Tous les textes du philosophe Daniel Bensaïd.

Daniel Bensaïd

avril 2004

« L’œil de la poésie »

Gamin, la lecture de la Guerre du feu, dans la collection illustrée « Rouge et Or », me passionnait. Je suivais le cœur battant les efforts de Noah et de ses frêles compagnons pour protéger l’étincelle et conserver la flamme.

Sauver ce qui aurait pu, et pourrait encore, se perdre, passer le relais entre générations, c’est un peu notre guerre du feu [1]. Il est des combats plus glorieux et des victoires plus retentissantes. Mais, si chétive et obscure soit-elle, celle-ci ne serait pas la moindre.

Le paysage politique est aujourd’hui dévasté par les batailles perdues sans même avoir été menées. Les forces nécessaires à la reconstruction existent et le rapport entre le capital et le travail reste asymétrique : le premier ne pourra jamais se passer du second, alors que le second peut fort bien se passer du premier. Ces dix dernières années, une gauche sociale a refait surface, pas encore une gauche politique à sa mesure, qui permette de marcher sur deux jambes.

Pour que l’autre monde nécessaire devienne effectivement possible, une autre gauche aussi est nécessaire. Pas une gauche light, comme le beurre sans matière grasse, le vin sans alcool et le café sans caféine, mais une gauche de combat, à la mesure d’une droite de combat. On ne peut plus se contenter en effet d’une gauche résignée au rôle subalterne d’opposition de la bourgeoisie républicaine ou libérale. Il faudra bien finir par briser ce cercle vicieux de la subordination.

Ce sera le rôle des nouvelles têtes qui affleurent à peine. L’œil de la poésie voit parfois beaucoup plus loin que celui de la politique. Il y a un demi-siècle, André Breton scrutait déjà leur apparition, quelque part dans le monde. Nul, alors, ne pouvait dire avec certitude ce qu’elles allaient inventer. Mais elles ne pouvaient manquer de surgir : « Dans la tourmente actuelle, devant la gravité sans précédent de la crise sociale aussi bien que religieuse et économique, l’erreur serait de les concevoir comme produits d’un système que nous connaissons entièrement. Qu’elles viennent de tel horizon conjecturable, nul doute : encore leur aura-t-il fallu faire leurs plusieurs programmes adjacents de revendication, dont les partis jusqu’ici ont estimé n’avoir que faire – ou l’on retombera vite dans la barbarie. Il faut non seulement que cesse l’exploitation de l’homme par l’homme, mais que cesse l’exploitation de l’homme par le prétendu Dieu, d’absurde et provocante mémoire. Il faut que soit révisé de fond en comble, sans trace d’hypocrisie et d’une manière qui ne peut plus rien avoir de dilatoire, le problème des rapports de l’homme et de la femme. Assez de faiblesses, assez d’enfantillages, assez d’idées d’indignité, assez de torpeurs, assez de badauderie, assez de fleurs sur les tombes, assez d’instruction civique entre deux classes de gymnastique, assez de tolérance, assez de couleuvres [2]. »

Une lente impatience, extrait, avril 2004

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Notes

[1] Nous avons hérité, nous aussi, de ces passeurs insoumis, dont la génération est en train de s’éteindre. En quelques années, les réunions au Père Lachaise ou au cimetière du Montparnasse se sont multipliées pour un dernier adieu à David Rousset, à Pierre Naville, à Yvan Craipeau, à Marcel Bleibtreu, à Rodolphe Prager, à Daniel Singer, à Stanislas Tomkiewicz. Les derniers des mohicans ne sont plus très nombreux.

[2] André Breton, Prolégomènes à un troisième manifeste surréaliste [1953], Paris, Jean-Jacques Pauvert, 1962.