Tous les textes du philosophe Daniel Bensaïd.

Daniel Bensaïd

juillet 1999

Résistances philosophiques

L’exigence de la critique

Après le règne des nouveaux philosophes, puis celui des bien-pensants, la philosophie connaît depuis quelques années un tournant, caractérisé par le refus de l’ordre libéral et de la pensée unique.

Dans les années 1960 le prestige de la philosophie pâlissait devant la montée en puissance des sciences humaines. La tendance s’est inversée au tournant des années quatre-vingt. La demande se traduisit par le succès des cafés philosophiques et la prolifération des talk-shows philosophiques à la télé. On observe une disponibilité et un besoin significatifs, une curiosité confirmée depuis, sous d’autres formes par le succès du Monde diplomatique, l’écho des petits livres Raisons d’agir. C’était d’une certaine manière l’annonce d’un fragile rougeoiement du fond de l’air, confirmé par le renouveau du mouvement social. Mais c’était aussi le risque – poussé parfois jusqu’à la charlatanerie – de confondre le bavardage avec le travail de connaissance et d’argumentation. D’autant que la puissance journalistique et médiatique donnait le ton.

« Nouvelles radicalités »

Après l’ère de la « nouvelle philosophie », revancharde et martiale, puis celle de la bien-pensance social-démocrate, ces dernières années semblent marquer un nouveau tournant en restaurant l’exigence d’une philosophie critique. Il a sans aucun doute quelque chose à voir avec le fait que le monde ne se porte pas mieux depuis l’effondrement du totalitarisme bureaucratique et la victoire de la Contre-Réforme libérale.

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Atelier Formes Vives

La Fondation Saint-Simon a consacré l’une de ses dernières notes avant l’autodissolution aux « Nouvelles radicalités ». Son auteur Philippe Raynaud recommande de « prendre au sérieux » « la permanence dans la France d’aujourd’hui d’une culture antilibérale qu’on croyait plus affaiblie ». S’il estime que la pensée d’extrême gauche s’est « à peu près vidée de tout contenu programmatique et utopique », elle n’en représente pas moins une résistance à la clôture libérale de l’histoire et de la pensée.

Dans des registres différents, Qu’est-ce que la philosophie ? de Deleuze et Guattari (1991) et les Spectres de Marx de Derrida (1993) sont peut-être les prémisses de ce changement de ton. Les premiers réagissaient au discours consensuel des droits de l’Homme : « Les droits de l’Homme ne nous font pas bénir le capitalisme […]. Nous ne nous sentons pas hors de notre époque, au contraire, nous ne cessons de passer avec elle des compromis honteux. Ce sentiment de honte est un des plus puissants motifs de la philosophie. »

C’est cette intranquilité critique que Dominique Lecourt reprend à son compte dans Les Piètres Penseurs (Flammarion, 1999), comme caractéristique d’une pensée philosophique, pour l’opposer aux béatitudes morales de la bonne conscience contemplative. Une philosophie digne de ce nom repose selon lui sur « cette idée simple que pour changer le monde, il faut le penser ; et que, pour le penser, il faut vouloir le changer ». Piètres penseurs, les « journalistes transcendantaux » et les « moralistes multimédias » se contentent au contraire de « le juger selon le partage supposé éternel du Bien et du Mal » ; ils se bornent au mieux à « commenter l’actualité lorsqu’ils ne se contentent pas de mettre en scène leurs propres états d’âme ».

Il y a là les indices d’une révolte roborative contre l’intelligence servile et la démission de la pensée. Dans le genre corrosif, y contribuent les essais récents du regretté Gilles Châtelet – hommage lui soit ici rendu –, Vivre et penser comme des porcs (Exils 1998), Michel Surya, De la domination. Le capital la transparence et les affaires (Farrago, 1999), ou Jean-Claude Michéa, L’Enseignement de l’ignorance (Climats, 1999).

Pas plus qu’il n’y eut une « pensée 68 », tout cela ne fait pas aujourd’hui une « pensée d’extrême gauche », plutôt une nébuleuse d’affinités et de différences, dont le centre de gravité est le refus de se rendre à l’ordre libéral nouveau. Il est significatif à ce propos que ces courants se soient retrouvés sur des positions voisines lors de la guerre du Golfe, des grèves de 1995, du soutien aux sans-papiers, ou de l’intervention otanienne dans les Balkans (à l’exception de Balibar dans ce dernier cas). Chez Rancière (La Mésentente), Badiou (Abrégé de métapolitique), Negri (Le Pouvoir constituant), on trouve une revendication de la politique à contre-courant des apaisements de la philosophie politique et des lois naturalisées de l’économie, comme politique de l’événement et de l’invention. Mais l’accent unilatéral mis sur les intensités événementielles peut aussi être un moyen de dénouer la tension nécessaire entre historicité et événement, vérité et opinion, et d’esthétiser la politique au lieu de la pratiquer au cœur des contradictions et du conflit.

La pensée et l’action de Pierre Bourdieu jouent un rôle clef dans ce mouvement de remobilisation. Car s’il se défend de tout rapport avec la philosophie, la sociologie « pascalienne » dont il se revendique (Méditations pascaliennes, 1997) participe indiscutablement de la nouvelle radicalité critique.

Comment ne pas rendre enfin un hommage à l’œuvre de Françoise Proust – disparue, hélas en décembre 1998 –, non seulement pour sa relecture pénétrante de Kant, mais pour les deux essais majeurs qu’elle nous a légués, L’Histoire à contretemps et De la résistance  : tout un programme !

Marx, encore

Ce renouveau de la pensée critique ne se conçoit pas sans un dialogue avec l’héritage de Marx. Sa présence est significative dans l’émergence de nouveaux rapports de forces intellectuels. Derrida a publié ses Spectres de Marx en 1993 et Gilles Deleuze annonçait avant son suicide un dernier livre sur « Le Grand Karl » ! Les Congrès Marx international, organisés à l’initiative de la revue Actuel Marx, la rencontre internationale de 1998 à l’initiative d’Espaces Marx pour le cent cinquantenaire du Manifeste ont témoigné de la vitalité de la recherche. Dans le champ plus directement philosophique elle est illustrée par les travaux d’André Tosel, Georges Labica, Henri Maler, Michel Vadée (Marx, penseur du possible), Michaël Lowy, Lucien Sève (Critique de la raison bioéthique, Sciences et dialectique de la nature), Patrick Tort.

Et ce n’est évidemment qu’un début.

Rouge n° 1839, 29 juillet 1999

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