Tous les textes du philosophe Daniel Bensaïd.

Contes et légendes de la guerre éthique

Par Catherine Samary

« Il faudra du temps et du recul pour démêler les enjeux et pour voir s’emboîter les pièces disjointes du puzzle.
Ce petit livre vise, plus modestement, à déchiffrer les reclassements à l’œuvre derrière la rhétorique de la “guerre éthique”. »
(p. 15)

Novembre 1999 : c’est la date de publication du « petit livre » de Daniel Bensaïd sur ce qui se présente comme une « guerre humanitaire ». Daniel Bensaïd produit une analyse à chaud de cette guerre qui vient de s’achever. Mais il y applique, sous différentes facettes, le recul de plusieurs espaces-temps « discordants »… articulés autour de 1999.

C’est toute la richesse foisonnante de cet ouvrage que d’introduire de précieux rappels et mises en perspectives historiques et géopolitiques, de démasquer les discours à l’œuvre – que les guerres suivantes, de l’Irak à l’Afghanistan auront de plus en plus de mal à légitimer. Il incite aussi, sur de multiples enjeux qui restent d’actualité, à réfléchir sur nos propres critères d’une action dont les fins ne sont pas indifférentes aux moyens, dans un monde où, comme le dit avec tant de force Daniel, les défaites et les incertitudes ne sont pas une raison se renoncer.

Mars-juin 1999 : ce sont six semaines de guerre que mène l’Alliance atlantique, par voie aérienne. Une guerre « à zéro mort » pour ses troupes. Une guerre « moderne »… Le cessez-le-feu est signé, le 9 juin entre l’Otan et la RFY (République fédérale yougoslave, composée de la Serbie et du Monténégro) dont le président est Slobodan Milosevic. L’accord établit un protectorat de l’Onu sur la province à majorité albanaise, avec présence au sol des troupes de l’Otan. Mais l’accord, confirmé par la résolution 1244 du Conseil de sécurité de l’Onu prévoit aussi le maintien des frontières de la RFY : le Kosovo devra être une province de la RFY, « dotée d’une large autonomie », quand sera stabilisée la situation et levé le protectorat. Les Albanais du Kosovo n’ont pas été conviés à la table de négociation du cessez-le-feu de 1999… Mais pour obtenir leur feu vert (donc la signature du projet de statut autonome rédigé et présenté à Rambouillet en février-mars 1999 par les diplomaties européenne et étasunienne), Madeleine Albright leur a oralement promis une procédure de consultation ultérieure, et l’appui de l’Otan…

« Une victoire partielle – pour le peuple kosovar – peut-elle s’inscrire dans une défaite globale ?, s’interroge Daniel Bensaïd. Il ne s’agit pas là d’un paradoxe logique, mais d’une contradiction réelle, écrit-il (p. 171-172). « C’est pourquoi le sens de l’événement n’est pas définitivement fixé. Chargé de plusieurs possibles, il se modifie dans la durée et n’apparaît que rétrospectivement… »

1999, c’est aussi la fin d’une décennie de crise yougoslave. C’est en 1989 que Slobodan Milosevic avait remis en cause l’autonomie antérieurement acquise par le Kosovo dans la constitution de 1974, la dernière de l’ancienne Yougoslavie (RSFY – République socialiste fédérale de Yougoslavie, dirigée par Tito) établie après la Seconde Guerre mondiale sous domination du Parti communiste yougoslave. Mais c’est aussi en 1989 qu’avait commencé en RSFY le tournant néolibéral vers les privatisations, avec une thérapie de choc anti-inflationniste inspirée par le FMI. À partir de 1991, les déclarations d’indépendance de la Slovénie et de la Croatie ont mis fin aux négociations sur la recomposition de la fédération. Les autres républiques (Macédoine, Bosnie-Herzégovine) qui craignaient d’être fragilisées par la décomposition yougoslavie sont confrontées au dilemme : indépendance menacée par les voisins, ou fédération dominée par Belgrade. Sous pression internationale, elles optent pour le premier choix pendant que Serbie et Monténégro décident de rester ensemble en prenant le nom de RSY en 1992.

