Tous les textes du philosophe Daniel Bensaïd.

Daniel Bensaïd

janvier 1995

Il y a 50 ans, la libération des camps

Camps de concentration : le cri de l’impossible

Voilà juste un demi-siècle que les porches des camps se sont ouverts sur l’horreur. Plus qu’aux proclamations, forcément maladroites et dérisoires, le moment est propice à la (re)lecture de ces livres venus d’ailleurs, sans épithètes ni superlatifs, « à ras de l’essentiel », par lesquels nous avons commencé à comprendre, selon le mot de Maurice Blanchot, que « l’homme est indestructible et que, pourtant, il peut être détruit ».

« Clairement, il apparaît maintenant que nous nous sommes laissés porter par l’illusion que la société ne pourrait pas assimiler puis digérer aisément “le phénomène”. Or les “phénomènes” – grêle, cataclysmes naturels à quoi certains veulent à tout prix assimiler les camps –, c’est bien ce que la société digère le plus facilement ; c’est même cela la condition de l’oubli, oubli aigre ou larmoyant, rageur, vindicatif selon les cas. Et le signe de cela est bien visible maintenant : le témoignage, on ne veut plus qu’il serve, même comme alibi, on crache dessus, on le refuse. La digestion est faite. » (Robert Antelme, texte paru dans Le Patriote résistant, 15 mai 1948).

Dans Si c’est un homme, Primo Levi ose demander si « un épisode aussi exceptionnel de la condition humaine » vaut d’être pris en considération et si l’on doit en garder le souvenir. Au seuil du désastre et dans la prescience de la catastrophe, Walter Benjamin avait répondu par avance que l’exception est, précisément, la règle. Les camps en disent long, en effet, sur cette règle dont ils seraient l’inconcevable exception et sur les paradis ordinaires dont ils seraient l’enfer. Car si le peuple des concentrationnaires « connaît des mobiles qui lui sont propres et qui ont peu de commun avec l’existence d’un homme de Paris ou de Toulouse, de New York ou de Tiflis », que cet univers existe « n’est pas sans importance pour la signification de l’univers des gens ordinaires, des hommes tout court. » (David Rousset, L’Univers concentrationnaire). Cet univers quotidien survit et renaît dans les interstices de l’espace concentrationnaire.

L’hallucinante économie politique du camp résume l’économie marchande à la manière dont le goulag reproduit à huis clos l’ordre bureaucratique. Levi décrit l’échange macabre, d’épaves et de dépouilles, de la Bourse d’Auschwitz, où les fluctuations des cours du tabac rappellent le lien social qui existe, malgré tout, entre le camp et la communauté humaine qui l’entoure. Rousset, dans L’Univers concentrationnaire, rapporte la comptabilité fantastique de Buchenwald, dont les calculs de main-d’œuvre et de rendement perpétuent les affres de l’accumulation primitive. Au camp aussi, l’origine est la fin. Et il faut un personnel nombreux pour organiser, gérer, discipliner cette « inconcevable Babel » : « La connaissance de la bureaucratie, c’est la métaphysique des camps. »

L’organisation du camp est oligarchique, hiérarchique, classificatoire. Produisant et reproduisant un rapport d’exploitation et de classe à l’état naissant, elle joue sur toutes les divisions imaginables entre nations et religions, politiques et droits communs, « proéminents » au sommet de l’échelle et « musulmänner » tout en bas, ceux qui n’ont pas d’histoire, ces hommes en voie de désintégration dans la « masse anonyme continuellement renouvelée et toujours identique ». Rousset décrit avec une effrayante lucidité politique les solidarités broyées sous la meule concentrationnaire, la classe décomposée en plèbe et renvoyée aux réflexes primitifs de l’instinct animal. Jusque dans cette plèbe écrasée, Antelme veut voir cependant la renaissance possible d’un prolétariat qui en serait la négation. Du damné au prolétaire, le passage joue dans les deux sens : parce qu’il est pauvre, le pauvre peut être le prolétaire, « mais tant que le régime de l’exploitation est la règle, il peut, à tout instant redevenir pauvre, simplement ; que sa conscience défaille ou s’obscurcisse, il court ce risque ».

