Tous les textes du philosophe Daniel Bensaïd.

Daniel Bensaïd

2000

Et pourtant, elles luttent…

(à propos des classes sociales)

« L’histoire de la société jusqu’à nos jours n’a été que l’histoire de la lutte des classes… Le caractère distinctif de notre époque est d’avoir simplifié les antagonismes de classe. La société se divise de plus en plus en deux vastes camps ennemis, en deux grandes classes diamétralement opposées : la bourgeoisie et le prolétariat. » Le Manifeste communiste s’ouvre sur cette déclaration de guerre sociale, immédiatement vérifiée par les massacres de juin 1848.

Son actualité encore active est attestée sur bien des points. Les formulations présentant comme « inévitables » la chute de la bourgeoisie et la victoire du prolétariat semblent en revanche démenties. Car Le Manifeste ne se contente pas de mettre à nu le rapport de classe caractéristique de la société bourgeoise. Il prévoit sa simplification croissante et une confrontation de plus en plus dépouillée entre « bourgeois et prolétaires ». Ce pronostic relativise la contradiction pourtant relevée dans le texte : alors que le développement industriel augmente le nombre et la concentration des prolétaires, alors qu’il tend à élever leur conscience, la concurrence sur le marché du travail produit leur émiettement, leur asservissement et leur mutilation : « nos inventions et nos progrès » semblent doter les forces matérielles hostiles de vie intellectuelle propre, tandis qu’ils « réduisent la vie humaine à une force matérielle brute [1] ».

Comment des êtres dépossédés du contrôle et des finalités de leur propre travail, soumis aux « effets abêtissants du travail obligatoire », mutilés physiquement et mentalement par le despotisme de la fabrique, subjugués par le fétichisme de la marchandise, peuvent-ils malgré tout briser le cercle de fer de l’oppression et de l’exploitation ? Par quel prodige ce prolétariat réellement existant peut-il s’arracher au monde ensorcelé du capital ?

La réponse de Marx paraît se réduire à un pari sociologique sur « la constitution des prolétaires en classe dominante ». La préface d’Engels à l’édition de 1890 le confirme : « Pour la victoire définitive des propositions énoncées dans Le Manifeste, Marx s’en remettait au développement intellectuel de la classe ouvrière, qui devait résulter de l’action et de la discussion communes. » Comme si le développement social du prolétariat devait entraîner mécaniquement son émancipation politique et suffisait à le constituer en « classe dominante » ! L’histoire douloureuse du siècle achevé a ruiné cet optimisme hérité des illusions du progrès du siècle précédent.

Le discours résigné de la postmodernité inscrit la déconstruction des classes sociales dans la dissolution générale des collectifs au profit d’une mobilité aléatoire et d’une fantasmagorie de l’interchangeable. Les sujets du conflit social deviennent solubles dans le tourbillon des désirs erratiques et de l’hédonisme marchand.

Ce désordre postmoderne d’une constellation « déclassée » est marqué par l’encanaillement des classes dirigeantes, par l’émergence de lumpenbourgeoisies aventurières, d’affairistes aux carrières météoriques, de cybermafias mondialisées, de chevaliers connexionnistes du réseau interactif, d’intellectuels médiatiques zappeurs-zappés. Son idéologie nie toute régulation globale et toute cohérence d’ensemble du rapport social. Emportés dans une bousculade d’intérêts fragmentaires, les individus semblent condamnés à une solitude désolée. Le capital lui-même disparaît dans un réseau indifférencié de relations et d’institutions.

Inhérente à l’effet corrosif de la logique marchande, cette tendance ne date pas d’hier. Dans son enquête sur La Situation de la classe laborieuse en Angleterre, Engels soulignait déjà la sourde hostilité entre « les deux courants de la foule qui se croisent », « l’indifférence brutale » et « l’isolement de chaque individu au sein de ses intérêts particuliers », « l’égoïsme borné » et « la désagrégation de l’humanité en monades ». Le morcellement identitaire des consommateurs n’est que le stade suprême du fétichisme de la marchandise.

Si le discours postmoderne a en France une influence limitée, il trouve un écho paradoxal dans le constructivisme de la sociologie critique, dont le projet se situe pourtant aux antipodes. Pierre Bourdieu se demande si les structures sociales d’aujourd’hui ne sont pas les structures symboliques d’hier et si « les classes ne sont pas le produit théorique du travail de Marx ». Pour lui, « les termes performatifs font le sens du monde social autant qu’ils l’enregistrent » et « les mots d’ordre contribuent à produire l’ordre social en informant la pensée de ce monde ».

Le langage entretient cependant avec le réel un rapport de réciprocité équivoque. « La formule qui sous-tend la magie performative de tous les actes d’institution » est, selon Bourdieu : « Deviens ce que tu es. » Le construit et le réel entretiennent donc un rapport têtu, plein de subtilités dialectiques : « S’il est vrai que l’on peut faire remonter à peu près aussi loin que l’on veut dans l’histoire les premières manifestations de la lutte des classes et même les premières expressions plus ou moins élaborées d’une “théorie” de la lutte des classes (dans la logique des “précurseurs”), il reste que c’est seulement après Marx et même après la constitution des partis capables d’imposer (à grande échelle) une vision du monde social organisé selon la théorie de la lutte des classes que l’on peut en toute rigueur parler de classes et de lutte des classes [2]. » Avant de pouvoir parler de classes « en toute rigueur », une série de conditions sont requises, dont la première est que la société de classe moderne diffère effectivement des sociétés hiérarchiques.