Mais en même temps que la fédération se démantelait, était remis en cause l’ancien système de propriété sociale « autogestionnaire », tout au long de la décennie 1990. Qui (quel État) allait privatiser, au bénéfice de qui ? Et comment s’appliquait le droit d’autodétermination dans le cadre d’une fédération multinationale où la plupart des peuples étaient dispersés sur plusieurs républiques ? Dans cette décomposition politique et socio-économique, l’appropriation de territoires par de nouveaux États-nations était le préalable aux privatisations – et la cause profonde des guerres de nettoyages ethniques de territoires. Mais les Albanais du Kosovo, étaient considérés dans la constitution yougoslave comme une minorité sans droit d’autodétermination – bien que plus nombreux que les Monténégrins.

« Il n’y a guère de définition normative satisfaisante d’un peuple » nous dit Daniel Bensaïd (p. 84), si ce n’est sa propre autodétermination comme tel au fil de ses expériences et de ses métamorphoses »… Il rappelle la polémique justifiée de Roman Rodolsky contre la théorisation d’Engels sur les « peuples sans histoire », évoquant le « réveil légitime de petites nations opprimées ».

Quant au droit d’autodétermination, « il signifie – faut-il le rappeler ? – le droit de déterminer librement l’avenir commun. Il inclut le droit inconditionnel à l’indépendance, mais ne s’y réduit pas ». Daniel Bensaïd évoque « la lente alchimie des formations nationales modernes », mais s’interroge : « si légitime soit-elle, la revendication nationale a tôt fait d’épuiser son contenu démocratique. Soit elle débouche alors sur la construction d’espaces plurinationaux, soit elle se rétracte sur une quête naturelle, ethniciste, excluante [...] des origines, au détriment d’une conception politique, civique et inclusive de la nation ». Et il s’inquiète du « repli sur l’équation simple de l’État-nation homogène (un peuple = un territoire = un État) » (p. 86).

Il rappelle combien, dans les Balkans, le « rêve d’une organisation fraternelle et plurinationale fut celui des révolutionnaires de la région, celui que partageaient Trotski et John Reed lors de leurs reportages de 1912 et 1915 sur les guerres balkaniques » (p. 30-31)… Mais l’on n’est plus au début du XXe siècle, ou encore pendant la Seconde Guerre mondiale, où les révolutionnaires des Balkans non seulement rêvaient mais négociaient entre eux un projet de confédération socialiste. Le conflit de 1948 avec l’URSS stalinisée le fit échouer… « La fédération des républiques yougoslaves est née comme un reste mutilé de cette grande idée », écrit Bensaïd.

En dépit de la richesse et du « non-alignement » de cette expérience historique, l’autogestion yougoslave sera confrontée à la bureaucratisation du système, appuyé sur un plan ou un marché. Après une décennie de crise d’endettement et d’hyperinflation, sous pression du FMI, « les républiques les mieux loties » seront attirées par l’Europe maastrichiennes », la Yougoslavie titiste subissant, avec des variantes, un sort analogue aux autres pays d’Europe de l’Est…

1999… C’était aussi dix ans après la chute du Mur de Berlin. La fin de la guerre froide ? Gorbatchev avait bien tenté de négocier en 1989 à Berlin la dissolution des deux blocs militaires – le Pacte de Varsovie et l’Otan : il visait à atténuer le coût des dépenses militaires sur l’économie soviétique et à rendre crédible le « désengagement » de l’URSS pour gagner les crédits occidentaux. Mais sa chute, et la thérapie libérale introduite par Eltsine, était le véritable préalable à l’obtention de crédits occidentaux. Le Pacte de Varsovie fut bien dissous en 1991. Mais l’Allemagne unifiée intégrait l’Otan… et Gorbatchev allait disparaître bientôt de la scène politique avec la fin du règne du parti unique et la dissolution de l’URSS. Une autre époque s’ouvrait… La « guerre des Étoiles » et la nouvelle course aux armements de l’ultime période de guerre froide, après l’intervention soviétique en Afghanistan (1979) avaient marqué l’arrivée de Reagan au pouvoir… La contre-offensive étasunienne après la crise de profit combinée à celle de leur hégémonie dans l’ordre mondial des années 1970, a connu une nouvelle phase d’extension après 1989, sur le plan socio-économique, politique et militaire…

