Tous les textes du philosophe Daniel Bensaïd.

Daniel Bensaïd, Nadine Vasseur

22 mai 1991

Jeanne de guerre lasse

Retranscription partielle d’une émission de Nadine Vasseur – Panorama – sur France culture. Le 22 mai 1991.

Nadine Vasseur : Qu’un trotskiste, un marxiste se passionne pour Jeanne d’Arc [1] c’est étonnant.

Daniel Bensaïd : Il y a une annexion, un détournement de martyr concernant Jeanne d’Arc. Le problème, c’est qu’elle a été brûlée non pas, comme le veut la légende, par les Anglais, mais formellement et juridiquement par l’Église et c’est une entreprise assez mystérieuse que d’avoir transformé cette Jeanne d’Arc qui sentait le souffre en une sainte, patronne secondaire de la France, il a fallu une métamorphose de la sorcière en sainte qui a été longue, laborieuse et donc les actes sont toujours des actes secrets du Vatican.

N.V. : Les actes de ce procès, on les trouve au fil de ce livre qui se déroule sur vingt-trois nuits. Cela commence le 8 mai et cela se termine le 30 mai. Au cours de ces nuits, Jeanne d’Arc vient vous visiter, vous parler, vous entendez sa voix. Alors, c’est un livre à plus d’un titre surprenant puisqu’il y a une dimension quasi religieuse dans votre relation à Jeanne d’Arc.

D.B. : Ce que j’essaie de faire c’est de montrer en quoi elle est porteuse d’une foi populaire, elle baigne dans une religiosité populaire qui flirte toujours avec l’hérésie, qui oppose une interprétation libre de la foi, une communication directe avec Dieu contre les grandes alliances de pouvoir tramées entre l’Église, les puissants et ce qu’on appelle l’église militante ou le pouvoir temporel de l’Église. Il y a chez elle un principe d’insoumission qui se manifeste tout au long de son procès, c’est cette fibre-là que j’ai essayé de retrouver pour l’opposer à ces annexions un peu bigotes, un peu rancies de Jeanne d’Arc. Finalement, la droite cléricale à la fin du XIXe siècle a pris l’effigie et l’image de Jeanne d’Arc comme l’image type de l’anti-Marianne, c’est-à-dire de patriote croyante et guerrière.

À travers Jeanne d’Arc, j’essaie de poser un autre problème qui est la façon dont aujourd’hui, sur le terrain de la mémoire, la gauche est complètement à la défensive, malade et honteuse de sa mémoire au point que toutes ses références traditionnelles sont devenues douteuses et suspectes : la Résistance, la Révolution française (on a vu qu’elle a été prise avec des pincettes) alors que sur le terrain de la mémoire on a au contraire une nouvelle droite dévorante, Le Pen menant énergiquement la bataille d’annexion du passé.

Je ne suis pas un historien érudit, j’ai essayé de faire sérieusement le travail de recherche mais de circuler tout autant dans un jeu de miroirs et d’images littéraires de Jeanne d’Arc, en partant de l’idée des temps de transition où un édifice de morale, de représentation religieuse, de pouvoir politique est en train de se défaire, on ne sait pas ce qui va en sortir, c’est typiquement le cas du début du XVe siècle à la veille des grandes découvertes, de la Réforme, de l’apparition de l’État moderne. Et aujourd’hui on a l’impression d’être dans une nouvelle époque de transition où les valeurs sur lesquelles on a vécu, les représentations solides du monde sont en train à nouveau d’être percutées par les révolutions scientifiques, par le redécoupage de la planète et il y a ce moment d’incertitude des valeurs qui est un trait commun d’époque.

N.V. : Ce qui frappe dans ce livre qui est un livre à la fois d’histoire, de réflexion sur la politique, sur le temps présent, c’est aussi un livre qui peut toucher par une sorte de candeur à la Jeanne d’Arc car vous parlez aussi de votre propre amour pour Jeanne d’Arc. Vous dites que c’est votre passion depuis toujours. Vous avez lu beaucoup de choses, vous avez lu les textes de Delteil, de Péguy, de Brecht, de R. Char. Jeanne d’Arc, ce n’est pas seulement un thème de réflexion aujourd’hui, c’est quelque chose que vous suivez depuis longtemps.

D.B. : Ce qui est frappant, c’est que le personnage lui-même ne s’épuise jamais, il y a une fraîcheur inépuisable des textes du procès qui sont un document de départ ; on ne peut pas soupçonner de complaisance les greffiers qui prenaient en note ses déclarations qui devaient servir à l’acte d’accusation et il y a tout de même une énigme, c’est la capacité de cette fille seule à tenir tête à un procès théologique très retors, à une armada de deux cents docteurs d’université et de l’Église. Finalement, le personnage de Jeanne d’Arc, dans sa densité, dans son mystère, dans ce lieu de passage du XVe siècle excède, déborde toutes les représentations littéraires c’est cela qui m’a fasciné et une fois qu’on a pris goût à Jeanne d’Arc on peut circuler dans les textes, voir une Jeanne socialiste dans la première Jeanne de Péguy, la Jeanne vigoureuse de Delteil qui n’est pas du tout la mystique morbide. Il y a chez elle, et c’est aussi un thème d’actualité, quelque chose de la théologie de la Libération.

22 mai 1991

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Notes

[1] Jeanne de guerre lasse, Gallimard, 1991.