Tous les textes du philosophe Daniel Bensaïd.

Daniel Bensaïd

novembre 1993

Charles Péguy, avant le seuil

Deux textes de Péguy publiés en poche [1]. Un Péguy peu commode, voire peu fréquentable, mais fidèle à ses convictions rebelles : comme Bernard Lazare en son athéisme, Péguy reste jusque dans son christianisme un insoumis.

Péguy est rare en édition de poche. Notre jeunesse était paru en 1969 en collection Idées. Il est réédité avec une ample introduction et un utile appareil critique de Jean Bastaire. Bien sûr, ce Péguy n’est pas commode. Bien sûr, son dernier patriotisme n’est guère fréquentable. Publié en 1910 dans les Cahiers de la Quinzaine, Notre jeunesse n’en demeure pas moins admirablement actuel.

Notre jeunesse ? La sienne. La nôtre.

Un manifeste contre toutes les renégations.

Un acte de fidélité, à ne pas confondre avec un acte de foi.

Il y est question, dix ans après, de l’affaire Dreyfus, dont le socialisme majoritaire a fait une simple monnaie d’échange parlementaire. Il y est question de savoir si les combinaisons ministérielles, les alliances avec le combisme – le conformisme d’Auguste Comte –, les compromis tempérés sont l’héritage du dreyfusisme, ou s’ils lui sont, au contraire, comme le mitterrandisme à Mai 68. L’idée, l’idée-force, l’idée forte, c’est qu’il y a des affaires – des querelles – qui ne finissent pas, sur lesquelles on ne pactise pas, on ne se réconcilie pas : « Plus cette affaire est finie, plus il est évident qu’elle ne finira jamais. Plus elle est finie, plus elle prouve. »

Repentants et apparents

Le vieillissement du cœur et de la volonté est une pente douce. L’époque avait – déjà – son lot de « repentants ». Et la routine, et l’habitude, et l’accommodement ne cessaient de grossir le parti des apparences et des « apparents ». Aujourd’hui, les apparences ont gagné en étendue et les apparents s’alignent au rayon des grandes surfaces médiatiques. Mais qu’importe, écrivait Péguy, « que tous les apparents, tous les phénomènes, tous les officiels, tous les avantageux, aient raillé, aient renié, aient trahi cette mystique pour la politique issue, pour toutes sortes de politiques, pour toutes les démagogies politiques ». En opposant la mystique à la politique, l’action qui commence en mystique à celle qui dégénère en politique, il ne méprisait pas la politique, seulement la politique politicienne et parlementaire. Il exigeait en réalité une politique qui reste à la hauteur de ses engagements et de ses convictions.

Fidèle à ces événements fondateurs et à la droiture de ses premiers pas : « Je consens d’avoir été vainqueur, je consens (ce qui est mon jugement propre) d’avoir été vaincu (ça dépend du point de vue auquel on se place), je ne consens point d’avoir été battu. Je consens d’avoir été ruiné, je consens d’avoir été trompé, je consens d’avoir été berné, je ne consens point d’avoir été mouillé. Je ne me sens point ce poil de chien mouillé. » Péguy a sans doute bien des défauts, un caractère impossible, une dureté qui donne dans l’injustice. Mais il a le flair. Il sent de loin. Il pressent ce qui se joue en ce début de siècle et ce qui s’annonce de cynisme, de trafic d’opinion, de jeux d’influence où le socialisme déjà est en train de perdre son âme. Il n’est pas besoin d’attendre la preuve par les grandes capitulations pour percevoir cette corruption profonde, mortelle, de tous les jours, qui est celle du monde moderne : « Le monde qui fait le malin. Le monde des intelligents, des avancés, de ceux qui savent, de ceux à qui on n’en remontre pas, de ceux à qui on n’en fait pas accroire. Le monde de ceux à qui on n’a plus rien à apprendre. Le monde de ceux qui font le malin. Le monde de ceux qui ne sont pas des dupes, des imbéciles. C’est-à-dire : le monde de ceux qui ne croient à rien, pas même à l’athéisme, qui ne se dévouent, qui ne se sacrifient à rien. »

On trouve aussi dans Notre jeunesse, des pages magnifiques contre l’antisémitisme – à la différence de Sorel, Péguy n’a jamais fléchi sur la question, fût-ce par confusion ou par maladresse ; et des pages magnifiques sur le portrait de Bernard Lazare, l’inspirateur et le prophète du dreyfusisme originel. Bernard Lazare, « très sincèrement athée » dont le sionisme éclairé s’est emparé depuis comme d’un emblème ! Bernard Lazare qui dut, pour défendre Dreyfus, affronter les prudences confortables de la bourgeoisie juive et dont le livre posthume, Le Fumier de Job, est un superbe pamphlet antisioniste ! Le portrait de Péguy est fragmentaire, inachevé : « J’avais commencé d’écrire un portrait de Bernard Lazare. Mais pour ces hommes de cinquante siècles, il faut bien peut-être un recul de cinquante ans. » Il est suffisant cependant pour laisser entrevoir la puissance de ce messianisme libertaire à distance de toutes les raisons d’État [2].