« Les changements d’époque ne se négocient pas dans le huis clos policé des chancelleries. Leur issue se joue dans les rapports de forces et de pouvoir, dans la dialectique incertaine du droit et de la force », nous dit Bensaïd (p. 9). Le rapport de force se jouait au cœur d’une période charnière où plusieurs dynamiques interagissaient dans les différentes sphères où la contre-révolution mondiale était à l’œuvre, sans issue préétablie : « Les projets socialistes identifiés hier, à tort, aux performances quantitatives du “socialisme réel” sont certes en crise. Mais ni les illusions du “développement” dans les pays dépendants, ni celles d’un progrès indéfini pour les pays industrialisés, ne sont épargnées. Ce passage d’une époque à l’autre se traduit inévitablement par un obscurcissement généralisé des horizons d’attente, par une crise des classes dirigeantes et par une redéfinition de leur mode de domination. C’est ce qui se joue et s’invente sous nos yeux » (p 119).

Dix ans après la chute du Mur, puis la fin de l’URSS, l’avenir s’avance sous les traits d’un impérialisme inédit, l’impérialisme mondialisé du XXIe siècle. Il importe de penser l’événement, d’en déchiffrer les mystères, d’en prendre l’exacte mesure (p. 13).

Or, 1999 est l’année du cinquantième anniversaire de la création de l’Otan – née en avril 1949 en plein basculement vers la guerre froide. Le Pacte de Varsovie dominé par l’URSS en fut le vis-à-vis. Mais dans la foulée de la dissolution de l’URSS, en 1991, le Pacte de Varsovie a été démantelé. L’avenir de l’Otan dans le nouvel ordre mondial de l’après chute du Mur était tout sauf assuré.

Bensaïd le souligne : A l’approche des cérémonies du cinquantenaire de l’Otan, Zbigniew Brzezinski avertissait : « un échec de l’Otan signifierait à la fois la fin de la crédibilité de l’Alliance et l’affaiblissement du leadership mondial américain ».

Or, la crise yougoslave où les diplomaties européennes et l’Onu s’étaient enlisées offrit aux États-Unis un levier essentiel pour impliquer les nouveaux États d’Europe de l’Est puis l’Union européenne dans un redéploiement de l’Otan…

Après s’être apparemment désintéressés de cette crise, au début de la décennie 1990, les États-Unis avaient opéré un tournant en 1994, au cœur des guerres de nettoyages ethniques qui ravageaient la Bosnie-Herzégovine (BH) (1993-1995). Dans cette phase de basculement de « déjà plus » la guerre froide, « pas encore » la guerre contre le terrorisme, mais certainement déjà des enjeux pétroliers, les États-Unis étaient intéressés à se présenter comme les bons amis des musulmans bosniens, victimes les plus nombreuses des nettoyages ethniques (100 000 morts, 70 % des victimes pour une population de 40 % du total) : ils étaient pris entre les troupes nationalistes serbes de Radovan Karadzic qui construisaient la Republika Srpska de Bosnie et les forces nationalistes croates qui détruisaient les quartiers musulmans de Mostar pour en faire la « capitale » de leur république autoproclamée Herzeg-Bosna, accolée à la Croatie. Les États-Unis soutinrent l’armée croate mais imposèrent en 1994 la formation d’une « entité » commune (la « fédération croato-musulmane » de BH – dite la Fédération) pour équilibrer sur le terrain les forces serbes. Ils s’appuyèrent sur ces équilibres et les pouvoirs forts de la région (Slobodan Milosevic en Serbie et Franjo Tudjman en Croatie) pour réaliser la Pax Americana négociée à Dayton et signée à Paris en 1995.

C’est à partir de ce moment-là qu’une partie des résistances albanaises au Kosovo critique comme une impasse, la stratégie pacifique de boycott des institutions serbes et d’organisation parallèle de leurs propres institutions avec pour président Ibrahim Rugova. Ils passent alors à une stratégie de lutte armée appuyée sur l’UCK (Armée de libération du Kosovo). L’UCK va chercher à internationaliser le conflit en exploitant la popularité qu’elle gagne face à la répression de Belgrade. Après avoir dénoncé le « terrorisme » albanais, la diplomatie étasunienne (avec notamment Madeleine Albright) bascule en 1998 et va s’appuyer sur l’UCK pour faire avancer ses intérêts géostratégiques – la présence au sol de l’Otan dans les Balkans, et l’intégration de l’Union européenne dans un cadre euroatlantique…