« Paradoxalement, poursuit Bourdieu, la théorie marxiste, qui a exercé un effet de théorie sans équivalent dans l’histoire, n’accorde aucune place à l’effet de théorie dans sa théorie de l’histoire et de la classe. Réalité et volonté, la classe (ou la lutte des classes) est réalité dans la mesure où elle est volonté et volonté dans la mesure où elle est réalité : les pratiques et les représentations politiques (et en particulier les représentations de la division en classes) telles qu’on peut les observer et les mesurer à un moment donné dans une société qui a été durablement exposée à la théorie de la lutte des classes sont pour une part le produit de l’effet de théorie ; étant entendu que cet effet a dû une part de son efficacité symbolique au fait que la lutte des classes était fondée objectivement dans des propriétés objectives et incorporées, et rencontrait de ce fait la complicité des dispositions du sens politique. Les catégories selon lesquelles un groupe se pense et selon lesquelles il se représente sa propre réalité contribuent à la réalité de ce groupe. Ce qui signifie que toute l’histoire du mouvement ouvrier et des théories à travers lesquelles il a construit la réalité sociale est présente dans la réalité de ce mouvement considéré à un moment donné du temps. C’est dans les luttes qui font l’histoire du monde social que se construisent les catégories de perception du monde social et du même coup des groupes construits selon ces catégories [3]. »

Tant que les mots et les choses se déterminent réciproquement, le réel ne s’évanouit pas dans le jeu des signes qu’il détermine. Il est bien connu, depuis Spinoza au moins, que le concept de chien n’aboie pas. Mais, pour qu’il ait un sens, encore faut-il qu’il y ait des chiens réels qui aboient et qui mordent. La frontière est ténue entre un constructivisme raisonnable et un constructivisme radicalement relativiste. Le premier s’oppose à juste titre aux représentations substantialistes et essentialistes du monde. Les classes sociales ne sont pas des choses que l’on pourrait ranger dans un tableau classificatoire, mais des phénomènes historiques et dynamiques : « La classe ouvrière n’est pas apparue comme le soleil à un moment donné. Elle a été partie prenante de sa propre formation [4]. » Les classes ne sont donc pas les produits mécaniques d’une infrastructure économique, mais le résultat d’un processus constitutif de leur définition. La prise en compte légitime de cette dimension politique, culturelle, symbolique, des représentations sociales, peut aussi conduire, si l’on n’y prend garde, à confondre l’obscurcissement des représentations avec la disparition des réalités qu’elles représentent.

Pierre Bourdieu distingue la « classe probable » (la classe théorique, en puissance) de la « classe mobilisée » ou « classe actuelle », telle qu’elle se manifeste dans ses discours et dans ses luttes. Sa problématique écarte à juste titre une idée sommaire des solidarités spontanées : le rapprochement des plus proches n’est pas nécessaire et celui des plus éloignés n’est pas impossible [5]. La subtilité du passage du probable au mobilisé ne résout pas pour autant la question cruciale de savoir ce qui fait la probabilité, plutôt l’improbabilité, de la « classe probable », et s’il s’agit chez Marx d’un énoncé purement performatif ou d’une invitation à agir pour actualiser cette probabilité.

Chez Bourdieu, la classe probable renvoie à ce que Lucien Goldman désignait comme « sa conscience possible ». L’existence même des classes apparaît alors comme un « enjeu de lutte ». Dire que les classes n’existent que dans leur relation antagonique est une chose. Prétendre qu’elles n’existent qu’en fonction de l’intensité de leurs luttes en est une autre. Leur existence varierait alors suivant le nombre des jours de grèves et les scores électoraux, au point de disparaître lorsque la lutte faiblit. Pour Bourdieu, les classes sociales sont seulement « à l’état virtuel » dans « un espace social » de différences, « non comme un donné, mais comme quelque chose qu’il s’agit de faire ». On glisse ainsi subrepticement de la classe-processus, produit de son auto-développement historique, au volontarisme verbal.

« Que la classe se mobilise, et la classe est », dit Bourdieu.

Corollaire : qu’elle se démobilise, et elle disparaît ?

