Tous les textes du philosophe Daniel Bensaïd.

Bensaïd lecteur du capital

Par Dominique Stéphan

Marx l’intempestif. Grandeurs et misères d’une aventure critique, Paris, Fayard, 1995

La Discordance des temps. Essai sur les crises, les classes, l’histoire, Paris, éditions de la Passion, 1995

« Pas péguyste bien que marxiste. Péguyste parce que
marxiste
 [1]. »

Daniel Bensaïd vient de publier deux ouvrages qui font événement. Un événement qui fend, qui interrompt, qui s’insurge. Un feu. Deux beaux livres d’une écriture du troisième genre – comme il y a une connaissance du troisième genre dans l’Éthique de Spinoza – marxiste et péguyste, dialectique et tragique, mêlant intimement courant chaud et courant froid du marxisme.

Deux beaux livres qui réclament d’être lus et ruminés. Éprouvés.

Tirant à eux la couverture médiatique, quelques journalistes professionnels ont entr’aperçu fugitivement ce rafraîchissement de la théorie de Marx.

Il ne s’agit pas pour Bensaïd d’opposer un « Marx originel et authentique à ses contrefaçons, ni de rétablir une vérité longtemps confisquée, mais de secouer le lourd sommeil des orthodoxies ». Bensaïd pense par le milieu, au sens deleuzien du terme. Il épouse la pensée de Marx, la suit dans ses farouches querelles avec ses spectres, dans ses hésitations, dans ses fécondes contradictions et ses aspérités.

Bensaïd ne tombe à aucun moment dans des excès analytiques ou méthodologiques, il pense au contraire dans les nœuds et les interstices d’une pensée tissée, tapissée d’une pluralité de paroles. Partant des interprétations fréquentes de Marx, Bensaïd lit à rebrousse-poil. « Ainsi, la théorie de Marx est-elle tantôt définie comme une philosophie de l’histoire, de son sens, de son achèvement ; tantôt comme une sociologie des classes et une méthode de classement ; tantôt, enfin, comme un traité d’économie scientifique. Aucune de ces thèses ne résiste à une lecture rigoureuse. »

La théorie de Marx n’est pas une philosophie spéculative de l’histoire, elle n’est pas davantage une sociologie empirique des classes, et elle n’est pas enfin une science positiviste de l’économie. Ces trois critiques (critique de la raison historique, critique de la raison sociologique, critique de la positivité scientifique) forment le fil directeur de la lecture de Bensaïd  [2].

L’Histoire ne fait rien

Pour beaucoup de commentateurs, Marx n’aurait pas réellement rompu avec la philosophie de l’histoire et les marxismes ne seraient que des théodicées laïques, péchant par téléologie historique. Cette interprétation est notamment celle de Popper et de Aron. Or, montre Bensaïd, la Sainte Famille et l’Idéologie allemande opèrent une rupture définitive et radicale avec toute idée de transcendance historique. Point d’Idée se réalisant dans le dos de l’humanité, point de Providence réglant ses destinées. La théorie de Marx ne saurait être légitimement assimilée et réduite au marxisme mécanique, positiviste et évolutionniste de Kautsky, selon lequel les lois d’airain de l’histoire mèneront fatalement et irrésistiblement à la chute du capitalisme.

À rebours de cette vision évolutionniste de l’histoire, Marx souligne au contraire l’existence d’un rapport inégal entre le développement de la production matérielle et, par exemple, celui de la production artistique. Autrement dit, les différentes formes de production (matérielle, juridique, artistique) ne marchent pas du même pas. Elles ne sont pas naturellement homogènes. Il existe au contraire des rythmes spécifiques à chaque sphère. Idée qui se trouve notamment exprimée dans la préface à la première édition du Capital  : « Outre les maux de l’époque actuelle, nous avons à supporter une longue série de maux héréditaires provenant de la végétation continue des modes de production qui ont vécu, avec la suite des rapports politiques et sociaux à contretemps (souligné par Marx) qu’ils engendrent… Nous
 avons à souffrir non seulement 
de la part des vivants, mais
 encore de la part des morts. »
 Marx inaugure une nouvelle 
écriture de l’histoire qui s’inspire des notions décisives de
 contretemps (Zeitwidrig), de non-contemporanéité, de discordance des temps.

The time is out of joint  ! Le temps est hors de ses gonds, disjoint. Le temps est troué, feuilleté, plié, gros d’engorgements.

Autant de réflexions qui lui permettent d’ouvrir la voie à une représentation non linéaire
du développement historique.
Il y a possibilité de sauts, de
raccourcis, de télescopages, de
fusions dans le développement
des modes de production. L’histoire ne progresse pas
selon le modèle de la roue dentée qui ferait avancer à chaque tour l’humanité d’un cran. La critique de la raison historique appelle chez Marx la critique de la temporalité mécanique. Trotski retrouve ces intuitions dans la théorie du développement inégal et combiné ainsi que dans la stratégie de la révolution permanente. Le socialisme à cet égard n’est pas un produit inévitable et fatal de la nécessité historique, mais une possibilité historique objective.

Où il y a place pour l’action et la stratégie politique.