Bensaïd cite Robert D. Kaplan, dans le Washington Post du 28 février 1999 : « Avec un Moyen-Orient de plus en plus fragile, nous aurons besoin de bases et de droit de passage dans les Balkans pour protéger le pétrole de la Caspienne, mais nous n’aurons pas ces bases si les Russes reconquièrent l’Europe du Sud-Ouest. Bref, si nous disons à nos alliés européens d’aller seuls au Kosovo, nous pouvons donner un baiser d’adieu à l’alliance occidentale »…

« L’intégration précipitée de la République tchèque, de la Pologne et de la Hongrie à l’Alliance atlantique, quelques semaines avant l’intervention au Kosovo [...] fut approuvée en avril 1998 par le Sénat américain après un débat public très houleux. [...] L’opération Force alliée [de 1999, sur le Kosovo] est donc le premier exercice pratique de cette Otan élargie », souligne Daniel Bensaïd (p. 23-24).

« La France devait, quant à elle, accepter sa réintégration dans les structures de l’Otan » sans le moindre débat public… Sa diplomatie avait espéré faire des négociations sur le Kosovo à Rambouillet l’équivalent pour l’Union européenne de ce que furent les accords de Dayton mettant fin à la guerre en BH pour les États-Unis. Mais, bien que « les pourparlers de Rambouillet aient été une “idée française”, ainsi que le répétait Hubert Védrine avec une jubilation ridiculement cocardière, Madeleine Albright n’a guère tardé à prendre les affaires en main » (p. 37). Le projet de statut d’autonomie rédigé par les diplomates était accepté par Belgrade, mais rejeté par la délégation albanaise du Kosovo en février (qui voulait l’indépendance et non l’autonomie). Par contre, Belgrade résistait à tout projet de présence au sol de l’Otan. C’est au contraire la libre circulation de l’Otan « protégée contre tous les processus légaux qu’ils soient civils, administratifs ou criminels » que l’article 6a du projet voulait imposer (p. 37). Accepté par les Albanais – produisant le rejet de Belgrade –, ce fut le point d’achoppement des négociations en mars et le début des « frappes ».

Mais dans le discours public, « les buts de guerre sont apparus éminemment approximatifs et remarquablement évolutifs » (p. 75).

1999 : pourquoi le temps des guerres non déclarées ? Il s’agissait de « frappes », pas d’une guerre, nous disait-on… Six semaines, 1 090 avions, 33 120 missions, larguant 16 000 missiles et roquettes sur près de 2 000 cibles. Le Financial Times du 12 avril 1999 saluait un bond en avant de 7 % à 9 % des profits dans la branche. Fin avril, les actions British Aerospace, Thomson-CSF ou Lagardère enregistraient des hausses de 10 % à 20 %…

Le rôle de l’industrie d’armement dans la relance de la croissance étasunienne n’est plus à démontrer, avec, sous Reagan le plus fort déficit budgétaire depuis la grande crise. Mais c’est d’une pierre porter plusieurs coups : soutenir l’industrie, mais aussi la recherche dans les hautes technologies, et s’assurer une supériorité militaire écrasante… Mais les armes sont faites pour être utilisées. Il fallait des « frappes », voire de vraies guerres…

« Elle a donc eu lieu, la guerre, et c’est bien d’une guerre qu’il s’agit. D’une guerre moderne, mais d’une guerre que Lionel Jospin s’acharnait à nier, le 9 avril, au journal de 20 heures » (p. 39). Ce n’est pas une querelle de mots. La guerre a ses règles. Selon l’article 35 de la Constitution française, « La déclaration de guerre est autorisée par le Parlement. D’où l’entêtement de Chirac et de Jospin à ne pas employer le mot guerre » (p. 75). Plus de guerre, plus de déclaration de guerre (plus de vote à l’Assemblée nationale). Plus de chicanes juridiques, plus de réparations et plus de crimes de guerre. La « logique de coercition » est policière et punitive, ses moyens médicaux et chirurgicaux ? Elle réduit la légitimité des moyens à celle des fins (p. 11).

Il s’agissait bien d’une nouvelle doctrine militaire de l’après-guerre froide. « Dès 1992, la Fondation Carnégie orchestrait, à travers un rapport titré Changing our Way : America’s Role in the New World, une vaste campagne idéologique [...]. Il s’agissait de “promouvoir l’idée révolutionnaire selon laquelle une première frappe sous direction militaire américaine serait désormais justifiée” non plus pour défendre les États-Unis, mais pour imposer des solutions politiques sans égard aux considérations traditionnelles de souveraineté » (p. 71).

