Tous les textes du philosophe Daniel Bensaïd.

Daniel Bensaïd

1993

Essai sur la mort des dieux

Dieux sans sépulture

On a cru que les Lumières viendraient à bout de l’ombre, que la raison éliminerait jusqu’à la dernière trace de déraison, que les sciences et les techniques réduiraient les vieux démons à une taille minuscule, résiduelle. Et ça recommence. On n’en a jamais fini. Des divinités vindicatives et rancunières relèvent la tête, pleines de ressentiment, sans l’élan ni la fraîcheur de la première foi. Les broussailles de la folie et du mythe envahissent les clairières qu’on pensait irréversiblement défrichées.

C’est que quelque chose a été raté. Qu’on s’y est mal pris. Il n’a jamais suffi d’annoncer la mort de Dieu. Dans son bref essai [1], Jean-Christophe Bailly met à nu les illusions de cette sécularisation manquée : « cette absence de Dieu est une pure absence, elle n’est pas un travail, elle n’est guère une pensée ». Il ne suffisait pas de renverser un trône et de trancher le corps royal qui nous liait à Dieu. « Ni de cette révolution première et générique, ni des autres révolutions, n’a fini par surgir cette souveraineté tout autre, sans monarque et sans sujets » qui demeure « le point nodal de toute pensée politique ». Tout s’est donc passé « comme si le sens de la mort de Dieu se perdait aussitôt dans l’agitation. Cette agitation, qui vient à la place de la république attendue, c’est le Capital », qui « prend en main l’administration purement humaine de la Terre, c’est lui qui se substitue effectivement à l’administration de Dieu comme aux commandements des rois. »

L’athéisme n’a pas occupé la place. Il n’a pas su « faire le travail de deuil que l’annonce de la mort demandait joyeusement ». Il a sombré dans l’imitation. Plus exactement, il s’est vite scindé, dédoublé, en un athéisme d’en bas, révolutionnaire, et un athéisme d’en haut, bourgeois, d’État. Et cet athéisme-là, cet athéisme d’ordre s’est empressé de pondre des catéchismes et de dresser de nouveaux autels. Des nouveaux prêtres. Auguste Comte fut seulement le plus franc et le plus gaffeur, celui qui, avec sa « religion de l’humanité », a vendu la mèche. De même, une simple phrase de Rodin, faisant de l’homme « un temple qui marche », résume bien, selon Bailly « ce monde de valeurs enflées » et sa « détestable suffisance d’espèce ».

[Péguy aussi avait parfaitement compris qu’il n’y a rien à attendre d’un athéisme bourgeois : « Il n’y a pas un clergé de la raison. Nous n’avons pas renoncé, nous n’avons pas dénoncé les religions d’hier pour annoncer la religion de demain, pour prêcher la religion nouvelle. Nous sommes athées de tous les dieux. Dans le douloureux débat de la religion et de la foi, nous n’avons pas laissé la foi pour la foi dans la raison, mais pour la raison de la raison […]. Ne fondons pas, ne laissons pas fonder une religion de la raison. Nous avons renoncé à une religion qui nous commandait de faire maigre le vendredi saint, ne fondons pas une religion qui nous forcerait à faire gras ce même jour. » (Notre jeunesse).]

[Dans une première partie, « Dieu et son ombre », Bailly propose un parcours pour nous ramener « en trois bonds » au seuil où nous sommes parvenus, et où, « par-delà les siècles et les croyances, nous nous retrouvons à la fois vides et les bras chargés de tout le bois brûlé des dieux morts » : le temps des dieux, le temps de Dieu, et le temps sans Dieu ni dieux. Une seconde partie, revient sur « La mort du grand Pan ».]

