Tous les textes du philosophe Daniel Bensaïd.

Daniel Bensaïd

octobre 2001

L’archipel des mille marxismes

Que reste-t-il de Marx ? Quelque 400 chercheurs réunis à Nanterre pour le Congrès Marx International III ont fait le point sur une pensée plurielle et tumultueuse, qui a connu bien des crises. Aujourd’hui, à l’heure de la mondialisation impérialiste, elle a un nouveau défi à relever.

Du 26 au 29 septembre dernier s’est tenu à l’université de Nanterre le Congrès Marx International sur le thème « Le capital et l’humanité ». Troisième du nom (après ceux de 1995 et 1998), ce congrès, lancé par la revue Actuel Marx et soutenu par une vingtaine de revues internationales, a rassemblé plus de 400 chercheurs venus de tous les continents. Après une séance inaugurale avec le philosophe Jean-Luc Nancy, la journaliste Rossanna Rossanda et l’anthropologue Maurice Godelier, les travaux étaient organisés en 15 sections scientifiques et 120 ateliers. Ordonnateurs de cette rencontre, les philosophes Jacques Bidet et Eustache Kouvélakis tenaient à ce que cette organisation rende compte le mieux possible de la diversité des préoccupations et des recherches. À côté des domaines traditionnels, tels que l’économie, l’histoire, la sociologie, le droit, la philosophie, figuraient ainsi à l’ordre du jour des filières sur les « études marxistes », les rapports sociaux de genre, l’écologie critique, l’éducation ou la linguistique.

Présentant un panorama ambitieux des recherches marxistes, ce troisième congrès manifeste un triple souci de ses promoteurs : 1. Sortir la réflexion du provincialisme hexagonal en informant des productions théoriques anglo-saxonnes, latino-américaines, asiatiques (une forte délégation japonaise était présente) ou africaines. 2. Nouer un dialogue entre chercheurs d’inspiration marxiste et travaux qui relèvent d’autres traditions théoriques comme la sociologie critique, la psychanalyse ou les études féministes. 3. Établir un lien entre la génération de chercheurs formés dans les années soixante et soixante-dix et celle des jeunes universitaires formés dans la résistance des années quatre-vingt à la contre-réforme libérale.

La richesse des contributions témoigne d’un nouveau tournant dans l’histoire tumultueuse des marxismes et de ses crises. Car, ainsi que le souligne Eustache Kouvélakis, le marxisme est constitutivement « pensée de la crise ». Sa première vague de diffusion internationale, à la fin du XIXe siècle, coïncide avec ce que Georges Sorel appelait déjà sa « décomposition ». Cette crise signifiait d’emblée une mise au pluriel de l’héritage et le début des luttes de tendances qui, en écho aux défis de l’époque, n’ont cessé depuis de traverser le champ de la théorie. Dernière en date, la crise des années quatre-vingt (et la « mort de Marx », triomphalement proclamée par les idéologues libéraux) présente des traits communs aux crises précédentes. Une nouvelle fois, le programme de recherche tiré de l’œuvre fondatrice de Marx s’est trouvé confronté aux interrogations d’une période d’expansion et de transformation du système capitaliste lui-même ; les pratiques et les formes du mouvement social ont été soumises à l’épreuve des métamorphoses des rapports sociaux, de la division du travail et de l’organisation de la production. À ces paramètres récurrents, la fin de la séquence historique désignée comme « le court XXe siècle » ajoute l’effondrement des sociétés et des orthodoxies présentées depuis plus d’un demi-siècle comme la représentation temporelle du spectre communiste.

Dès le milieu des années quatre-vingt-dix, l’euphorie néolibérale avait du plomb dans l’aile et le fond de l’air reprenait des couleurs rouge vif. La tenue du premier congrès Marx International, à l’automne 1995, coïncidait de manière significative avec le grand mouvement gréviste de défense de la Sécurité sociale et du service public. Il s’inscrivait dans une renaissance de la recherche marxiste, particulièrement créative dans les pays anglo-saxons, annoncée en France par la publication, en 1993, des Spectres de Marx, de Jacques Derrida ou par l’intention déclarée de Gilles Deleuze de consacrer un livre au « grand Karl ». Parallèlement, la publication, sous la direction de Pierre Bourdieu, de La Misère du monde donnait un nouvel élan à la sociologie critique. Sur les décombres du XXe siècle ont ainsi refleuri les « mille marxismes » dont parle le philosophe André Tosel. Alors que, tête de pont de la « deuxième » gauche, la Fondation Saint-Simon, à bout de souffle, se sabordait, s’ouvraient dans la gauche des espaces de réflexion militante, comme la Fondation Copernic dont l’apparition fait écho au renouveau des mouvements syndicaux et sociaux (mouvements des femmes, des chômeurs, antiracistes, Attac, etc.). Le « buissonnement » de ces « mille marxismes » apparaît comme un moment de libération où la pensée brise ses carcans doctrinaires. Il signifie la possibilité de recommencer, en surmontant les expériences traumatiques d’un siècle tragique sans pour autant faire du passé table rase. Ces marxismes, aussi pluriels qu’actuels, font preuve d’une belle curiosité et d’une prometteuse fécondité. Leur foisonnement pose en revanche la question de ce qui, par-delà leurs différences d’orientation et leur fragmentation disciplinaire, peut constituer le tronc commun d’un programme de recherche partageant un même titre.

