Tous les textes du philosophe Daniel Bensaïd.

Daniel, fou de sport

C’est certainement l’été 1996 à Pézenas chez Paul Allies où nous nous retrouvions régulièrement que Daniel a évoqué ce merveilleux livre d’Eduardo Galeano, il avait lu El Futbal a sol y sombra en espagnol.

« – Si ça t’intéresse, je t’envoie mon exemplaire. »

Quand j’ai eu le livre en main [1], j’ai immédiatement su que les éditions Climats venaient de recevoir par Daniel un livre extraordinaire. Le Football ombre et lumière est une suite de courts récits qui raconte l’histoire du football des origines à nos jours. Nous étions à la veille de la coupe du monde de 1998. J’ai aussitôt parlé de ce livre à mon ami Michéa, comme Daniel grand amateur de foot lui aussi. La lecture de ce livre a provoqué la publication par Michéa [2] d’un petit livre Les Intellectuels le peuple et le ballon rond accompagné de trois courts textes issus du livre de Galeano.

Le Football ombre et lumière a eu un accueil presse très élogieux, notamment un bel article de Jorge Semprun dans le Journal du dimanche. Semprun faisait partie de ces intellectuels qui aimaient le football. À ce propos, je ne peux m’empêcher d’évoquer comment Jorge Semprun a découvert et aimé le futebaule durant sa clandestinité en Espagne : « Au Café Inglés place San Bernardo, j’ai eu l’imprudence non seulement de dire à mon voisin en veine de conversation que j’ignorais les derniers résultats de la dernière journée du championnat, mais aussi de confesser que le nom de di Stefano ne me disait pas grand-chose, j’ai senti un silence glacial prendre autour de moi. J’ai eu brusquement l’impression d’être un Martien en mission subversive que les Terrestres viendraient de démasquer à cause de son insensibilité à quelques aspects de la vie quotidienne. Il me fallait au contraire me fondre dans la foule, devenir anonyme et banal : il me fallait, ai-je compris dans un éclair, pouvoir interminablement discourir des chevauchées de Gento, des finesses de di Stefano. C’est donc la politique pour paradoxal que cela puisse paraître à une époque où la passion du futebaule était en Espagne, selon les bons esprits un élément de dépolitisation des masses, c’est la politique qui m’a poussé à aimer ce jeu de la balle au pied ».

Je fais cette longue citation parce que je trouve que le livre apporté par Daniel est en permanence traversé par une sorte de morale du jeu, sans doute entre autres une des raisons de son admiration pour ce livre. C’est dans ce livre que j’ai découvert l’histoire extraordinaire du match entre l’équipe d’Allemagne et celle d’Ukraine pendant la Deuxième Guerre mondiale en 1946 en pleine occupation allemande.

« Le Dynamo de Kiev a joué contre une équipe allemande. Ils commirent la folie de battre une équipe d’Hitler. On les avait prévenus.

– Si vous gagnez vous mourrez.

Ils entrèrent sur le terrain résigné à perdre, en tremblant de peur et de faim mais ils ne purent résister à l’envie d’être dignes. Ils furent fusillés tous les onze dans leurs maillots, au bord d’un ravin, à la fin de la partie. »

En évoquant ce livre, tu te souviens de Daniel, tu te souviens de sa voix avec ce timbre léger et paisible, un peu d’accent. Tu te souviens aussi des discussions sur le sport entre Stéphane et lui, le foot bien sûr, mais aussi le tour de France. C’était l’été à Pézenas, la table était bonne, tu as même une photo de tous les amis. Elle est étrange cette photo comme nous sommes nombreux celui ou celle qui l’a prise a fait une espèce de panoramique ainsi nous sommes tous là réunis.

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Notes

[1] Alain Martin, fondateur des éditions Climats en 1986 à Castelnau-le-Lez, a travaillé avec François Maspero, d’abord comme libraire, puis comme responsable de la librairie La Découverte ouverte en 1971 à Montpellier. Il a ensuite été attaché commercial des éditions Maspero jusqu’en 1981.

[2] Jean-Claude Michéa, les Intellectuels, le peuple et le ballon rond, Climats, 1998.