Tous les textes du philosophe Daniel Bensaïd.

Daniel Bensaïd

2001

Je résiste donc je suis

La taupe est patiente et obstinée. Elle ne se laisse pas décourager. Elle résiste à ce qui lui résiste. Une racine, une pierre, un obstacle ? Elle rebrousse chemin. Elle contourne. Elle tâtonne. Ses détours la ramènent toujours à l’idée fixe de la surface.

La résistance est indissociable de ce qui lui fait face et de ce qui lui fait obstacle.

Elle est d’abord un acte de conservation, la défense acharnée d’une intégrité menacée de destruction. Elle est aussi un acte d’insoumission. Ainsi le XVIIIe siècle prérévolutionnaire a-t-il proclamé le droit inaliénable de résistance à l’oppression.

Ne pas se rendre. Ne pas céder.

Tenir bon sur un principe qui ne se discute pas.

La résistance peut aller de pair avec un rêve d’évasion utopique, d’échappée belle et de grands espaces. Mais elle reste solidement ancrée dans le présent. Il lui arrive de baisser les yeux. Ce n’est pas par résignation, mais par entêtement – dans une sorte de refus non négociable.

Elle peut être contrainte de composer avec les circonstances. Sans jamais renoncer. Son dernier mot est le silence de la mer et la patience du marrane.

On connaît la chanson : « Résiste ! Montre que tu existes ! [1] »

[…]

Il est des lieux où souffle un esprit de résistance, sous bien des formes et de diverses manières, de la simple résistance des matériaux à la résistance politique à l’occupant, en passant par la résistance analytique. Il n’est d’ailleurs pas fortuit que l’émergence d’un « droit de résistance » soit contemporaine de la physique galiléenne.

Ces multiples résistances ont leurs légendes et leurs symboles. Le personnage de Jeanne d’Arc est un miroir où chaque époque se mesure et se mire. C’est qu’il incarne, en sa définitive jeunesse, une double résistance, temporelle et spirituelle, une résistance temporelle à l’oppression temporelle et une résistance spirituelle à l’autorité spirituelle. Il illustre, mieux que quiconque, le refus de se rendre malgré l’inégalité du combat, le refus de se renier, en dépit des moments d’humaine défaillance, en dépit des épreuves du doute et du découragement. Sans cette part d’ombre, sans la conscience du risque et sans la tentation de céder, la résistance ne serait qu’épopée édifiante. Elle suppose au contraire une inégalité, une infériorité, reconnues mais non consenties ; une défaite admise, non un renoncement qui humilie.

La fureur tranquille de Spinoza est l’emblème héroïque de toute résistance philosophique. Il repousse les offres de carrière et les invitations flatteuses. Il ne se laisse pas distraire. Il a mieux à faire. Sa maxime de prudence – Caute ! Prends garde ! – n’a rien d’une dérobade ou d’une lâcheté. La dénonciation solitaire des « nouveaux barbares » après l’assassinat des frères De Witt montre de quelles brûlantes audaces sa froide résistance fut capable. Mais il avait vu de trop près l’excommunication et le supplice d’Uriel da Costa. Lui-même fut victime d’une tentative d’assassinat. Il n’a plus besoin alors ni de reconnaissance mondaine ni de vana gloria. Il ne publie plus de son vivant. Il prend son temps, tout le temps qui lui est donné et qui pourtant ne suffit jamais. Avec la même patience qu’il met à polir ses lentilles de verre, avec précaution et précision, en artificier qui connaît la puissance redoutable de ce qu’il manie, il allume la mèche lente d’une bombe dont l’explosion résonne encore à travers les siècles.

Inusable et indomptable, Blanqui apparaît comme le porte-drapeau des résistances politiques, le militant d’une résistance à double front : extérieure, contre les Versaillais d’hier et de toujours ; intime, contre la folie, l’abattement, la désespérance, qui viennent l’assaillir au fond de son cachot.
Quel meilleur exemple enfin de l’esprit de résistance et de ses ambiguïtés que Bartleby le scribe ! « I would prefer not to. » « Je préférerais ne pas. » Cette négation suspendue n’offre aucune alternative positive à un pur refus. Poliment mais fermement, avec douceur, sans éclat de voix, dans un quasi-murmure, elle proclame une désobéissance absolue, « le droit, écrit Gilles Deleuze, de se tenir immobile et debout devant un mur aveugle », le droit « d’être en tant qu’être », rien qu’une détermination à persévérer dans cet être, sans explications ni justifications. « Rien n’exaspère autant une personne sérieuse que la résistance passive [2] », lâche le narrateur qui emploie Bartleby comme copiste. Il préférerait sans doute une rébellion ouverte, une épreuve de force. Il est même tenté de la provoquer. Mais il échoue sur l’insurmontable mur de résistance murmurée : « I would prefer not to. »

