Tous les textes du philosophe Daniel Bensaïd.

Daniel Bensaïd

décembre 1989

Bicentenaire de la Révolution française

La cérémonie a dévoré la fête

Au seuil de son bicentenaire, la rumeur académique et médiatique annonçait la Révolution française terminée, enfin sortie de l’histoire pour devenir « une histoire » [1]. Une bien bonne. À raconter en famille.

Terminée ?

En tant qu’événement, ce n’était pas vraiment un scoop. À, peine un vieux tuyau percé. On savait bien, au siècle dernier, que la Révolution s’était achevée, non victorieuse, mais amèrement défaite, quelque part entre brumaire 93 et thermidor 94. Michelet ne s’y trompait pas : « Après, tout ceci n’est plus de la Révolution. Ce sont les commencements de la longue réaction qui dure depuis un demi-siècle [2]… »

En tant que projet, rêve vers l’avant, ou principe espérance, c’est une autre paire de sans-culottes !

Indignée de cet anniversaire en forme d’obsèques nationales, la vieille dame est passée à l’Est. On l’a signalée au milieu des foules à Tienanmen, à Berlin, à Prague… On ne l’a guère aperçue à Paris.

À la veille du Bicentenaire, la France unie faisait déjà du Fukuyama sans le savoir.

Les présidents de la mission du Bicentenaire passaient. Leur mandat restait. « Ma nomination, c’est quoi ? Le consensus… », confiait Michel Baroin, alors qu’Edgar Faure réclamait une « ecclésiale réconciliation ». Retrouvailles et bousculades au juste milieu (les Blancs avec les Bleus), terminus conjoint de l’histoire et du politique, début de l’éternité : la Révolution disparaissait dans le trou noir de la « République du centre » [3].

L’histoire s’est rebiffée. L’éternité a fait long feu.

Régis Debray a donné l’alerte : à trop jeter de lest, à trop effacer la mémoire collective, le pays risquait de se trouver en état d’apesanteur au moment d’entrer dans l’Europe. Dans le vide identitaire de la gestion socialiste réduite aux acquêts, dans la béance du « grand dessein » introuvable, pourraient s’engouffrer fanatisme et intégrisme refoulés. Il fallait restaurer en toute urgence l’identité minimale, la ligne Maginot idéologique de la République et de la Nation, battue en brèche par la mondialisation de l’économie et de la culture [4].

Retour à Clémenceau.

La vacuité des mots

Le discours présidentiel du 17 juin dans la salle du Jeu de paume officialisait ce recentrage républicain, d’autant plus nécessaire que la grande ouverture du second septennat s’était déjà réduite à un modeste entrebâillement : « La Révolution a fait la République. Celle-ci ne peut sans se renier oublier ce qu’elle est, d’où elle vient, la pensée dont elle procède [5] […]. » Disgrâce de Furet. Rappel de Vovelle.

Pas de mauvaise querelle : une remémoration collective vaut bien quelques deniers publics. Le vrai peuple a la vraie fête généreuse. Mais, en l’occurrence, la cérémonie a dévoré la fête. L’État a confisqué la mémoire et les marchands l’ont débitée en souvenirs de pacotille. Du grand spectacle de Goude au cinéma de patronage d’Enrico-Heffron, en passant par les cavalcades écumantes de Valmy, on a cru que l’énormité de l’image compenserait la vacuité des mots.

Comme les valseuses du 14 Juillet, le Bicentenaire officiel a donc hésité et tournoyé sur place : en panne de message fort. Pourquoi pas une nouvelle déclaration des droits, une nouvelle citoyenneté pour le troisième millénaire ? Non une citoyenneté fendue en deux, séparant les droits de l’homme et du citoyen, toujours parallèles et ne se joignant jamais, mais une citoyenneté pleine et entière, et embrassant les droits politiques et civiques, aussi bien que les droits, également imprescriptibles, à l’emploi, à l’éducation, à la santé, sans frontières ni discriminations.

Une telle déclaration ne pouvait tomber des sommets de l’État.

Elle pourrait seulement jaillir de peuples assemblés.

Or « la société civile » a été invitée à assister en spectatrice à son phagocytage par l’État. Jean-Noël Jeanneney a labellisé à tour de bras. Mais point de confrontation politique. Disqualifié par sa surproduction de mensonges déconcertants, le Parti communiste a fait le dos rond. La vieille droite ragaillardie a manifesté petitement dans l’indifférence du 15 août.

En définitive, la seule initiative populaire (non labellisée et gratuite !) aura été la manifestation-concert du 8 juillet à la Bastille, pour l’abolition de la dette du tiers-monde, dîme de notre temps.

Alors finie la Révolution, et, plus encore, l’ère des révolutions ? Place à celle des modernisations apolitiques et impartiales, des mutations technologiques, des évolutions sans ruptures ni surprises ? La fin d’une ère n’est jamais que le commencement d’une autre. Et si la révolution créatrice changeait de peau ? Non pour opposer 89 à 93 ou à 17 [6]. Mais pour multiplier 89 par 93, conjuguer égalité et liberté. L’histoire peut changer de sens. Elle ne rebrousse pas chemin.

Le Monde du 8 décembre 1989

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Notes

[1] « La Révolution est devenue une histoire, puisqu’elle est finie », François Furet, La Gauche et la Révolution française au milieu du XIXe siècle, Hachette, 1986.

[2] J. Michelet, Les Femmes de la Révolution, Calmann-Lévy, 1898.

[3] François Furet, Jacques Julliard, Pierre Rosanvallon, La République du centre, Calmann-Lévy, 1988.

[4] Régis Debray, Que vive la République, éditions Odile Jacob.

[5] François Mitterrand, Discours du Jeu de paume.

[6] Voir Edgar Morin, dans Le Monde du 9 juin.