ils affichaient leur volonté de ne se mettre d’accord que sur le mal à combattre, induisant une idée indiscutée du bien, et produisant une nouvelle martyrologie : « ils vivent sur des cadavres » selon le mot de Deleuze.

Jacques Ellul, théologien protestant, montrait au début des années soixante-dix que loin d’être a-religieuse notre société de croissance technicienne produisait ses nouvelles religions et idoles. Daniel Bensaïd pointe à son tour la nouvelle théologie et les nouvelles idoles du marché, le mythe libéral, l’union sacrée des classes sur l’autel de l’entreprise : « Si les catégories politiques de la modernité sont à la fois les agents et les produits de (la) sécularisation, il n’est pas étonnant que leur crise se traduise non, comme on le dit souvent, par la revanche d’une religiosité refoulée ou par le « retour » de vieux démons, mais par une sécularisation inédite. Nos démons sont pleinement contemporains… »

Daniel Bensaïd nous montre ainsi que le pire du raisonnement religieux est aujourd’hui partagé bien au-delà des pires des religieux. Et n’est pas forcément affaire de croyants et d’incroyants…

Stéphane Lavignotte
Dernier ouvrage paru : La Décroissance est-elle souhaitable ?, Textuel, Petite bibliothèque critique.

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