Tous les textes du philosophe Daniel Bensaïd.

Daniel Bensaïd

avril 1973

« L’école qui meurt »

Jamais manifestation n’avait rassemblé aussi massivement la jeunesse contre le pouvoir [1]. La grande presse bourgeoise s’étonne ou s’indigne. Sans comprendre : pourquoi si nombreux ? Pourquoi des centaines de milliers ? C’est sur le tas qu’il faut chercher la réponse et non dans les cortèges, les communiqués de presse, les arguments échangés avec tel ou tel ministre.

Jadis, on offrait à la jeunesse une folle vie par procuration, par idoles interposées. James Dean est mort à 200 à l’heure. Halliday s’est entouré de dorures et de projecteurs ; parvenu du spectacle, il échappe à son public. Les idoles d’hier sont bonnes pour la Légion d’honneur et le musée Grévin. Les jeunes d’aujourd’hui ne peuvent plus s’y reconnaître. Depuis 1968 surtout, ils ont une terrible fringale de vivre et d’agir à leur propre compte.

Dans les pays anglo-saxons, cette furieuse aspiration à une autre vie, à échapper au capitalisme, s’est exprimée par les mouvements pop, la contre-culture. La sage France gaulliste a considéré la chose comme un exotisme venu du Nord, sans comprendre que déjà la lame de fond lui lèche les orteils. Et que le résultat peut être tout autre.

Parce qu’en France l’explosion de la jeunesse rencontre d’emblée un mouvement ouvrier plus fort et organisé, parce qu’elle est animée par des avant-gardes plus développées, parce qu’elle survient dans le sillage de Mai 68, elle ne débouche pas sur la fuite, sur la rumination ou sur le désespoir de vieillir. Tout en rejetant la politique parlementaire, la politique des vieux partis électoraux et des inaugurations municipales, la jeunesse fait directement irruption dans la politique. La contestation devient révolte. De la lutte naît la conscience révolutionnaire. En s’opposant à toute forme de récupération par la politique morte, celle des frontières parlementaires, s’élabore une politique vivante et révolutionnaire.

« Nous revendiquerons des bacs à sable et des toboggans »

Avant le 2 avril, certains lycées avaient voté la reprise provisoire des cours. Mais souvent, sitôt rentrés, les lycéens ressortaient. Parce que pas supportable, parce que pas possible, parce que ras-le-bol !

La grève au lycée, ce n’est pas l’arrêt d’une production quelconque, de matière grise par exemple. C’est le trop-plein de vie qui déborde l’école.

Les assemblées, les commissions se sont multipliées sur tous les thèmes : l’armée bien sûr, mais aussi la famille, l’avortement, la drogue, le sport. On a vu des classes discuter sur les pelouses pour éliminer de l’emploi du temps l’inutile et le fastidieux. On les a vues déléguer aux cours les plus importants deux ou trois représentants chargés de ramener les notes et de les commenter à leurs camarades. On a vu des troisièmes faire des cours aux quatrièmes, en discutant, et les uns les autres s’en déclarant satisfaits parce que plus libres.

À la fac de Jussieu, il y avait un énorme tableau où les élèves de tous les lycées venaient indiquer l’heure et le lieu des cours dont ils ne voulaient plus et des étudiants s’inscrivaient pour aller y faire des contre-cours.

C’est l’édifice hiérarchique, les relations instaurées par l’école qui chancellent.

L’administration, les enseignants ont été « dépassés », laissés sur la touche, quand ils ne marchaient pas dans le mouvement. Les conflits de naguère étaient encore une confrontation, un lien, là les adultes paumés ont été ignorés. Un enseignant a dû venir négocier avec le comité de grève pour obtenir la présence des élèves à ses épreuves pratiques de Capes ! Rien d’étonnant à tout cela. Autrefois, les maîtres étaient honorés, on les considérait, avec une sorte de superstition populaire, comme les dépositaires exclusifs du savoir et de la morale républicaine. Aujourd’hui, les enseignants sont assiégés et supplantés par les mass media. Les statistiques indiquent qu’aux États-Unis, les enfants de 10 à 14 ans passent 60 % de leur temps de veille devant la télé. C’est là un canal d’information et de formation plus vivant, plus crédible, plus efficace que la parole magistrale. La télé dépouille l’enseignant de son auréole de savant.

Alors, il reste le rite scolaire, vidé en grande partie de son contenu. La fonction disciplinaire et répressive de l’école, des rapports pédagogiques, apparaît à nu, comme les nervures d’une feuille morte. Coincés entre les programmes officiels, l’administration, la discipline, la méfiance des collègues, la pression de certains parents, d’une part, et les besoins des jeunes de l’autre, les enseignants n’ont qu’une voie étroite. En plus, eux-mêmes sont souvent en exil, par le jeu des nominations : suicides et dépressions sont la rançon de la crise actuelle qui va encore s’approfondir avec les mobilisations en cours.

Il est significatif qu’avec la grève, tout ce qui n’est pas officiel à l’école y fasse irruption en masse (pop, presse underground, littérature habituellement écartée). Les commentateurs bourgeois ne comprennent pas que c’est une remise en cause générale des rapports sociaux qui se manifeste là. Ils se sont étonnés d’abord de voir des filles manifester à partir de la question des sursis. Ce n’est pourtant pas tout. Déjà au moment de l’affaire Guiot, les filles de sixième de La Fontaine avaient collé un tract dans les classes : « On nous empêche d’aller manifester avec les grandes, on nous traite comme des bébés. Si nous sommes assez grandes pour comprendre les mathématiques, nous sommes assez grandes pour comprendre ce qui se passe autour de nous. Si ça continue, on amènera en classe nos poupées et nos sucettes et on revendiquera des bacs à sable et des toboggans dans la cour. Signé : les sixièmes. »

Le 22 mars, au moment des affrontements avec la police place d’Italie, deux manifestants de 14 ans filent vers le métro. Comme un camarade essaie de les rassurer, ils répondent : « On a peur, alors on préfère partir pour ne pas contribuer à la panique. » Chapeau !

Des parents s’inquiètent de la perte de temps occasionnée par le mouvement. Le ministre Fontanet spécule sur cette inquiétude. Pourtant, ces horaires bourrés (près de 30 heures dans les lycées, près de 40 heures dans les CET, plus les travaux à la maison) ne servent pas à apprendre. Quel « adulte » supporterait ces marathons où les élèves sont censés recevoir les connaissances en miettes, par tranche d’une heure, en vrac. C’est une véritable épreuve de résistance physique et mentale, une irrémédiable entreprise de mutilation des cerveaux.

On apprend mieux et cent fois plus vite quand on sait pourquoi on apprend et quand on sait que cela servira à autre chose qu’à passer l’épreuve d’un examen. Dans l’école du capital, le savoir est arbitraire et son utilité incertaine. Les jeunes sentent bien que la réponse à cette question se trouve au-delà de l’enceinte scolaire. Que l’émiettement des connaissances et des programmes ne fait que répondre à l’émiettement de la vie elle-même : métro, boulot, dodo. L’homme exploité d’un côté, le citoyen électeur de l’autre.

Rouge n° 199, 6 avril 1973

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Notes

[1] Au printemps 1973, les lycéens se mobilisent contre la suppression des sursis militaires décidée par la loi Debré. Michel Fiel, militant de la Ligue communiste, sera l’un des leaders du mouvement.