Tous les textes du philosophe Daniel Bensaïd.

Brèves ombres

Préface de René Schérer au livre posthume de Daniel Bensaïd, Le Spectacle, stade ultime du fétichisme de la marchandise, paru en mars 2011 chez Lignes.

D’outre-tombe, Daniel Bensaïd nous envoie ce message, sous forme d’une série d’essais brefs, plus ou moins achevés ; de monologies, aurait dit Adorno. Une série d’annotations de lectures, de propositions ; le projet d’un livre, comme le démontre bien le plan formant table des matières. Des esquisses, et parfois plus, d’une écriture souvent interrogative, pressée, ardente, comme emportée par l’urgence, dans l’inquiétude d’une maladie impitoyable, d’une mort tragiquement trop prochaine.

Ces écrits portent sur des sujets divers : « la valeur fétiche de la marchandise », « la société du spectacle », « la conscience de classe », « la critique de la vie quotidienne », les mutations opérées par « la société de consommation », qui tous gravitent autour d’une question centrale, convergent, concourent à la poser ou à la suggérer.

Question aussi lancinante et troublante qu’évidente ; simple, on pourrait même dire simpliste : qu’en est-il, aujourd’hui, d’un désir de révolution ?

Cette dernière, « la Révolution », peut-elle même, clairement se formuler, à travers les multiples sursauts ou révoltes auxquelles donne lieu le monde actuel ?

Est-elle, encore, désirable, au prix des désordres qu’elle laisse entrevoir ?

Peut-on parler, encore, d’une classe révolutionnaire, de cette classe par excellence et même par définition qu’est la classe ouvrière, le prolétariat ? La révolution est-elle encore mot d’ordre, objet essentiel et incontestable d’une conscience ? D’une conscience de classe, comme elle l’était naguère, comme cela paraissait clair et évident ?

Ainsi que le disait Péguy, il semble ne s’être rien passé, et quelque chose est arrivé qui pousse à dire : tout a changé, nous ne sommes plus les mêmes. Car il est arrivé quelque chose.

Qu’est-ce qui nous fait nous réveiller en sursaut, ainsi que le notait Nietzsche au moment de s’interroger sur le Bien et le Mal ; nous tire brusquement du sommeil et nous fait dire : « Quelle heure est-il ? » Est-ce toujours l’heure de la révolution, tant célébrée, tant attendue ?

Et, sinon, pourquoi ?

Une interrogation urgente, non angoissée, sans doute, de la part du philosophe, mais inquiète, certainement, mettant en question l’objet du désir, forçant à revenir vers ses arrière-fonds théoriques et pratiques. En un souci d’enquête ultime, ce penseur de la révolution, ce révolutionnaire, sinon professionnel, du moins en intention, se remet à l’étude ; lui qui a su si bien dégager et célébrer l’avènement du concept, avec la Révolution française, puis avec un marxisme émergeant et triomphant ; interrogation urgente qui le pousse à se livrer, toutes affaires cessantes, toute autre actualité mise en sursis, à une sorte de généalogie du déclin et du recouvrement.

Imperceptiblement, après-coup, l’histoire nous met en face du fait accompli. Les mouvements contestataires des années soixante, préhistoire pour les jeunes, sans doute, mais si proches encore de certains d’entre nous, ont fait place, si ce n’est à une résignation, du moins à la désorientation de la pensée, à l’hésitation devant toute action possible. J’entends de ces actions appartenant aux « possibles latéraux  », une expression que Daniel reprend à Raymond Ruyer, désignant l’utopie ; ou relevant de ce que Deleuze et Guattari nommaient des « lignes de fuite  », laissant entrevoir, il y a peu encore, des « alternatives ».

Nous sommes pris au piège, enfermés dans le cercle infernal de la société marchande, devant le butoir et la fin d’une histoire pour laquelle nous n’apercevons plus d’échappatoire, de dehors. La société marchande étendue à une mondialisation intégrale ne nous offre plus d’issue.