... Le temps des guerres éthiques – d’hier et d’aujourd’hui.

Bensaïd rappelle utilement que « la légitimation humanitaire de la domination est une vieille histoire » (p. 100). En 1550, l’Apologie sur les justes causes de guerre de Juan Ginès de Sepulveda défendait (contre les critiques de Bartolomé de las Casas) la conquête des « Indes » par les armes : les « Indiens », en gros, l’avaient bien mérité, et la guerre était la façon de propager la religion (donc la « civilisation » occidentale chrétienne). De l’œuvre « civilisatrice » de la colonisation aux grandes « causes » patriotiques de guerres, les discours ont évolué en gardant de mêmes registres.

Mais comment, dans l’après-guerre froide, légitimer de nouvelles guerres ? Qui sont les nouveaux barbares qu’il faut « civiliser » ? Bensaïd met en évidence plusieurs ingrédients derrière de spectaculaires basculements idéologiques…

« En une floraison, les Verts – de France et d’Allemagne – sont majoritairement passés du feuillage au treillis »…

Mais l’engrenage des bombes a exigé l’engrenage des mots. Et pour justifier des tournants majeurs, il a fallu un « plus jamais ça » et pratiquer l’analogie « de base » : Milosevic était une sorte d’Hitler et la guerre, donc, un « débarquement ». Dès lors, les anti-guerres, étaient des « Munichois » (et ceux qui doutaient d’un projet de « génocide » au Kosovo, des révisionnistes).

Pourtant, le bilan en a-t-il été fait ? Après enquêtes pour le Tribunal pénal international sur l’ex-Yougoslavie (TPYI), le « plan Fer à cheval » est passé aux oubliettes et l’accusation de génocide a été invalidée par la Cour de Pristina. Et même sans enquêtes, la Serbie de Milosevic – où l’opposition avait gagné la majorité dans toutes les grandes villes, dont Belgrade dès 1996… et où Milosevic est tombé par les urnes, n’était pas l’Allemagne d’Hitler.

La France démocratique a commis les pires crimes et massacres (dans ses colonies mais aussi à Paris, un certain 17 octobre 1961) qu’il n’est pas nécessaire de qualifier de génocides pour les condamner…

L’indifférence aux massacres, « insensibilité glacée » (comme l’écrivait Alain Brossat, cité p. 133) au nom de l’anti-impérialisme ? « Ne rien faire » au nom d’un antiaméricanisme « primaire » ? Renvoyer tout le monde dos à dos, sans souligner les rapports de domination et de forces ? Nous n’étions condamnés à rien de tout cela, souligne Bensaïd.

Il met à juste titre en exergue (p. 170, en conclusion) l’article de Trotski sur la guerre des Balkans (février 1913) : « Un individu, un groupe, un parti ou une classe qui est capable de se boucher “objectivement” le nez en regardant d’en haut des hommes ivres de sang et excités massacrer des gens sans défense, est condamné à pourrir et à être rongé par les vers de son vivant »…

Mais il souligne ce qu’il nomme un « devoir spinozien de compréhension » (p. 127) : quels que soient ses délires, l’époque doit rester intelligible »… Et la compréhension des enjeux ou l’éthique impliquaient-elles d’adhérer au proverbe chinois vanté par Alain Brossat : « Qu’importe que le bâton qui frappe le serpent soit sale, pourvu qu’il le tue » (p. 141).

Le « bâton sale », était – à l’échelle de la planète – utilisé par des gouvernements précis, se disant « communauté internationale », ou des institutions mondialisées FMI, BM, Otan, OMC, Commission européenne, etc., prétendant incarner « l’intérêt général ». Leur bâton sale avait des pouvoirs de négociations et contraintes économiques, mais aussi militaires cherchant à s’émanciper de tout contrôle politique. Mais il leur fallait aussi un volet idéologique de légitimation : une nouvelle « norme internationale contre la répression des minorités » (par les États), ou en défense du « droit du plus faible » fut théorisée par Alain Madelin (analysée par Daniel Bensaïd, p. 74). Elle est porteuse de la « guerre éthique », en défense de la « civilisation » (occidentale), identifiée éventuellement à « l’Europe »… Il faut de nouveaux barbares ou monstres que l’on puisse bombarder sans scrupule : en 1999 (on est encore avant le 11 septembre 2001…), il s’agira, provisoirement des « Serbes » diabolisés derrière Milosevic…

