Tous les textes du philosophe Daniel Bensaïd.

Inventer l’inconnu

par Annabelle Hautecontre

Souvenez-vous : au début des années 1980, l’hebdomadaire Newsweek annonçait « Marx est mort ! ». En couverture, qui plus est ! Pour le moins insolite comme annonce. Quelle mouche avait donc piqué le directeur de la rédaction ? Comme si l’on s’amusait à sortir des magazines annonçant la mort de Platon ou de Spinoza. Alors quoi ? Il semblerait que l’énoncé performatif de la mort de Marx exprimait plutôt un souhait. Celui qu’il soit définitivement enterré. Et surtout que son spectre ne refasse jamais surface !
Mais il est revenu. Un quart de siècle plus tard débute son éternel retour qui ira s’étaler à la une de tous les journaux. Retour de bâton.

Mais attention, il y a plusieurs retours dans cette grande braderie de l’idéologie marxiste. En effet, d’aucuns rendent hommage au philosophe critique du travail et de l’aliénation. D’autres saluent l’apport de l’économiste amateur à l’élucidation des mystères du capital. D’autres encore s’inclinent devant le prophète de la mondialisation marchande. Mais tous s’accordent sur l’absence – ou la faiblesse – de sa pensée politique. Ils entendent par là une pensée de la politique, parlementaire et institutionnelle, telle que la conçoivent étroitement les journalistes et les politologues académiques. Mais c’est oublier un peu vite que, du vivant de Marx, le suffrage universel n’existait pas. Et que la représentation parlementaire était l’exception et non la règle. Enfin, qu’il n’existait pas, non plus, de partis politiques à l’image des machines électorales que nous subissons aujourd’hui.

La politique, telle que Marx s’efforce de la penser, est donc d’abord une « politique de l’opprimé ». En quelque sorte, la politique de ceux qui en sont privés. Mais cela ne l’empêche pas d’être un chroniqueur perspicace de la vie parlementaire anglaise, des crises politiques espagnoles ou de la guerre de Sécession. L’édition en cours de ses écrits politiques dans La Pléiade réservera quelques surprises... Et tous ses critiques ignorants n’auront plus qu’à baisser la tête.

Mais ces fats n’en sont pas moins impardonnables de méconnaître – voire de ne rien comprendre des enjeux de sa trilogie – La Lutte des classes en France, Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte et ses textes sur la guerre franco-allemande et la Commune. Tout comme ses textes sur les crises révolutionnaires en France. Elle s’efforce pourtant de déchiffrer avec subtilité les énigmes de la représentation politique et le rapport entre luttes sociales et luttes politiques. La politique méconnue de Marx (et d’Engels !) s’y déploie dans toute sa complexité.

Qu’il s’agisse de la dialectique entre les guerres et les révolutions. Entre la question nationale et la question sociale. Entre la république et la démocratie véritable. Voire de l’analyse de l’Etat et du bonapartisme. Sans oublier la Commune de Paris qui constitue un puissant révélateur. Car elle expérimente en pratique une forme inédite de démocratie permettant d’entrevoir le dépassement de la scission entre l’homme et le citoyen. Entre le producteur et le consommateur. Entre le gréviste et l’usager. Ainsi les interventions de Marx sont un bel exemple de lecture stratégique d’un événement en cours. L’impératif de solidarité inconditionnelle avec les insurgés parisiens n’interdit jamais la lucidité critique devant l’écheveau de contradictions d’une situation paroxystique. Voire devant les hésitations ou les inconséquences des acteurs.

Pour en rendre compte, Daniel Bensaïd a conçu le présent volume comme un ensemble de trois éléments.

1. Un essai qui, sous le titre Politiques de Marx, inscrit les leçons de la Commune dans la perspective d’ensemble qui se dégage de la trilogie sur les luttes de classes en France. Et qui s’efforce de saisir l’originalité d’une pensée politique en formation face aux défis de l’événement.

2. Les textes les plus aboutis de Marx et d’Engels sur la guerre franco-allemande et sur la Commune (les adresses à l’AIT, la brochure publiée sous le titre La Guerre civile en France, et l’importante introduction d’Engels à sa réédition en 1891).

3. Un dossier de lettres et de documents qui éclairent notamment les débats dans le mouvement socialiste de l’époque. Et la manière dont l’épreuve de la Commune révèle et précise les différentes stratégies en germe.

Si l’on accepte le postulat que le Communisme est mort depuis la chute du Mur de Berlin, que le Capitalisme va l’être en 2009 – grâce à la crise des subprimes et à l’affaire Madoff – et qu’il convient d’inventer une troisième voie, alors ce livre arrive à point nommé pour qui veut être force de proposition. S’il faut changer les règles du commerce mondial, il faut s’inspirer de la pensée de ces deux maîtres. Car pour que demain voit le jour seul le commerce équitable appliqué à l’échelle planétaire peut nous sortir de l’impasse dans laquelle nous nous sommes enfermés.

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