Tous les textes du philosophe Daniel Bensaïd.

Bensaïd le mécréant

Par Denis Sieffert

Le philosophe militant nous invite à revisiter les grands débats qui ont agité la société française au cours des dernières années. Roboratif.

Si Daniel Bensaïd n’existait pas, on douterait qu’un militantisme organisé, trotskiste, révolutionnaire, etc., soit compatible avec une aussi belle liberté de ton. Mais il existe, et ses Fragments mécréants, publiés ces jours-ci aux éditions Lignes, apportent une nouvelle fois la preuve que nous aurions grandement tort. Le philosophe militant (à moins que ce ne soit le militant philosophe) nous propose un retour roboratif sur les grands débats qui ont agité, parfois jusqu’à l’hystérie, la société française au cours des dernières années. Nous y entrons par la grâce de quelques mots-clés, parfois explicites, parfois énigmatiques, qui nous renvoient à l’affaire du voile dit islamique, à la controverse autour de Tariq Ramadan, au conflit israélo-palestinien, et à ses effets dans la société française, au rôle de quelques figures (trop) médiatiques, aux pièges de l’ethnicisme et du trop d’identitaire, à la République, à la laïcité, au débat européen, et quelques autres…

On voit bien à énoncer ces fragments qu’ils marinent tous dans le même jus, celui de la grande crise de la société française et de ses doutes qu’elle tente de convertir en fausses certitudes – moins elle sait ce qu’elle est et plus elle affiche ses dogmes de façon autoritaire. Et il y avait là, pour l’auteur, un vrai risque : le risque d’indigestion de son lecteur. Les sujets d’ici n’ont-ils pas été archirebattus ? À apercevoir, par exemple, ces seules trois lettres, « BHL », au détour d’une page, ne serait-on pas saisi par le découragement ? Encore ! Mais non ! Car Bensaïd revisite l’actualité avec une originalité et une élégance qui valent le détour. Le château est en ruine, mais le guide est passionnant.

S’agissant de ruines, il ne se fait d’ailleurs guère d’illusions. Les premiers mots de son livre sont quasi shakespeariens : « Ça pue. Quelque chose de pourri se décompose dans la République [...] controverses passionnelles [...] crises de nerfs [...] prolifération des judéo-islamo-homo-hétéro [...] névroses du soupçon [...]. » Bensaïd nous apporte immédiatement la bouffée d’oxygène qui nous permettra de sortir mieux qu’indemnes, revigorés, de cette longue marche dans les catacombes. Il ne nous recrutera dans aucune tribu contre aucune autre, ne nous incitera pas à chercher refuge dans une quelconque généalogie. S’il parvient magistralement à nous tenir la tête hors des eaux saumâtres, c’est qu’il identifie clairement la cause du malaise : n’est-ce pas toujours cette « concurrence libérale “non faussée” [qui] déchaîne le sauve-qui-peut et le chacun-pour-soi » ? Car, au fond, tout est là.

Nous sommes en pleine « restauration libérale ». À l’origine, il y a « la dissolution de la lutte des classes dans le potage postmoderne ». Puis ce que Régis Debray appelle « l’effet Cloche merle de la mondialisation ». Dictature des marchés contre repli identitaire. Bensaïd ne confond jamais la cause et les effets. Il revendique le droit pour Tariq Ramadan de participer au combat altermondialiste, tout en observant que l’intellectuel musulman n’a pas opéré la « séparation du sacré et du profane ». Mais il n’a aucun mal à apercevoir derrière la violence du débat quelques « spectres coloniaux ». Pour autant, il se refuse à « rabattre le présent sur le passé ». Et nous propose une analyse critique de la notion de « postcolonialisme ». Pour lui, « le passé traumatique » réinvestit certes le présent et le « détermine », mais sans jamais le « phagocyter ».

L’essentiel du propos de Bensaïd est évidemment dans la remise en perspective de quelques dogmes républicains qui servent de nouvelle parure à une gauche ayant abdiqué de tout combat social. Nous ne sommes pas loin d’un « négationnisme colonial » qui réécrit l’histoire des crimes de l’empire pour mieux légitimer ses « pères fouettards » « républicains » d’aujourd’hui. Bensaïd ne cède à aucun essentialisme. Il refuse toutes les lectures anhistoriques et asociales du discours républicain sur les religions. À la façon du premier Péguy, socialiste et libertaire, il se déclare « irréligieux de toutes les religions » et « athée de tous les dieux ». Comme lui, il ne veut pas abandonner la foi « pour la foi dans la raison, mais pour la raison de la raison ». Un vrai mécréant.

Politis, jeudi 29 septembre 2005

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