Tous les textes du philosophe Daniel Bensaïd.

Construire l’hégémonie et réhabiliter le politique

Par Baptiste Eychart

Face à la diversité envahissante des théories sur le monde contemporain, Daniel Bensaïd ancre la réflexion dans « l’analyse concrète de la situation concrète », et dans une tradition historique qu’il s’agit de ne pas renier.

Les temps de contre-révolution et de restauration sont des temps ambigus. Les réflexions initiées par les représentants des « socialismes utopiques » de la première moitié du XIXe siècle nous rappellent qu’il arrive à la fécondité intellectuelle de voisiner avec l’apathie sociale et le conformisme majoritaire. L’époque actuelle revêt sur de nombreux points des traits similaires, tant l’extension du capitalisme à l’ensemble des pays correspond à une régression sociale majeure, mais aussi à l’apparition d’une multitude de théories critiques prétendant enregistrer la nouveauté du tournant historique effectué et en tirer les conclusions nécessaires.

À vrai dire, avant même la chute du « camp socialiste » et les défaites ouvrières des années quatre-vingt-quatre-vingt-dix, certains s’étaient essayés à dessiner les contours de nouveaux mouvements sociaux pour une nouvelle révolution. Dans cet Éloge de la politique profane, Daniel Bensaïd reconstitue la généalogie d’un courant de pensée qui, représenté de nos jours par un John Holloway ou un Toni Negri, naît en fait dans les années soixante-dix, du côté d’un Foucault, d’un Deleuze ou d’un Guattari. Les idées de « révolutions moléculaires » – s’opposant aux révolutions globales –, de « mouvements rhizomatiques » – et non plus de classe – sont en fait réactualisées par les penseurs actuels. De la sorte, c’est tout autant en poursuivant cette orientation ancienne qu’en scrutant et théorisant le mouvement zapatiste, que Holloway en est venu au mot d’ordre de « changer le monde sans prendre le pouvoir » alors que Toni Negri, influencé par l’émergence des forums sociaux et du mouvement altermondialiste, a cru apercevoir dans la « multitude » un avatar modernisé du mouvement anticapitaliste face à un empire mondial et, en fait, déterritorialisé. Malgré les variantes dans l’analyse, ces auteurs s’accordent sur l’essentiel : il n’y a plus de centre impérialiste à détruire, d’État à renverser, voire de pouvoir à prendre, et les tâches actuelles sont bien radicalement différentes de celles d’hier, ce qui frappe d’obsolescence le vieux mouvement ouvrier.

Contradictoires voire débouchant sur des impasses, plus intuitives qu’analytiques, les thèses sur la multitude ou la « biopolitique » alternent entre le radicalisme verbal le plus débridé et le minimalisme dans les propositions concrètes du genre : un revenu minimum d’existence acceptable par le libéralisme le plus ouvert ou l’idée d’une « économie participaliste » extrêmement floue sur la question du type de propriété prônée. Bensaïd montre avec pertinence ces antinomies, même s’il se fait parfois aveugle à ce qu’elles peuvent avoir de stimulant. Il remarque avec justesse qu’elles cherchent souvent une issue à leurs contradictions dans un pathos moralisateur voire religieux, qu’on décèle aisément chez Negri.

Ainsi, même si Bensaïd ne le signale pas, on peut déceler ici un trait commun avec les premiers mouvements socialistes souvent emprunts de christianisme et d’éthique humaniste comme chez un Cabet ou un Leroux. Et le parallèle n’en est que plus évident quand on constate le même refus du politique au profit d’une « illusion sociale » qui se concrétise par un rejet total de toute représentation – la démocratie chez un Negri se voulant « immédiate » et non médiatisée. C’est là que la critique de Bensaïd se fait la plus pertinente, la plus féconde aussi. La réutilisation du concept gramscien d’hégémonie aide ici à appréhender de manière satisfaisante le nœud du problème : il faut affronter nécessairement la question de la représentation, ce que permet le concept d’hégémonie mis en pratique par Lénine puis théorisée par Gramsci. En effet, ce concept admet comme postulat que les sujets sociaux (les classes et les couches sociales) et des sujets politiques (partis, institutions, etc.) sont mutuellement irréductibles et ne se confondent pas. Si classe et parti ne se confondent jamais, alors il n’y a pas d’issue dans le monopole du parti qui établit la fusion du parti, de la classe et de l’État. Cela ne peut qu’entraîner les solutions les plus déplorables de l’autoritarisme et de l’instauration d’un pouvoir dictatorial. L’issue ici envisagée est d’articuler dialectiquement les deux sujets, c’est-à-dire construire l’hégémonie d’un bloc de classes, présenter et défendre un projet révolutionnaire, le rendre pratique finalement.

Construire l’hégémonie reviendrait donc à réhabiliter la politique, et c’est sur cette invitation que se clôt le bel ouvrage de Daniel Bensaïd.

Les Lettres françaises, février 2009

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