S’il s’agit de « découper des classes qui n’existent que sur le papier », le travail symbolique de constitution des classes est décisif. On touche ici aux limites fragiles entre un constructivisme de bon aloi et un relativisme sans rivage. Que la vérité soit « un enjeu de luttes » dément la foi angélique en la neutralité d’une vérité nue. Mais pour que cette vérité ait encore un sens distinct de la simple opinion, encore faut-il qu’elle demeure irréductible au jeu des circonstances et des rapports de force. Conscient du péril qui menace la frontière entre science et opinion (dont il se veut le gardien vigilant), Bourdieu cherche à fixer des bornes. Il récuse ainsi « le parti pris de radicalisation » qui pousse un Bruno Latour à « faire subir un passage à la limite ou une réduction à l’absurde des analyses qui, comme celles que j’avais proposées il y a plus de dix ans s’efforcent d’échapper à l’alternative du relativisme et de l’absolutisme » : « L’ultraradicalisme d’une dénonciation sacrilège de la science, qui tend à porter le soupçon sur toutes les tentatives pour fonder, fût-ce sociologiquement, la validité universelle de la raison scientifique conduit naturellement à une sorte de nihilisme subjectiviste [6]. »

Le champ scientifique est pour lui, indissociablement, un univers social comme les autres, « où il est question comme ailleurs de pouvoir, de capital, de rapports de force, de stratégies de conservation, de subversion, d’intérêts » ; et un monde à part, « doté de ses lois propres de fonctionnement », « irréductible à tout autre ». Bourdieu y revient dans ses Méditations pascaliennes [7], en assignant pour tâche à la connaissance scientifique « d’arracher à l’histoire des vérités irréductibles à l’histoire ». Des « vérités relatives » en somme, dont la différence par rapport aux vérités absolues, bien que « vague », est néanmoins suffisante, selon Lénine, « pour empêcher la science de devenir un dogme au pire sens du mot », et « assez précise pour tracer une ligne de démarcation décisive » par rapport à un relativisme sceptique [8].

La critique légitime d’une conception substantialiste et non relationnelle des classes conçues comme des choses est cohérente avec la théorie de la pluralité des champs et des capitaux. Bourdieu définit le champ comme un microcosme, avec ses règles et enjeux spécifiques, dans le macrocosme de l’espace social. Chaque champ détermine un espace de lutte ayant pour enjeu l’appropriation d’un capital propre. La multiplication des champs résulterait du mouvement historique de différenciation, de l’homogène à l’hétérogène, lié à la division du travail.

En se différenciant, chaque sphère produit sa propre loi. Il en découle une pluralisation des acteurs et des appartenances relatifs aux différents champs, et une « hétérogénéité du vécu » sans précédent. « Le singulier est nécessairement pluriel », résume Bernard Lahire [9]. Qui pourrait croire désormais qu’un individu est une chose simple condamnée à actualiser tout au long de son parcours un même nœud définitif d’appartenances ? La déconstruction du sujet homogène et transparent apparaît de bon sens : nous ne sommes pas seulement déterminés par notre fonction dans les rapports de production (possédant ou possédé), mais aussi par le sexe, l’âge, l’origine, la langue, le territoire, la religion. Il y a des prolétaires, masculins, quadragénaires, immigrés, habitant la Bretagne, francophones, anabaptistes et férus de cyclotourisme ; comme il y a des intellectuelles, féminines, quinquagénaires, juives, habitant la Provence, converties au catholicisme et passionnées de philatélie. La question demeure de savoir si, cette pelote s’enroule autour de fils conducteurs ou si elle condamne les acteurs à une dispersion infinie.

Les champs sociaux sont-ils simplement juxtaposés, mélangés comme les pièces dispersées d’un puzzle défait ou comme les fragments disséminés d’une mosaïque brisée ? Ou bien sont-ils ajustés et soudés entre eux, et comment ? La réponse apportée par Bernard Lahire marque une limite à la théorie des champs : « L’univers économique n’est pas, dans les sociétés contemporaines, un univers véritablement distinct des autres univers. […] Le marché économique est donc très largement transversal par rapport à l’ensemble des champs d’activité et la logique économique est omniprésente à un degré ou à un autre : même lorsqu’un univers cultive son autonomie au plus haut degré, il rencontre toujours, à un moment ou à un autre, cette logique économique [10]. » Dans une formation sociale déterminée, où domine un rapport de production historiquement déterminé par l’accumulation, le capital joue bien le rôle d’un grand sujet impersonnel unificateur. C’est lui qui détermine et commande les divers capitaux (symboliques, culturels, politiques).

Bourdieu lui-même n’a pas renoncé (comment un sociologue « pascalien » le pourrait-il ?) à une « totalisation au conditionnel » ou à « une totalisation hypothétique », qui est aussi une visée de vérité : « tout ce qu’il faudrait faire pour atteindre la vérité », dit-il. La vérité de la connaissance demeure liée chez lui à un procès de totalisation médiée, articulée, déterminée, et non de totalisation abstraite, indéterminée, potentiellement totalitaire. Cette ambition, qui le distingue radicalement du potage postmoderne, n’est pas démesurée. Certes, la réalité excède toujours sa connaissance et toute systématisation laisse échapper une part du réel. « Ça fuit », comme dit Philippe Corcuff. Mais, pour arroser notre jardin, mieux vaut un tuyau qui fuit que pas de tuyau du tout.

Avocat d’un « constructivisme pluriel » qui défatalise et dénaturalise le monde social, Corcuff distingue chez Marx deux anthropologies, l’une naturaliste et l’autre constructiviste-historiciste. Concevant l’homme non comme une nature, mais comme « un faire », cette dernière permettrait de problématiser la représentation du social et de rompre avec les discours de la certitude. Comment résister alors à la tentation relativiste inhérente à cette pluralité détotalisée ? Et comment renouer avec un souci de vérité sans renoncer à « l’inquiétude relativiste » ? Il ne suffit pas en effet d’admettre que toutes les constructions ou grilles de lectures ne se valent pas. Comment les départager, si ce n’est par un rapport de vérité à leur référent réel ?

