Tous les textes du philosophe Daniel Bensaïd.

H. Adam, D. Bensaïd, F. Coustal, L. Crémieux, J. Guillotin, S. Johsua, A. Krivine,

O. Martin, C. Poupin, P. Rousset, F. Sabado, R. Vachetta

15 décembre 2008

De la LCR au NPA

Cette contribution a été écrite dans le cadre de la préparation du prochain congrès de la Ligue communiste révolutionnaire (LCR), fin janvier 2009, qui avait, à l’ordre du jour, son « autodissolution » politique pour son « dépassement » dans le Nouveau parti anticapitaliste (NPA). Écrit par des militants de la génération des années 1960-1970, il s’adressait donc aux membres de la LCR, et au-delà.

Pendant vingt, trente, quarante années, nous avons construit la LCR. Nous participons aujourd’hui pleinement au processus constituant du NPA. Si nous pouvons aborder sereinement ce nouveau défi, c’est grâce, et non malgré, ce que la Ligue a accompli ces dernières décennies. C’est un changement profond : la décision de la LCR de se dissoudre pour se dépasser est un fait assez exceptionnel dans l’histoire du mouvement ouvrier français.

Si nous pouvons en prendre le risque, c’est que nous ne partons pas de rien. Ce n’est pas par hasard si, dans la gauche révolutionnaire française et même internationale, c’est la LCR qui a pris une telle initiative. C’est que nous sommes le produit d’une certaine histoire du mouvement révolutionnaire, d’une fusion entre un courant du trotskisme et la radicalisation de la jeunesse dans les années soixante. Nous sommes un courant marxiste révolutionnaire non dogmatique qui a su préserver des éléments de continuité fondamentaux dans l’histoire du mouvement ouvrier, notamment vis-à-vis de la social-démocratie et du stalinisme : la défense d’un programme de revendications immédiates et transitoires vers le socialisme ; une politique de front unique visant à la mobilisation de masse des travailleurs et de leurs organisations ; une politique d’unité et d’indépendance de classe dans le refus de toute alliance stratégique avec les bourgeoisies nationales ; le refus, dans les pays capitalistes avancés de toute participation à des gouvernements de gestion de l’État et de l’économie capitaliste ; et un internationalisme sans faille.

À la différence d’autres courants, nous nous sommes efforcés d’incorporer à notre héritage politique, les changements du capitalisme de l’après-guerre, une solidarité forte avec les révolutions coloniales et les mouvements antibureaucratiques à l’Est, l’analyse de nouveaux mouvements sociaux comme le mouvement des femmes, aujourd’hui la prise de conscience écosocialiste face à la crise écologique, et surtout une réflexion et un enrichissement d’un des points clés de notre programme : la démocratie socialiste.

C’est une marque de fabrique de la LCR. Non seulement elle s’est inscrite dans la continuité de la lutte de l’Opposition de gauche au stalinisme mais, à la différence de la plupart des courants de la gauche révolutionnaire en France et dans bien des pays, elle a su maintenir les principes et les modalités pratiques d’une organisation et d’un fonctionnement démocratique et pluraliste. Cette sensibilité et un fonctionnement interne démocratique et pluraliste lui ont permis d’accueillir au fil de son histoire une série de courants ou d’organisations provenant d’origines et de cultures diverses. Et ils l’ont préparée à construire avec d’autres et à oser se dépasser.

Oui, le NPA est le résultat du travail politique de ces dernières années, notamment de notre contribution au renouveau des mouvements sociaux et au succès des deux campagnes présidentielles de 2002 et 2007, autour de la candidature d’Olivier Besancenot. Mais c’est une idée qui vient de loin.

Dès le début des années quatre-vingt-dix, l’effondrement de l’URSS et des pays de l’Est combiné à la globalisation capitaliste néolibérale a clos un cycle historique et en a inauguré un nouveau. « Nouvelle époque, nouveau programme, nouveau parti » : ce triptyque devait constituer le cadre d’une réflexion sur la nouvelle période historique. De nouveaux paramètres allaient déterminer l’action politique. Des clivages qui avaient séparé de multiples courants révolutionnaires ou anticapitalistes issus des XIXe et XXe siècles pouvaient être surmontés.