« Sur les ruines de l’Histoire universelle émergent une « rythmologie » du capital, une conceptualisation des crises, une historicité où la politique prime désormais l’histoire. » Nouvelle écriture de l’histoire et nouvelle écoute du temps vont de pair. Le temps est dès lors conçu comme un rapport social. Ce n’est plus le temps sacré du salut, ni le temps abstrait de la physique. « Guidé par l’objet même de sa recherche, Marx explore une pluralisation de la durée. Contre toute transcendance historique, il conçoit une temporalité originale, où le temps n’est plus le référent uniforme de la physique ni le temps sacré de la théologie. Soumis aux rythmes historiques et économiques, organisés en cycles et en ondes, en périodes et en crises, le temps profane du Capital lie les temporalités contraires de la production et de la circulation, les exigences antagoniques du travail et du capital, les normes opposées de l’argent et de la marchandise. Conjuguant mesure et substance, il est un rapport social en mouvement  [3]. »

Il faut lire en contrepoint et en complément de cette analyse les chapitres de La Discordance des temps intitulés « Le temps des crises et des cerises » et « Le sens des rythmes : cycles, vagues, ondes longues ».

La sociologie introuvable

Pour toute une tradition universitaire française, le noyau dur du marxisme se trouverait dans sa théorie des classes sociales. Contresens absolu que d’exiger de Marx une sociologie conforme aux critères académiques de la discipline. Là encore, une incompréhension, voire une mécompréhension du mouvement d’ensemble du Capital aboutit à traduire l’insolite nouveauté du mode de penser de Marx dans la routine des canons des différentes « sciences humaines ». Marx n’est pas sociologue, économiste, philosophe, au sens traditionnel. Il veut déchiffrer les hiéroglyphes du mode de production capitaliste. Son savoir mêle connaissance critique du réel et débordement vers de nouveaux concepts qu’exige son objet d’étude. Marx traverse, fait exploser les modes d’appréhension du réel. Il pense comme son objet, le capital. C’est pourquoi il a donné le tournis à nombre de ses lecteurs. Lire Marx suppose donc d’entrer dans la danse et de le suivre dans sa mise à jour du mouvement d’ensemble du Capital. « La mystification de l’univers marchand présente les rapports sociaux comme des choses. Lui les conçoit comme des rapports conflictuels. Au lieu de les photographier au repos, il pénètre leur mouvement intime. Au lieu de chercher un critère de classement des individus, il dégage les lignes de polarisation des grandes masses, dont les contours et les frontières restent flottants. Au lieu de partir à la recherche d’un principe de classement, il parcourt un chemin infini de déterminations qui visent la totalité sans l’atteindre. Au lieu de séparer le sujet de l’objet, il part de leurs enlacements et de leurs renversements amoureux. Les classes n’existent pas comme des réalités séparables, mais seulement dans la dialectique de leur lutte. » Restant au seuil de l’œuvre de Marx, de nombreux auteurs – dont Schumpeter – lui reprochent cette lacune. Les classes qu’il envisage n’ont rien de commun avec les classifications de Durkheim, ni même avec les idéaltypes de Max Weber. Elles n’existent et ne se définissent que dans leur relation conflictuelle avec d’autres classes.

À l’écoute du tonnerre inaudible

Maurice Blanchot lit dans Le Capital « une œuvre essentiellement subversive. Elle l’est moins parce qu’elle aboutirait, par les voies de l’objectivité scientifique, à la conséquence nécessaire de la révolution, que parce qu’elle inclut, sans trop le formuler, un mode de penser théorique qui bouleverse l’idée même de science. » Dans son sillage et en affinité avec lui, Bensaïd débusque chez Marx « une rationalité sans précédent ! Au point de rencontre entre la critique de la raison historique, la critique de l’économie politique et la critique de la positivité scientifique. »

Les chapitres denses de cette troisième partie de Marx l’intempestif interrogent la volonté de faire science chez Marx. Tension entre science positive et science allemande, permanences de la critique, logique dynamique de la détermination opposée à la logique statique et classificatoire de la définition, concept de loi tendancielle, dessinent les contours d’un autre savoir, d’une autre rationalité.

Les deux ouvrages de Bensaïd opposent à la perpétuelle ankylose de la raison sociologique la pensée stratégique, son élan, sa rigueur, son pari sur la lutte comme moment qui dénoue les possibles enlacés. L’économie de l’ouvrage est à cet égard révélateur. C’est la lutte qui est au centre de l’ouvrage car c’est elle qui en dernière instance tranche. « On ne peut prévoir que la lutte », disait Gramsci.

À l’écoute du tonnerre inaudible qu’est Le Capital, Daniel Bensaïd, traverse en libertaire le paysage contrasté d’un siècle de commentaires et de travaux marxistes, et nous offre un Marx vivant, débordant, bouillant de sève, irréductible aux lectures structuralistes, positivistes, scientistes, mécaniques, « marxiste analytique », académiques.

Dominique Stéphan
L’inactuel, feuille de l’Association de philosophie de l’Unef Paris-I et collaborateurs

Haut de page

Notes

[1] Il faut lire à propos de cette affinité élective L’Inglorieux vertical, Péguy critique de la Raison historique, originairement paru dans L’Amitié Charles Péguy, repris dans La Discordance des temps.

[2] Sur la permanence du motif critique chez Marx voir Emmanuel Renault Marx et l’idée de critique, Puf, 1995, coll. Philosophies.

[3] Sur le temps dans Le Capital, voir Stavros Tombazos Le Temps dans l’analyse économique. Les catégories du temps dans le Capital, Paris, 1994, Cahier des saisons.