Tous les textes du philosophe Daniel Bensaïd.

Hommage à Daniel Bensaïd

« Péguy a sans doute bien des défauts, un caractère impossible, une dureté qui donne dans l’injustice. Mais il a le flair. Il sent de loin. Il pressent ce qui se joue en ce début de siècle et ce qui s’annonce de cynisme, de trafic d’opinion, de jeux d’influence où le socialisme déjà est en train de perdre son âme. »
Daniel Bensaïd. [1]

Daniel Bensaïd (né le 25 mars 1946) est mort le 12 janvier 2010. Il était philosophe, professeur à l’université Paris VIII, militant trotskiste depuis toujours, théoricien du trotskisme [2] et « tête pensante » de la Ligue communiste révolutionnaire devenue, depuis peu, le Nouveau parti anticapitaliste. Il était tout cela, mais aussi ami de Péguy, grand ami de Péguy. Cette singularité mérite une amicale salutation péguyste.

Les amis de Péguy sont nombreux. Nombreux et partout à la fois. De sensibilité et de goûts divers. D’opinions et de convictions différentes. Certaines « branches » de l’internationale péguyste sont plus connues que d’autres. La « branche trotsko-péguyste  » l’est moins que d’autres. Elle est au croisement de deux « Internationales » L’« Internationale » des Cahiers de la Quinzaine, fondée en 1900 par Péguy, en rupture avec le socialisme installé – et qui finira par s’établir, en octobre 1901, 8, rue de la Sorbonne. Et, d’autre part, la Quatrième internationale communiste, en rupture avec Staline, fondée le 3 septembre 1938, près de Paris, dans la ferme de Périgny – propriété d’Alfred Rosmer. Deux « Internationales » de rupture fondées à Paris ou près de Paris. Rupture, pour Péguy, avec le socialisme installé, soucieux, pour la conquête du pouvoir et souci d’efficacité, d’une discipline de parti. Lorsqu’il annonce à Lucien Herr, fin 1899, la création des Cahiers, celui-ci lui dit : « Nous marcherons contre vous de toutes nos forces ». Rupture, pour Trotski, avec d’anciens camarades et Staline en particulier – qui le fera assassiner en août 1940 à Mexico.

Nous ne connaissons que deux membres de cette branche « trotsko-péguyste » (du moins officiellement) : Daniel Bensaïd et Edwy Plenel. Le premier vient de nous quitter. Il est mort le 12 janvier 2010 après une vie engagée de militant et d’intellectuel. Le second, ami du premier, et qui le considère comme un « grand frère », un passeur, poursuit ses engagements et continue de revendiquer sa filiation : « Pour ma part » disait-il en 1999 [3], « je bricole avec ce “trotsko-péguysme” d’invention récente, sans diplôme ni passeport, sans visa ni domicile ». Sans doute, quand il aura le temps, viendra-t-il nous expliquer, nous faire mieux comprendre les tenants et aboutissants, les filiations et exigences de cette branche singulière du péguysme. Sans doute (et c’est un appel) viendra-t-il nous parler ouvertement de son péguysme et de celui de Daniel Bensaïd.

I. D’où vient ce « trotsko-péguysme » ? Par où passe-t-il ?

Comme toujours par des rencontres avec des hommes singuliers, avec des témoins racinés, par des passages de relais inscrits hic et nunc. Daniel Bensaïd nous aide à mieux comprendre cette filiation. Le 16 mai 1992, lors d’une table ronde organisée par l’ACP et la revue Esprit, la question lui fut posée. Comment conciliait-il, pour lui, en lui, Péguy et Marx ? Il y avait là, ce jour-là, Robert Scholtus, Jean-Michel Rey, Alain Finkielkraut, Daniel Lindenberg, Edwy Plenel, Paul Thibaut et Jean Bastaire. Le thème : « Actualité de Péguy ». Et lui de répondre [4] : « Communiste tout court. Et péguyste. Pas péguyste bien que marxiste. Péguyste parce que marxiste. ». Comment ? Il avait été initié à la lecture de Clio par un « professeur de lettres maurrassien convaincu » mais, « bien plus tard », il est revenu à Péguy « par Walter Benjamin ». Il cite alors une lettre de ce dernier à son grand ami Gershom Scholem [5]. Ce même Scholem affirma de Péguy qui, dans Notre Jeunesse (1910), considérait Bernard Lazare comme un « véritable prophète d’Israël », que « c’est un Français qui, à ce moment-là, a considéré un Juif comme les Juifs eux-mêmes étaient incapables de se voir [6]. » Quant à Walter Benjamin, lisons l’article qu’il consacra en 1934 [7] à « la position sociale actuelle de l’écrivain français ». Dans cet article, il dit de Péguy qu’il « en appelle aux forces du sol et de la foi pour assigner à l’intellectuel sa place dans la nation et dans l’histoire sans pour autant renoncer – comme le fait Barrès – aux traits que lui a légués la Révolution française : ses traits libertaires, anarchistes ». « Son œuvre » poursuit Benjamin, vingt ans après la mort de Péguy, « importe encore aujourd’hui par la clarté et la vigueur avec lesquelles il a cherché à définir la fonction de l’intellectuel. » Aussitôt Benjamin réfute l’idée d’une « trahison » du clerc Péguy – mise en avant par Julien Benda – : « On peut dire de Péguy ce qu’on voudra, on ne peut pas dire qu’il ait trahi. » Il n’a été ni servile ni soumis aux « idées reçues ». Reprenant à son compte des citations d’Emmanuel Berl, il précise : « S’il a été nationaliste, il a été dreyfusard. S’il a été catholique, il a été hors de la communion. »