À défaut de vérités absolues, on peut distinguer des degrés de véridicité, car le monde n’est pas pure représentation ou convention. Il y a des réalités plus ou moins solides et des savoirs « plus ou moins vrais ». Reconnaître « la difficulté à penser le global dans la pluralité » doit-il conduire à y renoncer ? S’il s’agit seulement de « maintenir une inquiétude relativiste dans un pari universaliste », il reste à déterminer en quoi ce pari relève de la raison et non d’une profession de foi arbitraire ? Biologiquement universelle, l’espèce humaine ne l’est pas (encore) culturellement et politiquement. Mais si l’universalité naturelle ne fait pas l’universalité politique et éthique, elle la rend effectivement possible. « Il faut bien qu’il y ait une part donnée d’universalité, souligne Samuel Johsua. Comment comprendre sinon que puisse surgir l’idée même d’un pari sur l’universel ou de l’universel comme pari ? »

Chaque personne singulière est certes l’actrice d’un grand nombre d’institutions régies par des temporalités propres (la famille, l’école, l’usine, le quartier, le club…), mais il existe, dans nos sociétés historiquement déterminées, une institution qui les influence presque toutes. La valeur qui se valorise et la marchandisation générale des rapports sociaux fournissent un fil conducteur (à une certaine échelle de temps) et fondent l’unité négative des résistances au despotisme du capital.

Il est donc possible, sous certaines conditions, de penser l’unité de la pluralité. Si, comme le dit Pierre Bourdieu, Marx « invente » les classes modernes, son invention n’est pas le fruit d’un coup de force théorique ou d’un forçage idéologique destinés à justifier un parti pris politique. Et si des « classes probables » ou des « classes logiques » interviennent dans le « construit » du sociologue, quelle est cette logique qui les rend probables, si ce n’est la dialectique intime du capital ?

Le Manifeste communiste ne développe pas une sociologie des classes. Alors que la sociologie positive prétend traiter les faits sociaux comme des choses, Marx les pense comme des rapports. Il proclame l’actualité et la centralité de leur lutte. Sa pensée n’est pas substantialiste, mais relationnelle de part en part : les classes ne deviennent pensables qu’à partir de leur antagonisme. À la différence de la rationalité instrumentale qui range et classifie, inventorie et répertorie, apaise et pacifie, sa théorie critique épouse la dynamique du conflit. Elle n’implique nullement que tous les antagonismes soient réductibles à l’affrontement entre les deux « classes fondamentales », mais que la diagonale du front de classe les traverse et les combine sans pour autant les confondre.

On ne saurait donc trouver chez Marx la définition d’une classe, mais seulement les oppositions à travers lesquelles « les classes » se déterminent réciproquement [11]. Ces relations se déploient dans le procès de production, de circulation et de reproduction d’ensemble. C’est pourquoi, résultat de multiples déterminations, les classes ne peuvent faire l’objet d’aucune désignation inaugurale. Elles ne deviennent pensables conceptuellement qu’au terme du procès : dans le dernier chapitre du Capital qui est, on le sait, un chapitre inachevé !

La lutte incessante pour le partage entre temps de travail nécessaire et surtravail détermine les classes au niveau du procès de production, mais il ne s’agit encore que de leur squelette. Le procès de circulation les détermine sous l’angle du contrat entre le salarié vendeur de sa force de travail et l’entrepreneur détenteur du capital : le conflit ne porte plus seulement sur l’extraction immédiate de la plus-value, mais sur la valeur de la force de travail en tant que marchandise. Dans le procès de reproduction d’ensemble, enfin, les classes sont déterminées par la combinaison concrète de l’extorsion de la plus-value, de l’organisation et de la division du travail, de la distribution du revenu, de la reproduction de la force de travail dans toutes les sphères de la vie sociale. Alors seulement, elles peuvent être conçues autrement qu’une somme d’individus remplissant des fonctions sociales analogues.

Dans la mesure où « le taux moyen de profit dépend du degré d’exploitation du travail total par le capital total », leur lutte ne se réduit pas à l’addition d’intérêts convergents. Elle manifeste l’exploitation de toute la classe ouvrière « par l’ensemble du capital [12] ». Irréductibles au face-à-face entre travail salarié et capital dans l’entreprise, les rapports de classe présupposent le métabolisme de la concurrence et le jeu du marché. C’est la lutte elle-même qui décide des conditions de cette reproduction.

Le dernier chapitre (inachevable ?) du Capital sur les classes s’interrompt à la mort de Marx. Il suffit cependant à interdire toute interprétation simplifiée de son point de vue. La division en classes, y compris dans les pays où leur polarisation est la plus poussée, n’apparaît jamais sous une forme pure : « Les stades intermédiaires et transitoires estompent les démarcations précises. » La formation sociale réelle ne se réduit pas à la charpente brute des rapports de production. Elle inclut les dimensions politiques et culturelles du rapport à l’État, à l’éducation, à la ville, à l’expérience et à la mémoire collectives des luttes [13].