Continuité d’insoumis

Notre jeunesse est de la période où Péguy se revendique chrétien. Il tient d’autant plus à souligner qu’il n’y a pas chez lui de retournement. Plutôt une continuité. Les lettres publiées en annexe rendent bien compte de ce paradoxe et des chassés-croisés qu’il provoque. Sorel est irrité. Exaspéré par le philosémitisme péguyste, le maurrassien Georges Valois est encore débordé par le zèle de Claudel : « Quel dommage de trouver un vrai Français combattant avec des gens qui ne sont pas de sa race contre la sienne, avec des gens tout primitifs et imbus de la malédiction de Dieu ! » Alors que Péguy s’épuise à refuser la récupération du dreyfusisme par le combisme, alors qu’il insiste sur les ruptures et les discontinuités, Claudel donne à fond dans une généalogie vouée à une riche postérité : « Le combisme est lié au dreyfusisme comme les massacres de septembre aux principes de 89. » Là où Péguy oppose un christianisme originel et la foi de Jeanne à la politique de l’Église, Claudel est tout entier du côté de l’Église militante et de l’autorité papale : « Si vous êtes chrétien, vous êtes ami de l’ordre ; si vous aimez l’ordre, vous reconnaissez l’autorité ; et quelle autorité y a-t-il si vous la jugez comme ayant vous-même autorité sur elle ? » En effet. Comme Bernard Lazare en son athéisme, Péguy reste jusque dans son christianisme un insoumis.

Parmi ceux qui ont accueilli chaleureusement Notre Jeunesse, on trouve les syndicalistes révolutionnaires de l’École émancipée, avec un long article d’Elie Reynier (25 février et
4 mars 1911). Et… Gramsci : « Nous relisons un livre que nous aimons beaucoup, Notre jeunesse de Charles Péguy, et nous nous enivrons de ce sens mystique et religieux du socialisme, de la justice, qui tout entier l’anime. Nous sentons en nous une vie nouvelle, une foi plus vibrante que d’habitude et les misérables polémiques de petits politiciens lourdement matérialistes dans leurs motivations ont pour seul effet de nous rendre plus fiers. » (L’Avanti 19 avril 1916).

De la raison

L’éditeur a eu l’heureuse initiative de faire précéder Notre jeunesse d’un court texte de 1901, De la raison, qui servait d’introduction à un recueil d’articles de Jaurès, avant la rupture entre les deux hommes. D’une étrange actualité, il retentit comme un salutaire avertissement : « La raison ne procède pas par la voie de l’autorité. La raison ne procède pas de l’autorité gouvernementale. C’est donc trahir la raison que de vouloir assurer le triomphe de la raison par des moyens gouvernementaux. C’est manquer à la raison que de vouloir établir un gouvernement de la raison. En aucun sens, la raison n’est la raison d’État. Non, la raison ne veut pas d’autels. Non, la raison ne veut pas de prières. Non, la raison ne veut pas de prêtres. Il n’y a pas un clergé de la raison. Nous sommes irréligieux de toutes les religions. C’est fausser la raison que d’imaginer, comme l’a fait Renan, un gouvernement spirituel de la terre habitée, un gouvernement des intellectuels omnipotents. Une république de cuistres ne serait pas moins inhabitable qu’une république de moines. »

C’est dans ce même texte que l’on trouve l’une des plus perspicaces, des plus lucides protestations contre la religiosité cachée d’une vision bouclée de l’histoire : « C’est l’effet d’une singulière inintelligence que de s’imaginer que la révolution socialiste serait une conclusion, une fermeture de l’humanité, dans la fade béatitude des quiétudes mortes. C’est l’effet d’une ambition naïve et mauvaise, idiote et sournoise que de vouloir clore l’humanité par l’évolution sociale. Faire un cloître de l’humanité serait l’effet de la plus redoutable survivance religieuse. Loin que le socialisme soit définitif, il est préliminaire, préalable, nécessaire, indispensable, mais non suffisant. Il est avant le seuil. »

Avant le seuil ! Et nous n’en sommes pas même là.
À peine sur le seuil du seuil.

Rouge n° 1565, 18 novembre 1993

L’Amitié Charles Péguy, bulletin d’information et de recherches, n° 69
Janvier-mars 1995

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Notes

[1] Charles Péguy, Notre jeunesse, précédé par De la Raison, présentation de Jean Bastaire, Folio essais.

[2] Voir le chapitre sur Bernard Lazare dans le beau livre de Michael Löwy, Utopie et rédemption, Puf. Le Fumier de Job a été réédité en 1990 aux éditions Circé.