Walter Benjamin, d’une part. Gramsci [8], de l’autre. Quand Daniel Bensaïd, pour l’hebdomadaire Rouge (18 novembre 1993  [9]), rend compte de la publication, en poche, de Notre Jeunesse, il y fait référence. Gramsci, dans son journal Avanti !, le 19 avril 1919, dit : « Nous relisons un livre que nous aimons beaucoup, Notre Jeunesse, de Charles Péguy, et nous nous enivrons de ce sens mystique et religieux du socialisme, de la justice, qui tout entier l’anime. Nous sentons en nous une vie nouvelle, une foi plus vibrante que d’habitude et les misérables polémiques de petits politiciens lourdement matérialistes dans leurs motivations ont pour seul effet de nous rendre plus fiers. ». Mais, à ces deux premiers noms, il faut ajouter, tout aussitôt, ajoute Edwy Plenel [10], Victor Serge qui, en 1938, quand il publie Les Humbles, un recueil de poèmes, place en exergue quatre vers de Péguy.

II. Que dit Bensaïd de Péguy ?

Daniel Bensaïd est de la lignée d’un messianisme sans Messie, profane, conjugué au présent, proche du prophétisme de l’Ancien Testament mais sans au-delà. Une manière d’annoncer la catastrophe, d’alerter pour mieux, pensait-il, la conjurer.

En renvoyant aux deux articles que nous avons repérés de lui dans l’ACP et en attendant que d’autres se manifestent, laissons-lui la parole, une dernière fois, en guise d’adieu. En mars 1999, dans un livre d’entretiens avec Philippe Petit [11], il donne les raisons de son attachement à Péguy :

« Question : Comment expliquez-vous que Péguy soit redevenu un auteur si largement et contradictoirement cité ? Clio, L’Argent sont des œuvres constamment citées aussi bien par Alain Badiou que par Gilles Deleuze, Alain Finkielkraut. Esprit a consacré une de ses livraisons à la Jeanne d’Arc de Péguy. C’est étrange, non ?

Daniel Bensaïd : C’est le sort des auteurs qui comptent que de demeurer l’enjeu passionné d’interprétations contraires. C’est ce qui fait vivre un grand texte. Et c’est déjà recevoir une forme d’hommage que de susciter ces polémiques, plutôt que de devenir feuille morte.

Les lectures nationalistes ou chrétiennes ont leur part de légitimité. Pour un mécréant internationaliste comme moi, son intérêt tient à la constellation bizarre, hétérodoxe, dans laquelle il s’inscrit : une constellation dissidente par rapport à l’idéologie positiviste dominante du mouvement socialiste français au début du siècle (et bien au-delà : on trouve ses résurgences dans le Parti communiste français stalinisé). La filiation et l’héritage sont facilement lisibles : de Condorcet à Guesde, en passant par Saint-Simon, Auguste Comte, Littré, Jules Ferry, Durkheim, Lafargue… La réception du marxisme en France (pas seulement) est majoritairement positiviste.

Face à cela, il y a les marginaux, les outsiders, les francs-tireurs, dont Blanqui, Sorel, Bernard Lazare, Péguy. Ça ne fait pas une pensée alternative cohérente. Mais des points de résistance et d’appui. L’actualité retrouvée de Péguy tient précisément à sa critique de la raison historique, de l’hommage posthume à Bernard Lazare jusqu’à Clio, en passant par Situations et Monsieur Laudet. Il est sans cesse à la recherche d’une nouvelle temporalité historique, irréductible au temps “homogène et vide” de la mécanique classique (ses formules à ce sujet sont exactement les mêmes que celles de Benjamin qui a subi son influence). À la recherche d’une pensée non linéaire du temps, où l’événement garde toute sa puissance d’étonnement, il s’approprie les développements de Bergson sur les durées ou les géodésies de Poincaré. Cette pensée s’avère féconde pour penser la crise actuelle de la raison historique ou de l’engagement politique, à condition de ne pas lui demander plus qu’il ne peut donner.