Rousset et Antelme ont raison, chacun à sa manière. Antelme de parier sur les ressources de l’espèce humaine. Rousset de prédire, dès août 1945, dans L’Univers concentrationnaire, les conséquences à retardement, encore incalculables, d’un désastre irréductible à un écart, une déviation, un dérapage, sur la voie du progrès. Il ressent déjà le vertige d’un vide qui s’installe après une trop forte attente : « Le ravage du nazisme avait été grand, beaucoup plus grand qu’on ne le pensait à l’étranger […]. Les camps de concentration laissèrent l’Allemagne vide de substance. L’univers concentrationnaire se referme sur lui-même. Il continue maintenant à vivre dans le monde, comme un astre mort chargé de cadavres. » Depuis, cet astre n’en finit pas de pourrir et le vide de s’étendre.

Il a pourtant suffi de l’internationalisme obstiné des prisonniers communistes allemands, d’un morceau de pain donné, de pain humain, du regard furtif d’un clandestin allemand, qui reconnaît dans le concentrationnaire un semblable, pour que l’espèce fût sauvée des rejets, des exclusions, des dénégations des vainqueurs. Ils ne peuvent, dit Antelme, « saisir le cauchemar que nous sommes dans leur tête » : « sans cesse niés, on est encore là ». En cette cruauté de l’exploitation mutuelle et de l’impératif de survie, la résistance de l’espèce s’affirme envers et contre tout. La victime piétinée et humiliée est encore moins seule que celui qui la méprise. Levi insiste sobrement sur les limites humaines de certaines résistances : « Survivre sans avoir renoncé à rien de son propre monde moral, à moins d’interventions puissantes et directes de la chance, n’a été donné qu’à un tout petit nombre d’êtres supérieurs, de l’étoffe des saints et des martyrs. »

Et les autres ? À quoi au juste ont-ils dû renoncer ? Le sentiment universel d’appartenance à l’espèce est à lui seul impuissant, non pratique. L’éthique du camp, par laquelle la communauté s’affirme envers et contre tout, s’éprouve dans les limites, non comme impératif catégorique, mais comme éthique du choix, de la politique. Car l’obligation de choisir a ses propres critères : « On ne peut pas ici sauver tout le monde […]. Tu ne peux pas raisonner comme si tu te trouvais dans un monde ordinaire. Tu es dans la société concentrationnaire. Tu es absolument contraint de choisir », et ce choix est « obligatoirement politique ». À ceci près que, dans une telle société, « la stratégie politique ne peut être que d’appareil et de sommet » (Rousset, Les Jours de notre mort). La bureaucratie est contagieuse. Au royaume d’Ubu-Dieu, ce choix insoutenable, simplificateur, n’est pas supportable sans l’humour et le rire qui remontent du néant.

La barbarie concentrationnaire n’est pas d’un autre âge. Elle est inscrite, définitivement, dans l’horizon du possible. De quoi ce passé toujours présent est-il l’autre, l’envers, l’ombre portée ? Dans l’intelligence de l’extrême, Rousset, Antelme, Levi disent qu’il n’y a pas d’altérité absolue. Le croire, ce serait accepter le mythe inversé d’une humanité supérieure des élites et des élus, opposée à une sous-humanité de damnés. L’impensable, l’inconcevable ne sont pas le contraire du réel. Mais sa part maudite. Ni simples prolongements de l’ordre quotidien, ni phénomènes étrangers, les camps condensent les traits d’une société marchande, où l’humanité devient moyen, chose, instrument. Qu’ont à nous dire aujourd’hui la Bosnie, le Rwanda, l’Algérie, la Tchétchénie, non sur la barbarie rassurante de l’autre, l’éternel sauvage, l’éternel primitif, mais sur notre temps et notre monde, et sur leurs ombres parfaitement contemporaines ?

Rouge n° 1621, 19 janvier 1995

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