Tous les textes du philosophe Daniel Bensaïd.

Daniel Bensaïd

septembre 1998

L’histoire unique contre la pensée unique

À propos du livre de Jean François Kahn Tout était faux [1].

Tout était faux ! Tout était faux ? Jean-François Kahn est au premier abord fidèle au rôle d’imprécateur iconoclaste qu’il s’attribue volontiers. On trouve pêle-mêle, dans son dernier livre, de pertinentes impertinences, des formules qui font mouche, mais aussi de vigoureux enfoncements de portes ouvertes.

Là où la plupart des observateurs du train du monde sont borgnes et ne veulent voir que la débâcle du « communisme réel » ou le triomphe définitif de la puissance marchande, il souligne, tout au long du siècle, l’interaction, le conditionnement réciproque, le jeu de bascule entre les deux. Il en conclut que le projet néolibéral, désormais livré à lui-même, privé de l’alibi de son autre, est bien capable de ressusciter par ses outrances une tentation néostalinienne. Il y a encore quelques années, lorsque la Russie libérée apparaissait à Jean-Marc Sylvestre comme la terre de la grande promesse des profits et des dividendes, la thèse serait apparue originale. Elle l’est beaucoup moins en pleine débâcle eltsinienne.

Mais l’ambition de cet « adieu au siècle du mensonge » en forme de bilan va bien au-delà. Il prétend tirer la morale de l’histoire, dire le dernier mot et baisser le rideau. On est alors surpris de voir le pourfendeur de la pensée unique se livrer à la construction rétrospective d’une histoire unique : le régime stalinien était le seul socialisme possible et « sa soi-disant dérive n’était que l’expression de sa nature ». Toute l’histoire tumultueuse du siècle devient ainsi, sinon le périple de l’idée hégélienne, du moins le déploiement d’une nature programmée. Ainsi, « le seul qui avait vu juste » – que le communisme n’était pas viable sans la terreur – « c’était Staline », incarnation de cette implacable nature à l’instar du Napoléon équestre incarnant l’esprit du monde sous les fenêtres du philosophe de Iéna !

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Sébastien Marchal

Le stalinisme ne saurait donc être considéré comme une perversion, « mais comme le mode tendanciellement naturel du socialisme au XXe siècle », puisqu’aussi bien « il n’y avait pas d’autres possibles ». Exclus donc du sens unique de l’histoire les possibles latéraux et la part non fatale du devenir. Ni Trotski, ni Boukharine, ni quiconque n’aurait pu faire autre chose. Soit il faut se résigner aux conséquences totalitaires inéluctables du socialisme ; soit il faut renoncer une fois pour toutes à cette chimère meurtrière quelles qu’en soient les variantes.

Que reste-t-il alors comme alternative au capitalisme réellement existant, dont l’acharnement libéral à débrider les marchés, à dévorer l’espace public, à renforcer la concurrence et les inégalités, exprime la logique intrinsèque aussitôt que les rapports de force le lui permettent ? Dans sa péroraison, Jean-François Kahn invite à repenser « les vraies révolutions afin d’exorciser les fantômes et leurs caricatures ». Les « vraies révolutions », si on l’a bien lu, ce sont tout simplement les réformes (une recomposition sans rupture des structures) qu’un réformisme sans réformes n’ose même plus entreprendre. C’est cette proposition du juste milieu, de l’éternel mitan défini par soustraction des extrêmes, ce lieu géométrique du « ni-ni », que l’auteur baptise « centrisme révolutionnaire », aussi introuvable que l’opportunisme à principes ou que les trous noirs psychédéliques… Il suffirait donc – Mondial oblige – de « recommencer le match, en replaçant la balle au centre ». Mais l’histoire n’est pas un jeu. On ne remet pas les compteurs à zéro. La partie ne finit pas. JFK procède (à front renversé – accordons-le) à la manière de Stéphane Courtois dans le Livre noir : au lieu d’une analyse historique et sociale du stalinisme en tant que phénomène singulier, il développe une mythologie psychologique extensible. Du point de vue de la « réforme stalinienne » ou du « stalinisme idéologique », bien des chats sont gris ou bruns : dans le même sac, Staline, Blanqui, Saint-Just, Mao, bourreaux staliniens et victimes, mais aussi tous les despotes et tous les intégrismes, Saddam, Kadhafi, Khomeyni. Si les nouveaux philosophes n’avaient déjà fait le coup, nous aurions aussi eu droit à Platon et à Saint-Paul.

Le concept perd en contenu ce qu’il gagne en extension. Le siècle s’obscurcit davantage et le mystère s’épaissit : si tout était falsification et mensonge, pourquoi tant de crédulité, à désespérer de l’humanité ?

Heureusement, la pensée lucide, la vérité toute simple viendrait, avec JFK, illuminer ce crépuscule. Il prend d’ailleurs congé, sans fausse modestie, des « tonnes de production livresque », de « logorrhée éditoriale », d’« élucubrations et d’analyses doctrinales », de « foutaises et d’escroqueries intellectuelles », sans citer le moindre auteur ! Comme si Boukharine, Préobrajensky, Trotski, Bruno Rizzi et Pierre Naville, Rudolf Bahro et Moshe Lewin, Ernest Mandel et David Rousset, Tony Cliff et Castoriadis, Charles Bettelheim ou Mikhaïl Guefter, ne pouvaient plus rien nous apprendre.

Ce n’est plus la pensée unique, c’est la pensée zéro.

Les idées ont certes leur efficacité propre, leurs filiations et leurs héritages. Mais, pour comprendre, il faut reprendre cette matière lourde des forces sociales en mouvement, la travailler, la pétrir, à la lumière du présent. Cela éviterait de renforcer l’idée, chère à Stéphane Courtois, que le stalinisme est bien la forme accomplie du communisme : qu’il n’est pas le résultat d’une contre-révolution, attestée par de gigantesques conflits sociaux et des millions de morts, mais le fruit naturel de la révolution russe. Cela aiderait sans doute à comprendre comment la « contre-réforme » (plutôt que la « révolution ») libérale a pu venir aussi facilement à bout de régimes bureaucratiques édifiés sur les ruines de l’initial révolutionnaire (alors que la propagande reaganienne, avec le renfort de Glucksmann et d’Edgar Morin, faisait de ces régimes un épouvantail pour légitimer la guerre des étoiles !) ; et pourquoi une bureaucratie parasitaire a pu se métamorphoser aussi vite en bourgeoisie mafieuse et parasitaire ; et enfin pourquoi ce capitalisme tardif et « lumpenisé » génère en Russie un nouveau quart-monde plutôt que l’eldorado annoncé…

Cela permettrait de repérer les nœuds et les bifurcations pour mieux se projeter dans le nouveau millénaire, au lieu de tirer une morale démoralisante et démoralisée de l’histoire : tous des menteurs, des nuls et des gogos ! Hors du « centrisme révolutionnaire » (? ??!!!), point de salut ? Heureusement, l’avenir est plus ouvert. Car le sens du réel ne va pas sans la part du possible, qui est aussi celle de la volonté politique face aux prétendues fatalités de l’économie et de l’histoire.

Marianne, 7-13 septembre 1998

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Notes

[1] Tout était faux, Jean-François Kahn, Fayard, 1998.