Nous n’avons plus de dehors, à la fois géographiquement, économiquement, matériellement et spirituellement.

Mais c’est là le final, simplement, l’émergence.

Le mal vient de plus loin. D’où la nécessité d’en rechercher les sources, d’en tracer le diagramme, de chercher les points de repère clôturant le monde – pour ne pas dire l’enfer – dans les cercles duquel nous sommes pris. L’enfer, ce serait Dante ; et Pasolini, de son côté, dans Salo comme dans Pétrole, allégoriquement, n’a pas hésité à faire l’extrapolation, à franchir le pas.

Mais il était poète, homme de visions.

Se refusant à être visionnaire, philosophe, homme politique, voué aussi à une tâche d’enseignement, ne l’oublions pas, Daniel Bensaïd préfère à une dénonciation enragée (La rabbia pasolinienne) la voie d’une analyse critique, fidèle à un marxisme qu’il n’a jamais cessé de prendre pour guide et de professer. Plus que jamais fidèle, face au dénigrement actuel, médiatique et universitaire en grande partie, dans lequel cette pensée est tombée. De Marx, Daniel ne se contente pas d’invoquer le spectre, à la manière de Derrida, il le ressuscite, il l’accompagne.

Car, c’est bien Marx, toujours, qui détient la clef et la tend.

La clef de cette énigme d’une aliénation qui prend à la gorge et offusque le regard, c’est celle de l’inépuisable conception de « la valeur fétiche » de la marchandise qui a dressé entre l’homme et lui-même, dans son activité économique et ses rapports sociaux, le mur des choses.

Qui l’a réduit finalement à l’état de spectateur passif, et du monde qui l’entoure et de lui-même. Le rendant aveugle à sa servitude volontaire comme à son aliénation essentielle ; confisquant jusqu’à son imaginaire, jusqu’à ses désirs, tournant en rond, minuscule, à l’échelle, justement, de l’étalage dérisoire des marchandises proposées à sa jouissance.

Et cette déprimante figure est bien devenue celle de la conscience immédiate, de la spontanéité des masses, tant célébrée.

Un monde du simulacre a repoussé définitivement l’accès à la vérité des rapports sociaux. Certains s’y résignent ; ils ont adopté un nihilisme de la renonciation qui peut correspondre, soit à une résignation devant l’ordre actuel installé, soit à l’outrance d’un radicalisme insurrectionnel sans base réelle et sans issue.

Je ne peux ici que renvoyer le lecteur au détail d’analyses claires et pédagogiques qui déroulent l’écheveau de cet enfermement. Elles polémiquent moins qu’elles ne cherchent à comprendre, et à saisir le biais par lequel il sera possible d’éviter ce nihilisme menaçant.

Un thème majeur les parcourt : celui, je viens de l’indiquer, du fétichisme, tel que Marx l’a défini, cette séparation première qui fait que l’homme ne s’est « objectivé » qu’en s’aliénant. « Le monde se peuple ainsi de puissances autonomes, l’Argent, le Marché, l’Économie, l’État, l’Histoire, la Science, l’Art, qui sont autant d’expressions de l’activité humaine et des relations sociales, mais qui paraissent dominer leur créateur de leur force terrifiante. »

En un autre langage, on les appellerait des « transcendances » qui forment l’idéologie des classes dominantes devenue l’idéologie « dominante », l’unidimensionalité de la pensée et, conséquemment, celle de l’homme. Comment en sortir, comme se réapproprier ce qui est devenu puissance de domination apparemment inexpugnable ?

Certains repères forment des points lumineux parmi lesquels brillent particulièrement – à mon sens, selon ma lecture – les analyses d’Isabelle Garo sur l’idéologie, celles, classiques mais rajeunies, de Lukacs, bien entendu, qui, dans une explication devenue trop mécanique, réinsère la conscience de classe, un de ces « possibles latéraux  » qui peuvent faire bifurquer vers la décision et l’action la conscience que son aliénation fausse et immobilise. Et ce sont aussi, avec Henri Lefebvre, d’autres bifurcations ouvertes sur les possibles utopiques, ces autres lieux que laisse entrevoir la critique de la vie quotidienne.