Nous avons, bien entendu, hésité sur ces nouvelles formes d’organisations, leurs caractérisations, leurs délimitations, leur dynamique. Mais la question s’est posée, tant sur le plan international que national. Sur le plan international, nous avons pris des initiatives au travers de conférences internationales et connu une série d’expériences, chacune avec ses spécificités : le Psol au Brésil après l’expérience du PT, Sinistra Critica en Italie, après l’expérience de Refondation communiste, Respect en Grande-Bretagne et le SSP en Écosse avant leurs ruptures, le Bloc de gauche au Portugal, l’Alliance rouge verte au Danemark.

Dans tout ce processus, des clarifications se sont opérées, notamment sur la question du rapport à la question du pouvoir et de la participation ou non à des gouvernements avec le centre gauche ou le social-libéralisme. Ce sont ces questions qui ont été à l’origine des ruptures du Psol avec le PT et de Sinistra Critica avec Refondation communiste. C’est aussi la raison de nos différences avec la direction de Die Linke qui se prononce pour des alliances parlementaires et gouvernementales avec la social-démocratie.

Le NPA aura des délimitations politiques fondamentales. Ses textes préparatoires reprennent des références fortes : la lutte de classes et le soutien à toutes les luttes des exploités et des opprimés, l’unité d’action des travailleurs et de leurs organisations, la rupture avec le système capitaliste, un projet écosocialiste, le refus de toute politique de gestion de l’économie et des exécutifs centraux des institutions capitalistes, la lutte pour un gouvernement des travailleurs, la transformation révolutionnaire de la société, la démocratie socialiste, un programme et une pratique internationalistes. Bien sûr, une série de questions resteront ouvertes : sur le type de révolutions au XXIe siècle, sur les problèmes de la transition au socialisme et sur bien d’autres questions, pour reformuler le projet socialiste et communiste. Mais nous ne partons pas de zéro. Le NPA définira collectivement ses propres positions sur la base de nouvelles expériences communes.

Il ne s’agit donc pas de construire une LCR relookée. Nous voulons construire non seulement un parti plus large, mais un parti qui soit une nouvelle réalité sociale et politique. Il sera pluraliste. Il prendra le meilleur de toutes les traditions révolutionnaires du mouvement ouvrier et d’autres mouvements comme les écosocialistes. Son objectif, c’est de rassembler tous les anticapitalistes.

Le NPA sera une organisation internationaliste, définissant sa propre politique internationale. Il ne sera pas section de la IVe Internationale (qui constitue un courant politique international spécifique). Parti pluraliste, le NPA ne peut s’y affilier. Le processus de construction d’une nouvelle Internationale – qui a toujours été et qui reste notre objectif – sera long et complexe. Compte tenu de la désynchronisation entre la construction de formations anticapitalistes et celle d’un nouveau rassemblement international, comme les statuts de la IVe le permettent, nous restons militants de la IVe Internationale en lien avec les camarades de la LCR élus dans ses instances. Étant donné la place de la Ligue dans la IVe, nous proposons que le NPA garantisse la continuité d’une série de tâches que la LCR assumait.

Nous sommes aussi assez fiers d’avoir transmis, sans les convulsions et crises de succession que connaissent la plupart des partis, à une nouvelle génération, non seulement une part de l’héritage politique mais aussi les responsabilités de direction. Entre les anciens, les jeunes et les moins jeunes, le mérite en est équitablement partagé. Mais au moment où la LCR va se fondre dans le NPA nous en appelons tout particulièrement à la responsabilité de tous ses militants et militantes. Leur expérience, leur formation sont indispensables à la construction du NPA. Elles sont une des conditions de sa réussite, d’une synthèse réussie entre le nouveau et l’ancien. Tous doivent donc s’engager à fond, comme nous-mêmes avons décidé de le faire. Ne le cachons pas, ce sera un excellent exercice que d’apprendre à parler à des milieux plus larges, à faire attention au vocabulaire, à savoir écouter et respecter les autres, à apprendre d’eux sans sous-estimer ce que nous pouvons nous-mêmes leur apporter. Après le congrès de fondation du NPA, l’ensemble des camarades issus de la LCR doivent donc trouver leur place pour contribuer à construire ce nouvel outil pour lequel nous nous sommes battus depuis des décennies.

15 décembre 2008
www.danielbensaid.org

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