Fin de siècle, fin de parties. Nous subissons tous le poids de défaites et de coups cumulés, portés non seulement par l’ennemi principal, mais aussi par celui que nous avions à tort cru secondaire. C’est le temps éprouvant de la contre-réforme et de la restauration. Le temps aussi – l’un ne va pas sans l’autre – des politiques de résistance, loin des grandes illusions lyriques ; un temps de patience et d’anonymat, de rapiéçage et de rafistolage, de colmatage et de ravaudage, où l’on recommence à faire du neuf avec du vieux. Un temps de sociétés discrètes.
[…]

« À la fois réaliste, très réaliste, et idéaliste, absolument idéaliste », la résistance a sa temporalité propre. Elle joue sur le court et sur le long terme, « sur le présent et sur le messianique, mais jamais sur le moyen terme ou le lendemain ». Elle a ses rythmes et sa durée, car « jamais elle ne se règle sur le cap du prévisible ou du probable ». Essentiellement, fondamentalement intempestive, elle ne pense ni n’agit avec son temps, en harmonie avec l’air du temps, en paix avec l’époque, mais à contre-pied et à contretemps. Être intempestif, c’est prendre ce temps à rebours, brosser l’époque à rebrousse-poil. C’est aussi en quoi Spinoza et Marx, Blanqui et Trotski, Karl Kraus et Benjamin furent de grands intempestifs.
Toute instance suscite donc sa résistance. C’est un jeu à deux, un rapport de couple, comme il y a des couples de forces, sans extériorité ni hors-jeu, par où pourrait se faufiler encore une transcendance ancienne ou nouvelle. Résister, c’est d’abord, et tout simplement, ne pas céder, même si la situation est compromise, même si la posture est mauvaise, même si l’on est acculé à une position de faiblesse ou d’impuissance peut-être passagère. Résister implique de reconnaître sa faiblesse, d’admettre le rapport de forces défavorable, mais sans jamais y consentir, sans consentir à sa faiblesse, sans l’accepter, sans y souscrire et sans s’y résigner. On peut toujours être vaincu – nombre de résistances admirables, quelle que fût leur justesse, l’ont été –, mais il importe de ne pas s’avouer vaincu, de ne pas reconnaître au vainqueur sa victoire, de ne pas transformer la défaite en oracle du destin ou en capitulation honteuse, de ne pas laisser une défaite physique se transformer en débâcle morale.
À la différence du tort, réparable ou pardonnable, qui est une notion morale, voire théologique, l’injustice est une notion politique. Tout le monde la ressent sans nécessairement disposer d’une idée positive de justice. Les résistances et les insoumissions sont toujours mues par un souci de dignité. Elles naissent de l’indignation, toujours renaissante et toujours renouvelée, jamais lasse et jamais blasée, qui impose de « faire front aux affronts » ; de l’indignation à laquelle se nourrissent les vertus rationnelles de fermeté, de confiance et de persévérance. De courage aussi. Le courage, rare et banal à la fois, d’aller contre ; le courage qui fait se dresser ceux qui ont le sentiment d’avoir été offensés sur un point de dignité, d’avoir subi non seulement l’échec mais le mépris.
Il ne s’agit pas là, insiste Françoise Proust [3], d’un discours moral, mais bien d’un début, d’un commencement de politique. Sous peine de consentir à l’humiliation subie, la blessure de dignité doit se traduire par une action. On a été offensé. Il faut alors aller au-delà du cri, plus loin même que l’indignation, et transformer tout cela en révolte active. Il y faut, sans doute, une forme de volonté et une forme de courage, une prise de risque dont, par définition, on ne maîtrise pas l’issue. Il y faut aussi la ténacité et l’opiniâtreté qui sont les vertus mêmes de la taupe […]

Extraits du chapitre I de Résistances, essai de taupologie générale, Paris, Fayard, 2001

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Notes

[1] Chanson de Michel Berger.

[2] Herman Melville, Bartleby, Paris, GF-Flammarion, 1989, préface de Gilles Deleuze.

[3] Françoise Proust, De la résistance, Paris, Le Cerf, 1997.