Le propos de Bailly ne verse jamais dans la nostalgie réactive et dégoûtante du sacré. Il ne charrie aucune mièvrerie sentimentale, aucun réenchantement de pacotille. Parfaitement lucide sur la manière dont la recherche athée la plus intransigeante peut frôler continûment le mysticisme, il n’appelle pas à la restauration de croyances minimales, ni à une nouvelle ascèse à la mode Soljénitsyne : « Si la mise en coupe réglée de l’univers coïncide avec la désaffection générale envers le divin, cela veut-il dire pour autant que le divin, tant qu’il régnait, retenait l’homme hors de la catastrophe et donc, pour le dire crûment, que le leurre, l’illusion, l’opium étaient au fond de bonnes choses ? La position qui est derrière cette question est la position réactionnaire de toujours : la religion en tant que garde-fou. Et c’est celle à laquelle s’est toujours raccroché le Capital lorsqu’il a senti se dérober sous lui, mais de son propre fait, le sol de sa domination. »

Il s’agit au contraire de mener joyeusement à terme le travail de deuil, « d’enterrer tous les dieux, effacer jusqu’à l’ombre de Dieu », tout autrement que par le travail de désacralisation accompli par le capital. D’abord, en pensant cette absence, en donnant à Dieu « une sépulture » pour que son fantôme cesse de nous hanter. En repensant, surtout, cette « communauté réelle qui ne fait pas cercle autour d’elle », cette chose commune, cette « chose en commun qui réglerait la relation entre les hommes […] chose sans roi et sans tête, où la tête ne serait qu’un creux actif au centre du corps social. » Sinon, le risque est grand de voir un « communautarisme » pousser sur les ruines du communisme : « à nouveau les valeurs du sol et de la race, à nouveau le mirage de l’appartenance excluante, et cette fois fortifiés par le retour quasi totémique de l’appartenance religieuse, font la loi, et comme ils savent la faire. »

L’illusion, ce fut encore, c’est toujours celle de la nouveauté absolue. Du compteur à zéro, de la table rase. « Tragiquement, le chant des ouvriers ne trouve qu’à énoncer ce que le capitalisme fait tous les jours ». « Les hommes sans Dieu ont un culte », disait Sylvain Maréchal en l’an VI de la République. « Il se trompait, constate Bailly, comme s’est trompée avec lui l’époque du règne de la raison, comme se sont trompés avec lui tous ceux qui ont replié l’homme dans la religion de l’humanité. De cette erreur, nous relevons à peine. Là où elle nous laisse, il est du moins possible d’imaginer qu’il en irait du pieux abandon de tout culte comme d’une délivrance : la poussière de tous les dieux retombée sur la terre, un homme ni divin ni trop humain, marchant dessus, chantonnant dans le revers des hymnes. »

Soit un appel à reprendre la sécularisation manquée.

À se remettre au labeur de laïciser.

À réveiller l’autre athéisme, l’athéisme ardent, « ruisselant, comme le disait Péguy de Bernard-Lazare, de la parole de dieu. » L’épreuve de cet athéisme et de cette laïcité touche à l’être ensemble dans la chose commune. Autrement dit à la politique. Il est tout simplement question de « savoir si le politique peut se passer de la représentation ». J’ajouterai : et de l’incarnation. Ainsi posée, l’affaire reste quelque peu spéculative. Il s’agirait plus précisément de savoir à quelles conditions nous pouvons échapper aux fétiches ventriloques qui parlent au nom de l’histoire, de la classe, du parti, du prolétariat, du dieu caché ; à quelles conditions peut circuler en partage une parole vive sans transcendance. Pour esquisser une réponse, il faudrait commencer par tailler à vif dans les croyances et la religiosité modernes, connaître le bois dont elles sont faites. Il faudrait démonter les machines qui débitent plus de mythes à la minute qu’il ne s’en produisait jadis en un siècle.

Tel n’est pas le propos de Bailly.

Il se contente d’ouvrir la fenêtre à un rêve d’émancipation.

Rouge, 1993

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Notes

[1] Jean-Christophe Bailly, Adieu, Essai sur la mort des dieux, éditions de l’Aube.