Les raisons diffuses du succès de Péguy sont en partie les mêmes que celle du succès de Benjamin. Il ne s’agit pas d’une coïncidence. L’affinité entre eux repose sur un commun rejet du positivisme et d’une forme aliénante de religiosité historique. C’est un point fort.

L’autre point fort tient probablement à son esprit de dissidence, d’hérésie (Jeanne d’Arc !), de non-compromis. Pour Péguy, il faut toujours savoir se fâcher, rompre, non pas avec la moitié du monde (ce qui est la moindre des choses), mais avec les deux moitiés s’il le faut. Il faut oser “faire des personnalités”. C’est un mauvais coucheur, le dissensus incarné ! D’où sa stature immense d’agitateur intransigeant par rapport au tiède bouillon consensuel des années quatre-vingt (à ces horribles années mitterrandiennes qui sont l’exact opposé du péguysme). Péguy garde un côté libertaire, antiétatique, antibureaucratique, en parfaite résonance avec le messianisme libertaire de Bernard Lazare. Il n’est pas du côté de l’ordre établi, de l’institué, mais du côté de l’indignation et de la rébellion permanentes.

Cette attitude, dont on comprend facilement l’attrait lorsqu’il faut résister à contre-courant, a cependant un prix ou un point faible : sa quête de pureté, son idéal d’une politique purifiée, son opposition entre la mystique et la politique (parlementaire). Je ne sais s’il songeait à Péguy (qu’il connaissait bien), mais Merleau-Ponty a écrit à ce sujet de belles pages dans Les Aventures de la dialectique, il n’y a pas d’action pure, si ce n’est le meurtre ou le suicide : dès que l’action pure s’applique à un monde de médiations et de rapports préalables, c’est là que “commence la politique”. Je tâche donc de rester vigilant face à la puissance attractive de Péguy : un péguysme intransigeant, c’est aussi le risque d’une distance moralisante ou esthétisante envers l’impureté de l’action.

Cela fait tout de même beaucoup de raisons qui expliquent au moins en partie le succès de Péguy. On sous-estime trop souvent sa pensée pour ne retenir que l’écriture magnifique. Il a, en quelque sorte, trop de talent pour être bien compris. »

Ce texte est paru dans le Bulletin de l’Amitié Charles Péguy, n° 129, janvier-mars 2010, p. 581-585.

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Notes

[1] Daniel Bensaïd, « Charles Péguy, avant le seuil  », ACP n° 69, janvier-mars 1995, p. 60-61. Faire un lien avec l’article 230 du site.

[2] Signalons, dans la collection « Que sais-je ? », son étude Les Trotskysmes (2002). Pour resituer Daniel Bensaïd dans la mouvance de l’extrême-gauche, lire le livre de Philippe Raynaud, L’Extrême-gauche plurielle, Autrement, 2006 , et en particulier sur Daniel Bensaïd, p. 121-127.

[3] Edwy Plenel, L’Épreuve, Stock, 1999, p. 128. Signalons que La Part d’ombre, livre d’Edwy Plenel, est dédié à « Daniel Bensaïd, l’éclaireur ».

[4] Cette intervention fit l’objet d’un article publié dans ACP : « L’inglorieux vertical, Péguy critique de la Raison historique », ACP n° 60 octobre-decembre 1992, p. 208-228). Faire le lien avec l’article 207 du site.

[5] Lettre de W. Benjamin à G. Scholem, 15 septembre 1919, Correspondance, t. I, Aubier, p. 200. Lettre dans laquelle Benjamin souligne « la fantastique mélancolie dominée » de Péguy.

[6] Gershom Scholem, Fidélité et utopie, 1978, p. 95.

[7] Article paru en Allemagne, repris en français dans Walter Benjamin, Œuvres II (Folio, 2000), p. 373-409.

[8] Il faut consulter : « Le jeune Gramsci, lecteur de Péguy  », article de Marisa Forcina, in ACP, janvier-mars 1982, p. 13-24.

[9] Texte repris dans ACP n° 69, janvier-mars 1995, p. 60-61.

[10] Cf. Edwy Plenel, idem, p. 22.

[11] Daniel Bensaïd, Éloge de la résistance à l’air du temps, Textuel, mars 1999, p. 54-56.