« À première vue » – à première vue seulement – la propriété respective du capital et de la force de travail semble déterminer « les grandes classes ». À deuxième vue « cependant », ces grandes divisions se compliquent à travers la lutte politique. C’est dans Le Dix-huit Brumaire ou dans La Lutte des classes en France, qu’il faut chercher la lutte des classes en actes, dans toute la plénitude de ses déterminations. Elle est irréductible à une description phénoménale des intérêts sociaux opposés. Elle est au cœur de l’accumulation capitaliste et de ses crises.

Il ne saurait donc être question d’enregistrer indifféremment le mouvement historique, tantôt selon les rapports de classe, tantôt selon des rapports de famille, de sexe, de génération, ou de nation. Sous le règne du capital, le rapport de classe les traverse et les combine tous sans supprimer leurs spécificités. Les appartenances closes et les identités exclusives, corporatives ou communautaires, se renforcent à mesure que s’affaiblit ou que s’obscurcit la conscience de classe. Et inversement [14]. Cela ne signifie nullement que les classes et leur lutte aient disparu. Un constructiviste conséquent devrait en conclure, au contraire, qu’il faut s’efforcer de faire apparaître leur conflit latent (ou probable) au grand jour. Car, dans l’écheveau des multiples contradictions sociales, le front de classe est porteur d’universalité possible, contre les esprits de clocher ou de chapelle exclusifs : de l’autre côté du mur ou de la frontière, le prolétariat a toujours un autre soi-même auquel s’unir.

Les classes se forment et existent par la lutte. Et cette lutte n’est pas un jeu. Elle ne connaît que des résultats provisoires. La partie ne finit jamais, l’appel reste à jamais ouvert, et la lutte continue. La théorie des jeux a pour principes de base que « nul ne peut jouer s’il est forcé à jouer » et que « qui doit jouer ne peut jouer », car la contrainte fausse le jeu. Dans nos sociétés ouvertes, à la différence des sociétés hiérarchiques où les rôles sont fixes, le joueur peut chercher à changer de jeu et de donne en passant d’une classe à l’autre. La mobilité sociale l’y autorise dans certaines limites. Il peut ainsi avoir l’illusion de choisir sa classe et sa place autour du tapis vert. Mais, collectivement, les rôles n’en sont pas moins solidement distribués et perpétués par la reproduction sociale. Sous peine d’être purement et simplement écrasé, l’opprimé est condamné à résister. Cette simple obligation interdit toute confusion entre lutte des classes et théorie des jeux. Lutter n’est pas jouer !

L’affaiblissement relatif de la lutte des classes comme volonté (ou de la « classe mobilisée », pour rester dans la terminologie bourdieusienne) doit être confronté à la persistance de la « classe probable ». Le tableau apparaît alors plus contrasté et complexe.

Les notions de classe ouvrière ou de mouvement ouvrier donnent en France une image sociologique restrictive de ce que signifiait pour Marx et Engels le prolétariat. La working class anglaise ou l’Arbeiter Klasse allemande favorisent une compréhension plus large de la « classe travailleuse ». Dans sa préface à La Situation de la classe laborieuse en Angleterre, Engels précise qu’il « utilise constamment comme synonymes les expressions “ouvrier” (working men) et prolétaire, classe indigente, classe ouvrière ou prolétariat ». Son enquête distingue « différentes catégories du prolétariat », qui ne se limite pas au prolétariat industriel encore embryonnaire à l’époque.

L’érosion du prolétariat industriel des pays développés depuis le début des années quatre-vingt est indiscutable. Les caractéristiques générales de l’évolution de l’emploi depuis 1975 en France n’en demeurent pas moins la croissance du salariat et sa féminisation. Tous les salariés ne sont certes pas des prolétaires. La part des cadres et « professions intellectuelles supérieures » dans la population active est passée de 7 % à 12,5 % entre 1975 et 1998. Celle des ouvriers s’est réduite de 37,5 % à 27,7 %, mais celle des employés a grimpé de 23,5 % à plus de 30 %. Les transferts au sein de la nomenclature statistique ne changent rien au fait que le prolétariat moderne représente dans nos sociétés entre les deux tiers et les trois quarts de la population active. Contrairement à certaines idées reçues, la taylorisation du travail progresse dans les secteurs de services exposés à la dérégulation et à la pression immédiate de la demande. Contre toute attente, le travail à la chaîne a augmenté, de 7,5 % en 1984 à 15 % en 1998, dans les services et le commerce (de 20 % à 30 % pour les personnels non qualifiés) [15]. Loin des fables sur la dissolution des antagonismes sociaux dans le giron accueillant d’une « classe moyenne » quasi unique, on voit apparaître de nouvelles polarisations de classe avec des différenciations internes à chaque pôle.