Il s’agira, alors, de reprendre cela en main, de se laisser guider selon cette multiplicité d’ouvertures. Car, écrit Daniel, ce dont il s’agit n’est pas de confier la conscience retrouvée à la direction, de nouveau transcendante, d’un parti, mais de saisir l’opportunité « de formes émergentes, d’acteurs et d’agencements, sans grand Sujet (c’est moi qui le souligne)  »

Ce dont il s’agit, pour briser le cercle vicieux (je rappelle que c’est Charles Fourier qui, le premier, a parlé du « cercle vicieux de l’industrie civilisée  ») est de retrouver la voie du désir, celle des possibles. Seraient-ils impossibles, tels ceux que propose l’utopie.

Entre Baudrillard et Lefebvre, c’est incontestablement le second que Bensaïd choisirait : celui qui indique la direction, tend l’argument qui sauve.

Quant à l’argument situationniste de la société du spectacle, si l’on ne peut méconnaître en lui une valeur descriptive et une force convaincante qui fait image pour la fausse conscience réifiée et aliénée, Bensaïd ne pense pas qu’il suffirait, pour changer le spectacle en vérité, pour retrouver une authenticité des rapports humains, de passer de l’autre côté de la rampe, et, en quelque sorte, de lever le voile. Il n’y a pas d’autre monde réel derrière celui qui s’offre sur une scène. Pas de point de vue du spectateur absolu pour la vérité. C’est à l’intérieur de ce monde-ci qu’il faut œuvrer. À partir de lui, ce qui signifie, de son acceptation pleine et entière, en s’appuyant, pour le changer, sur ses promesses latentes.

Telle semble bien être la doctrine et, si l’on peut dire, la foi de Bensaïd. Daniel croit au monde et à la possibilité de le sauver.

L’attention avec laquelle il expose des thèses qui, sans être les siennes, l’orientent, est aussi une critique tacite de l’assurance ambitieuse, voire de la morgue de certains. Et il ne craint pas, non plus, d’égratigner, au passage, certains de ses amis, accompagnateurs de lutte et de pensée. Mais d’une pointe légère, Le ton qu’il adopte, combatif, est toujours généreux, parce qu’il est accompagné, justement, de cette indéracinable foi.

Ailleurs, mais pas dans les textes réunis ici, bien qu’elle y transparaisse, Daniel Bensaïd aura relié cette foi à la conception de l’histoire de Walter Benjamin et à son messianisme, à cette promesse, cette part d’espérance (le « principe espérance  » d’Ernst Bloch) qui la guide depuis le début.

On pourrait y ajouter, et l’idée d’une utopie immanente à la quotidienneté y invite, aux parcelles de lumière dont parle Charles Fourier, qui percent, de façon invincible, au sein même de la Civilisation, dans ses marges, ses passions secrètes et réprimées ou déformées.

Ces lumières, ces franges de lumière, au bord des ténèbres, ce sont, parmi nous, tous ces actes de résistance, de désobéissance, de révolte, surtout de la part de la jeunesse, qui sont si fertiles en promesses de changement. Comme, au tout premier chef, de reprise en compte d’une idée révolutionnaire que l’on a trop vite fait de jeter aux poubelles de l’histoire, la déclarant morte ou périmée.

Le message ici délivré la laisse entrevoir en multiples éclats d’une lumière diffractée

René Schérer, 4 décembre 2010
« Brèves ombres » (Kurze Schatten), titre emprunté par René Schérer à Walter Benjamin, dans sa traduction par Maurice de Gandillac (revue par Pierre Rusch) dans le tome II de ses Œuvres publiées en Folio (Gallimard, 2000), p. 340.

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