Tous les textes du philosophe Daniel Bensaïd.

Daniel Bensaïd

16 décembre 1972

7, 8, 9, 10 décembre

IIIe congrès de la Ligue communiste

Notre premier congrès a été celui de l’adhésion à la IVe Internationale En votant cette adhésion, il nous engageait dans la construction d’une organisation révolutionnaire. Et marquait un coup d’arrêt dans la dispersion et la démobilisation de l’après Mai.

Notre second congrès fut celui de la rupture avec l’amateurisme. La prise de conscience que nous avions désormais des responsabilités. Et que nous devions nous donner les moyens de répondre à ce qu’on attend de nous.

Ce troisième congrès a marqué un pas décisif en avant dans l’élaboration d’une stratégie révolutionnaire. Il représente la synthèse, la systématisation, de trois ans d’intervention et d’expérience militantes. Nous avons grandi en nombre, en capacités, donc en responsabilités. Désormais, il ne suffit plus de dénoncer les impasses auxquelles reconduisent inévitablement les voies réformistes. Il ne suffit plus de dire que les travailleurs ne conquerront pas ainsi le pouvoir. Il faut être capable de frayer notre propre voie. De construire un instrument efficace, à même de dénouer dans le sens de la révolution les contradictions qui étranglent la société capitaliste.

Construire un parti révolutionnaire qui ne s’installe pas dans la société telle qu’elle est, qui ne devienne pas l’opposition de gauche de la gauche, qui soit le levier dont ont besoin les masses pour en finir avec le pouvoir de la bourgeoisie, tel était le sens du débat sur les vingt-deux thèses proposées au congrès.

Ces thèses définissent notre tactique de construction du parti à la lumière des buts que nous poursuivons. Il s’agit de s’enraciner dans la nouvelle avant-garde ouvrière qui se dégage dans les luttes. Une avant-garde ouvrière qui n’a pas rejoint en masse après 1968 les rangs du PCF, comme cela avait pu être le cas en 1936 ou 1945. Il s’agit de montrer à cette avant-garde la voie et les moyens de la bataille pour disputer aux bureaucraties réformistes la confiance des masses de travailleurs, dans les syndicats notamment. Il s’agit de construire une organisation qui utilise le terrain de la légalité bourgeoise sans en devenir l’otage, en gardant conscience que, par rapport aux lois de la bourgeoisie, nous sommes des hors-la-loi en sursis. Pour nous, le problème du pouvoir n’est plus seul posé. Mais aussi le problème de ses solutions. À nous de construire une organisation capable de faire passer ces solutions dans la pratique. De ce point de vue, l’adoption des thèses sur la construction du parti (par 229 voix contre 8 à la tendance bolchevique-léniniste, 2 à la tendance constituée par certains camarades de Dijon notamment et 34 abstentions) constitue un pas décisif en avant.

L’adoption de la résolution politique sur l’Union de la gauche et la crise de la bourgeoisie va dans le même sens.

Nous avons expliqué que, au cas où la campagne électorale manifesterait l’expression d’un profond courant unitaire chez les travailleurs autour du Programme commun, nous n’hésiterions pas à appeler au second tour à voter pour l’Union de la gauche, tout en dénonçant l’impasse des perspectives qu’elle prétend offrir.

Aussitôt, certains journalistes n’ont pas manqué de se pourlécher en parlant de l’assagissement des gauchistes irréductibles de 68. Ils se trompent lourdement.

Un groupe encore réduit, incapable de peser directement sur le cours des choses, soucieux avant tout d’éduquer ses militants et proches sympathisants, aurait pu prôner l’abstention. Nous sommes désormais en mesure de poser autrement la question. Nous pensons qu’un succès électoral, même limité, de l’Union de la gauche sera perçu par les travailleurs comme une modification en leur faveur du rapport de forces entre les classes, comme un encouragement à la lutte ; nous pensons aussi qu’un tel succès pourrait précipiter la crise politique de la majorité.

Dans ces conditions, si nous sommes prêts à appeler à voter pour l’Union de la gauche au second tour, c’est que nous nous sentons forts. Conscients qu’il ne s’agirait pas d’une solution réelle, mais d’une aggravation des tensions de classes actuelles, nous nous sentons prêts à en assumer toutes les conséquences par notre présence résolue dans la lutte. Nous nous sentons prêts à jouer un rôle moteur dans le sens d’un débordement du cadre légal auquel entend s’en tenir l’Union de la gauche.

C’est cette position offensive qu’a adoptée notre congrès en votant la résolution politique par 191 voix contre 71 voix à la position qui défendait le vote en faveur du PCF au second tour, et 12 voix en faveur de l’abstention.

Maintenant, s’ouvrent à nous de nouvelles tâches.

Nous avons à intervenir de toutes nos forces dans les luttes en cours pour développer et populariser les exemples de démocratie ouvrière, de comités de grève élus et révocables, qui constituent l’expérience d’auto-organisation la plus précieuse pour les travailleurs, à la veille de combats d’une tout autre envergure. Nous avons à montrer de façon concrète, à travers les comités de soutien par exemple, comment se noue une solidarité dans la lutte, autrement solide et cimentée que l’addition de bulletins de vote dans les urnes. Nous avons à appuyer les expériences, même les plus embryonnaires, d’autodéfense ouvrière opposées aux interventions policières du pouvoir et de ses bandes parallèles ; et nous avons, contre les groupes fascistes et les syndicats jaunes, à prendre nous-mêmes en charge l’organisation permanente de cette lutte. Sur le front de l’organisation, nous devrons consacrer davantage d’efforts à l’éducation. Les statistiques recensées à l’occasion du congrès manifestent l’ampleur des disparités dans nos rangs : différences de générations, d’histoire et d’expérience politique, d’origine organisationnelle. Toutes différences qu’il nous faut résorber si nous voulons une organisation trempée idéologiquement, seule garantie de la vie démocratique de l’organisation C’est là la condition pour que les directions soient soumises au feu d’un réel débat interne, et ne sombrent pas dans le conservatisme et le paternalisme prudent par rapport à l’organisation elle-même.

Enfin, la somme et la qualité des saluts internationaux que nous avons reçus sont venues souligner l’ampleur de nos tâches internationalistes. Du soutien à la révolution indochinoise, au soutien de la lutte de libération dans les colonies portugaises. De la défense des travailleurs immigrés, victimes de la surexploitation capitaliste et du racisme, au développement de la solidarité ouvrière à l’échelle européenne. Notre IVe congrès consacré aux débats préparatoires du Xe congrès de la IVe Internationale, nous fournira l’occasion dans les mois qui viennent de nous armer pour ces tâches.

Le contenu des messages comme les discussions que nous avons pu avoir à cette occasion avec les délégués des différents continents marquent très nettement les préoccupations et les problèmes communs d’une génération née de la même vague de montée révolutionnaire. Ils disent avoir à apprendre de notre expérience ; nous avons beaucoup à apprendre de la leur. C’est ensemble que nous trouverons les solutions, et que nous vaincrons.

Rouge, 16 décembre 1972
www.danielbensaid.org

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