Deux phénomènes contrarient cette tendance confirmée à l’extension du salariat exploité : la tendance au chômage de masse, qui réduit physiquement le prolétariat au travail (et détériore les rapports de force sociaux), et la production de nouveaux milieux petits-bourgeois promis à la cooptation (dans la haute administration publique et privée ou par le réseau des petites entreprises liées aux nouvelles technologies). Ce qui a évolué, c’est « la composition des milieux sociaux et non la structuration en classes indispensable au capitalisme », écrit Michel Cahen. On devrait donc moins parler de classe ouvrière (qui renvoie à une image datée et à une symbolique particulière) que de prolétariat, car il n’y a « rien de misérabiliste à employer ce concept : il ne fait que refléter la réalité de l’énorme masse de gens qui vivent de la vente de leur force de travail aboutissant à la création de marchandises qui peuvent être des objets ou des services ; ce qu’on appelle couramment classe ouvrière n’est en réalité que le milieu ouvrier de la classe prolétarienne ».

Boltanski et Chiapello soulignent également que l’accumulation illimitée du capital a toujours pour corollaire l’exploitation d’un salariat tirant son revenu de la vente de sa force de travail. Alors que l’analyse en termes de classes dominait dans les années soixante à quatre-vingt, le « travail de déreprésentation des classes sociales », lié aux métamorphoses du travail lui-même, a provoqué un déplacement du débat de la question des inégalités à celle des exclusions. Alors que l’exclusion, présentée comme un destin, prétend ignorer son rapport organique à l’exploitation, il s’agirait de « raccorder l’exclusion à l’exploitation ».

Cette exclusion prend selon eux une forme différente de la traditionnelle armée de réserve des années trente. Le développement de la précarité et de la sous-traitance permet « de ne payer que le temps effectivement travaillé » et de rejeter hors du temps de travail légal tous les temps morts, frais d’entretien et activités nécessaires à la reproduction de la force de travail. Boltanski et Chiapello proposent donc un concept d’exploitation dans lequel, à côté des mondes industriel et marchand, le monde connexionniste prend une importance de plus en plus grande : « la réussite des uns est due en fait à l’intervention d’autres acteurs dont l’activité n’est ni reconnue ni valorisée. » La contribution des « petits » résiderait dans leur immobilité nécessaire à la mobilité des « grands » et le profit se nourrirait désormais d’un « différentiel de déplacement ».

L’armée de réserve reste cependant un élément essentiel de régulation du marché du travail. Boltanski et Chiapello l’admettent. Mais ils semblent limiter l’usage de cette notion aux pays de la périphérie : « L’existence d’une armée de réserve disponible, dans le tiers-monde et les pays émergents ou les pays ex-communistes, favorise les déplacements et la relance du capitalisme. » Un phénomène analogue joue pourtant aussi au sein même des métropoles impérialistes [16]. « Le différentiel de déplacement » est en réalité l’effet du développement inégal et combiné dans le marché mondialisé du travail. À l’époque du capitalisme absolu ou total, « sans dehors », il joue désormais un rôle analogue à celui que jouaient hier, selon Rosa Luxemburg, les zones non encore capitalistes dans le métabolisme du capital financier.

Dans les pays industrialisés, l’emploi ouvrier n’a pas disparu. Il a globalement « glissé vers les services ». Une partie de cet emploi est recyclée sous le code « employés » des nomenclatures statistiques. Le dispositif de représentation bougerait plus que la réalité. Le problème posé serait alors celui de la reconstruction, dans les luttes et dans les énoncés, d’une représentation en classes qui a cessé d’aller de soi, non seulement sous l’effet des métamorphoses du capitalisme, mais du fait aussi des orientations dominantes dans les sciences sociales des deux dernières décennies. Ainsi, le discours sur l’avènement d’une « société des deux tiers » (un tiers d’exclus ou de laissés pour compte et deux tiers de bénéficiaires) est plus le résultat d’un travail idéologique qu’une image fidèle de la réalité sociale. Les ouvriers, soulignent Stéphane Beaud et Michel Pialoux, ont « disparu du paysage social » : « Ils existent, mais on ne les voit plus. » Ces quinze dernières années, la « question ouvrière a fait l’objet d’un refoulement qui les rend invisibles ». D’acteurs, ils sont devenus objets de compassion ou de mépris. Le sentiment d’appartenance de classe (et la fierté qui l’accompagnait parfois) s’en trouve dévalorisé au profit d’une société réduite à une poussière d’individus sans qualité : « les gens », comme disent aujourd’hui les journalistes. La montée de l’individualisme et de l’esprit de compétition va de pair avec cette déconstruction délibérée du collectif.

La théorie des champs chez Pierre Bourdieu ou celle des « corps sociaux » chez Claude Meillassoux permettent d’affiner une théorie des classes. En insistant sur la pluralité de champs relevant de temporalités différentes, Bourdieu fournit un fondement théorique à l’autonomie relative des mouvements sociaux et à leur fonction durable, bien au-delà d’une éventuelle socialisation des moyens de production ; cela vaut notamment pour le mouvement des femmes ou le mouvement homosexuel. Pour Meillassoux, chaque classe génère des « corps sociaux » investis de fonctions essentielles à son existence (la bourgeoisie, des corps liés à la reproduction des rapports de production : administration, encadrement, gestion, répression ; le prolétariat, des appareils politiques et syndicaux, liés à l’institutionnalisation bureaucratique). Cette analyse peut contribuer à une meilleure compréhension des phénomènes bureaucratiques dans leur diversité.