Autrement dit, peut-on encore parler du marxisme ? Ou faut-il se contenter, selon la formule du philosophe catalan Fernandez Buey, d’un Marx « sans ismes » et d’un marxisme déconstruit ? « Quel est, demande André Tosel, le consensus minimal sur ce qu’il convient d’appeler une interprétation marxiste légitime ? » La pluralité des mille marxismes présents et futurs pose, selon lui, « la question de l’accord théorique minimal sur le champ des désaccords légitimes ». Cette généreuse multiplication peut en effet conduire à l’émiettement du noyau théorique et à la dissolution dans un bouillon de culture postmoderne.

Le long jeûne théorique de la période stalinienne a aiguisé de manière compréhensible les appétits de redécouverte. La chape du marxisme d’État et l’expérience des excommunications inquisitoriales ont également nourri une aspiration profonde et légitime à une liberté de pensée dont les « grands hérétiques » de la période précédente (le philosophe Ernst Bloch, le dernier Gyorgy Lukacs, Louis Althusser, mais aussi Henri Lefebvre ou l’économiste Ernest Mandel) furent les précurseurs. Eustache Kouvélakis souligne le risque désormais inverse : « que les mille marxismes coexistent poliment dans un paysage apaisé d’où le besoin de créer du différend semble étrangement absent ». Ce danger va de pair avec une réhabilitation institutionnelle d’un Marx plié aux bienséances d’une marxologie académique sans visée subversive. Dans ses Spectres de Marx, Derrida mettait déjà en garde contre cette tentation de « jouer Marx contre le marxisme afin de neutraliser ou d’assourdir l’impératif politique dans l’exégèse tranquille d’une œuvre classée ».

Le fondement de cette menace réside dans la discordance entre les rythmes du ressaisissement intellectuel et les lenteurs de la remobilisation sociale, dans la scission maintenue entre théorie et pratique qui, selon Perry Anderson, l’un des théoriciens de la gauche anglo-saxonne, a longtemps caractérisé le marxisme occidental. Comme le souligne le marxiste militant britannique Alex Callinicos, c’est « en revendiquant fièrement l’unité de la théorie et de la pratique que le marxisme se soumet à un double critère de jugement ». S’il n’a pas été sérieusement réfuté sur le plan théorique, le marxisme a incontestablement été éprouvé par les défaites politiques graves du mouvement ouvrier au cours du siècle écoulé. Son programme de recherche reste robuste. Mais il n’a vraiment d’avenir que s’il parvient, au lieu de chercher refuge dans l’enclos universitaire, à établir un rapport organique avec la pratique renouvelée des mouvements sociaux, en particulier avec les résistances à la mondialisation impérialiste.

Là s’exprime en effet de manière éclatante l’actualité de Marx : celle de la privatisation du monde, celle du fétiche capitaliste et de sa fuite mortifère dans l’accélération frénétique de la course au profit et dans la conquête insatiable des espaces soumis à la loi impersonnelle des marchés. L’œuvre théorique et militante de Marx est née dans la période de la mondialisation victorienne, où l’essor des transports fut l’équivalent d’Internet, où le crédit et la spéculation connurent un développement impétueux, où furent célébrées les noces barbares du marché et de la technique, où apparut l’« industrie du massacre », mais où surgit aussi le mouvement ouvrier de la
Ire Internationale. Sa « critique de l’économie politique » reste sans aucun doute la lecture fondatrice des hiéroglyphes de la modernité et l’acte inaugural d’un programme de recherche toujours fécond.

La crise désormais ouverte de la mondialisation libérale et de ses discours apologétiques constitue le fondement de la renaissance des marxismes. En témoignent, dans le champ de l’économie, les travaux de Robert Brenner aux États-Unis ou la production en France des recherches militantes sur les logiques de la mondialisation. Sous l’impulsion du géographe David Harvey, l’exploration d’un « matérialisme historico-géographique » reprend les pistes ouvertes par Henri Lefebvre sur la production de l’espace. Les études féministes nourrissent une relance de la réflexion sur les rapports entre classes sociales, appartenances de genre ou identités communautaires. Les études culturelles, illustrées notamment par les travaux de l’universitaire Fredric Jameson aux États-Unis ou par le critique littéraire Terry Eagleton en Grande-Bretagne, ouvrent de nouvelles perspectives à la critique des représentations, des idéologies et des formes esthétiques. La critique de la philosophie politique trouve un nouveau souffle avec les études de Domenico Losurdo sur le libéralisme ; ou avec la redécouverte critique de grandes figures comme celles de Gyorgy Lukacs ou de Walter Benjamin ; avec l’investigation d’une historiographie critique sur la Révolution française ; avec des lectures renouvelées du corpus marxiste par de jeunes philosophes ; avec les interrogations de juristes praticiens et universitaires sur les métamorphoses et les incertitudes du droit ; avec les controverses inspirées, notamment par l’écologie sociale, sur le rôle de la science et des techniques et sur leur contrôle démocratique ; avec une interprétation originale de la psychanalyse lacanienne ; avec la confrontation entre l’héritage marxiste et des œuvres comme celles de Hannah Arendt, de Habermas ou de Bourdieu.

Cette floraison, qui répond souvent aux exigences d’une recherche en se gardant des pièges de l’exégèse académique, montre à quel point les spectres de Marx hantent notre présent, et combien il serait erroné d’opposer un âge d’or imaginaire des années soixante à la stérilité des marxismes contemporains. Si les années quatre-vingt furent passablement désertiques, le siècle nouveau promet mieux que des oasis. Le travail moléculaire de la théorie est sans doute moins visible qu’hier. Il ne bénéficie pas de nouveaux maîtres-penseurs dont la notoriété soit comparable à celle des anciens. Il manque aussi de dialogue avec un projet politique susceptible de rassembler et de combiner les énergies. Mais il est probablement plus dense, plus collectif, plus libre et plus séculier. Riche donc de nouvelles promesses.

Marianne, 15 au 21 octobre 2001

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