« Ils ne sont plus européens » ! Le directeur du Monde, Jean-Marie Colombani, a célébré en personne cette apothéose d’une Europe mandataire de l’humanité, sans vices ni rides, pire incarnation des valeurs universelles… Finis donc les conflits d’intérêts sordides et les luttes de classes égoïstes ? Obsolètes les vieilles catégories d’impérialisme et de souveraineté, désormais solubles dans la démocratie et les droits de l’homme ? (p. 68). Lionel Jospin l’a dit tout net : c’est un « combat pour la civilisation » (p. 69). Donc « un devoir d’ingérence », qui est « illimité, ou il n’est pas » (p. 95).

Mais le « bâton sale », c’était pour toutes les populations de la Yougoslavie en décomposition, à la fois les grandes puissances qui dictaient leurs constitutions (comme à Dayton) et imposaient une économie de marché (au nom de la paix de Rambouillet !) mais aussi, voire d’abord, les dirigeants qui les expropriaient de leurs droits et de tout choix, en leur imposant de sales guerres.

Devions-nous choisir un de ces bâtons ?

Aux partisans de la guerre éthique, Bensaïd répondait : « Je ne suis pas contre une intervention par principe. Encore faut-il commencer par ne pas confondre interposition, intervention, bombardements. [...] L’envoi d’une force au Timor oriental est légitime pour faire respecter le résultat d’un référendum organisé avec l’accord de l’Indonésie sous contrôle international. [...] Les citoyens peuvent « faire pression sur les institutions. À condition de ne pas faire corps avec l’État… » (p. 57-58).

Il précise : « face au péril extrême, on est parfois contraint de faire cause commune avec les dominants de toujours. Ce fut le cas dans la lutte antifasciste ». Mais… « Que ce soit alors temporairement, conjoncturellement, circonstanciellement, sans mélanger les drapeaux ni brouiller les cartes… »

Mais il ajoute :

« La guerre est une redoutable machine à simplifier. Chacun y est sommé de “choisir son camp” suivant la pauvre logique binaire du “eux ou nous”. Qui ça, nous ? » – et contre cette logique « campiste » il défend l’exigence d’un tiers exclu, sur plusieurs fronts, et en positif exprimé dans le triptyque qui nous identifiait en 1999 : « Ni Milocevic, ni Otan ! Oui à l’autodétermination des Kosovars.  » Une forme d’abstention ? Ou de fausses symétries ? En se déclinant, au contraire, « différemment selon la situation spécifique et les responsabilités particulières de chacun », cette formule algébrique, permettait au contraire d’agir… (et il rappelle en note 28, p. 63 les différentes initiatives en France et internationales où nous avons été activement impliqué.e.s). Et nous pouvions le faire, dans plusieurs espaces-temps de solidarité internationaliste, avec cohérence :

« Dans la république yougoslave, elle signifiait pour les opposants à Milosevic, le refus de servir militairement au Kosovo et le soutien aux droits du peuple kosovar. Au Kosovo, elle justifiait la résistance à l’oppression, la lutte pour l’autodétermination, l’autodéfense militaire. Dans les pays belligérants de l’Otan, elle signifiait une mobilisation [...] pour l’arrêt des bombardements organisés en notre nom par nos gouvernements élus [...] pratiquement sans débat dans les assemblées élues. »

L’humanitaire, écrit Daniel Bensaïd, c’est encore de la politique qui ne veut plus dire son nom. Et la « souveraineté éthique », c’est encore la souveraineté du plus fort sous un travestissement moral (p. 77)…

« Il n’y a pas de critères simples ou de principes clairs pour s’orienter dans la fin de ce siècle obscur. Il faut s’efforcer, sans garantie d’y parvenir, de saisir la situation dans ses multiples déterminations. Prétendant déduire leur action d’un impératif éthique catégorique, sans même s’interroger sur ses fondements et sur ses conséquences, les intelligences serviles de l’Otan se sont au contraire contentées d’un manichéisme grossier » (p. 15).

Catherine Samary

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