La fécondité de ces apports reste fonction de leur articulation à un rapport de classe. Se proposant d’élargir la problématique de l’exploitation (insuffisante pour rendre compte des contradictions accumulées par le capitalisme contemporain) à une problématique générale de l’aliénation, Lucien Sève se défend de concevoir l’émancipation universelle comme un processus « hors classe » dans lequel « l’émancipation des travailleurs eux-mêmes » n’aurait plus de rôle particulier à jouer. L’irruption du capital dans les services constitue « la plus claire des mainmises de classe », et « lutter contre elle relève sans équivoque du combat anticapitaliste ». Si le caractère de classe de la société apparaît encore clairement du côté du capital, il n’apparaîtrait pourtant plus aussi nettement du côté du prolétariat : « S’il y a bien classe à un pôle de la contradiction le fait déconcertant est qu’il n’y a pas classe à l’autre : ce que met ici à mal l’aliénation est bien plus que les intérêts d’une catégorie sociale déterminée, c’est la finalité humaine d’activités pour tous [17]. »

Si la lutte des classes est bien un rapport social et non un principe de classement sociologique, l’un ne va pas sans l’autre : le capital sans le travail salarié, la bourgeoisie sans le prolétariat. En se libérant lui-même, le prolétariat est censé ouvrir la voie au dépérissement des classes et de l’État. Sa lutte s’inscrit par conséquent dans une perspective d’émancipation universelle dont il est la médiation nécessaire. Selon Lucien Sève, il s’agirait désormais de mener directement « une lutte de classe non plus au nom d’une classe, mais pour l’humanité ». Cette universalité sans médiation, ici et maintenant, présuppose une essence ou une nature humaine dont l’aliénation pèserait également sur tous. Or, si tous et toutes (bourgeois inclus) subissent le fétichisme et la réification marchande, tous et toutes n’en souffrent pas de la même manière, n’ont pas les mêmes désirs (à moins de postuler que les besoins se réduisent à un inventaire de besoins naturels communs donnés une fois pour toutes) et ne portent pas les mêmes chaînes.

Si la visée d’universalité reste légitime et nécessaire, les conclusions que tire Lucien Sève de « l’actualité des fins » sont discutables. Il affirme « des possibilités très originales de rassemblement entre partenaires conservant d’ailleurs les plus fortes différences ». Dans la mesure où l’aliénation touche chacun singulièrement en tant qu’individu, il ne s’agirait pas de « rassemblements universels », mais de « rassemblements très largement pluriels ».

Un tel propos rompt avec l’ouvriérisme étriqué qui remplissait une fonction identitaire évidente pour « le seul parti de la classe ouvrière ». Il prend en compte des problèmes sociaux qui ne sauraient recevoir de réponses simples en termes de classe. S’il est possible en effet de dénoncer la marchandisation de l’embryon ou l’appropriation privée du vivant d’un point de vue anticapitaliste, les questions de l’euthanasie, des diagnostics pré-implantatoires, de la procréation assistée, du clonage, etc., relèvent plus généralement de l’idée que nous nous faisons de l’humanité que nous voulons devenir.

Instruit par son expérience au sein du Comité national consultatif d’éthique, Sève considère qu’il s’agit là de positions « à la fois de classe et hors classe » concernant le devenir-universel de l’humanité. Avant de tirer des conclusions hâtives sur un hypothétique « dépassement naissant de clivages ancestraux » entre « gens de gauche et de droite », ce sont ces mots « à la fois » et cette conjonction « et » qu’il faudrait creuser.

L’obscurcissement de la conscience de classe, résultant d’évolutions sociologiques amplifiées par la dégradation des rapports de force depuis le début des années quatre-vingt et par le discours dominant dans les sciences sociales, a pour contrepartie la recherche d’appartenances de substitution, communautaires, ethniques ou religieuses. Le phénomène est encore plus flagrant à l’échelle internationale, où l’extension des rapports marchands se traduit par « une prolétarisation du monde » sans précédent. Cette tendance dominante est contrariée et en partie brouillée par les effets inégalitaires de la mondialisation. La décomposition des appartenances familiales et domestiques sous l’effet de la pénétration du capital ne se traduit pas forcément par une socialisation urbaine et par la formation d’un prolétariat salarié classique, mais aussi par la massification d’une nouvelle plèbe végétant dans le secteur informel et les périphéries chaotiques des mégapoles.

Le discours médiatique tient volontiers pour acquise la disparition du prolétariat. Il ne s’interroge même pas sur celle symétrique de la bourgeoisie. Et pour cause : la concentration de la richesse et du capital (y compris du capital symbolique) atteint des niveaux records. Les trois plus gros patrimoines de la planète (dont Bill Gates) égalent le produit national brut cumulé des quarante-trois pays les plus pauvres du monde ! Un P-DG américain au Mexique gagne plus à lui seul que ses six mille salariés. Nike verse autant à Michael Jordan pour son image qu’à ses 30 000 salariés philippins. La preuve suffisante de la bourgeoisie réellement existante – et de l’antagonisme de classe – ce sont le baron Ernest-Antoine Seillière ou Édouard Michelin. Fût-elle formellement « salariée » et bénéficiaire de stock-options, sa prospérité florissante doit bien avoir pour contrepartie et face cachée l’exploitation toujours actuelle du travail salarié.

La question de l’heure n’est décidément pas celle d’une disparition des classes dans la nébuleuse postmoderne d’une société en miettes, mais celle des métamorphoses du salariat, des incertitudes sur son avenir, des luttes où s’élaborent ses nouvelles représentations. À quelles conditions les nouvelles formes d’organisation du travail, l’individualisation du revenu et du temps de travail, la privatisation de la consommation, l’atomisation sociale généralisée face aux flux de richesse et d’information, permettront-elles la reconstruction de pratiques et de solidarités dont se nourrit une conscience collective ? À quelles conditions, la fracture entre le mouvement social et les représentations politiques peut-elle être surmontée dans une société où l’espace public dépérit ?

Les réponses à ces questions se trouvent dans l’amorce d’un nouveau cycle de luttes et d’expériences. Elles ne peuvent surgir en dehors de la pratique qui transforme ses propres acteurs : « Il y a, écrivait Georges Navel, une tristesse ouvrière dont on ne guérit que par la participation politique. »

© Le Sourire du spectre, éditions Michalon, 2000
danielbensaid.org

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Notes

[1Cette contradiction était déjà magnifiquement exposée dans le livre d’Engels, La Situation de la classe laborieuse en Angleterre, ouvrage pionnier de sociologie critique paru en 1845, Paris, Éditions sociales, 1973.

[2Pierre Bourdieu, Ce que parler veut dire, Paris, Fayard, 1992, p. 157.

[3Ibid., p. 157-158.

[4E.P. Thompson, La Formation de la classe ouvrière anglaise, Paris, Le Seuil, 1988, p. 13.

[5Pour Philippe Corcuff et Willy Pelletier, la démarche de Bourdieu diffère de celle de Lukacs dans la mesure où le passage du « probable » au « mobilisé » n’obéit pas, comme celui de l’en-soi au pour-soi, à une nécessité historique ; Philippe Corcuff et Willy Pelletier, contribution aux débats du cent cinquantenaire du Manifeste communiste (fascicules polycopiés édités par Espaces Marx). La discutable dialectique de « la classe en soi » et de « la classe pour soi », développée par Georg Lukacs dans Histoire et conscience de classe, fait du parti l’incarnation suprême et exclusive de la « classe pour soi ».

[6Pierre Bourdieu, Raisons pratiques, Paris, Seuil, 1994, p. 94.

[7Pierre Bourdieu, Méditations pascaliennes, Paris, Seuil, 1998.

[8V.I. Lénine, Matérialisme et empiriocriticisme, 1909.

[9Bernard Lahire (sous la direction de), La Sociologie de Pierre Bourdieu, Paris, La Découverte, 1999.

[10Ibid., p. 32.

[11Claude Meillassoux souligne que cette démarche dialectique s’oppose au procédé taxinomique et classificatoire de la sociologie classique, consistant à définir des critères de rangement. Elle conçoit les rapports de classe comme un ensemble organique cohérent de relations articulées autour du rapport d’exploitation. Voir « Du bon usage des classes sociales », in Bernard Schlemmer (sous la direction de), Terrains et engagements de Claude Meillassoux, Paris, Karthala, 1998.

[12Karl Marx, Le Capital, Paris, Éditions sociales, livre III, tome I, 1960. Dans La Situation de la classe laborieuse en Angleterre, Engels décrivait déjà cette dynamique : en général, « les ouvriers d’industrie sont unanimes à penser qu’ils constituent, en tant que working men – titre dont ils sont fiers et apostrophe par laquelle ils commencent d’habitude les réunions chartistes –, une classe particulière qui possède des intérêts et des principes propres, et des conceptions particulières en face de tous les possédants, et en même temps qu’en eux résident la force et la faculté de développement de la nation ».

[13Le livre d’Engels fournit un magnifique exemple de compréhension large de la lutte des classes embrassant aussi bien les questions de l’urbanisation et du logement, que celles de la santé, de l’hygiène, de l’alimentation, de l’éducation ou de la culture.

[14Dans Retour sur la condition ouvrière, Paris, Fayard, 1999, Stéphane Beaud et Michel Pialoux montrent très concrètement comment la montée en puissance des références religieuses et raciales est directement liée à l’affaiblissement du collectif social.

[15Enquête de la Dares (Direction de l’animation et de la recherche des études et des statistiques), 1998.

[16Pour Robert Reich, ex-secrétaire d’État américain à l’Emploi, « la face cachée de la réussite des États-Unis, c’est plus d’insécurité, beaucoup d’emplois payés une misère et des inégalités qui se creusent entre une masse de salariés qui se paupérise et une minorité qui s’enrichit de plus en plus vite », Le Monde, 7 septembre 1999.

[17Lucien Sève, Commencer par les fins. La nouvelle question communiste, Paris, La Dispute, 1999.