Tous les textes du philosophe Daniel Bensaïd.

Daniel Bensaïd

1994

À propos du « marxisme analytique » et de la « théorie de l’histoire »

La discordance des temps

En 1994, Daniel Bensaïd travaille à un ouvrage sur « Marx, l’histoire, la science et le conflit », approche de la théorie de l’histoire, via, notamment, le marxisme analytique anglo-saxon… Cet article constitue alors la substance d’un chapitre du livre à venir. De fait, son travail donnera lieu à deux ouvrages – Marx l’intempestif, chez Fayard, et La Discordance des temps, aux éditions de la passion – publiés parallèlement.

Voici venus des temps de restauration.
D’ordre ? À la mesure des désordres.De progrès ? On peut en douter. Rien d’étonnant cependant à ce que les tentations positivistes reviennent, sous des oripeaux modernisés, hanter la critique du capital. L’Allemagne, l’Europe latine, l’Europe centrale sont longtemps apparues comme les foyers vivants de la théorie marxiste. La rénovation semble désormais souffler du Nord. L’obscurcissement de la lutte des classes est propice à la réconciliation avec le marché et à l’engouement envers les philosophies du contrat.

L’école dite du « marxisme analytique » ou du « choix rationnel » fournit un travail attentif et souvent méticuleux sur les textes. Par-delà des nuances et parfois des divergences, des auteurs tels que Gerald Cohen, John Roemer, Jon Elster opposent l’« individualisme méthodologique » au « collectivisme méthodologique ». Le terme de « marxisme analytique » est le titre d’un recueil publié en 1986 par John Roemer où figurent des contributions de Robert Brenner, Gerald Cohen, Jon Elster, Adam Przeworski, John Roemer, Erik Olin Wright, Philippe Van Parijs. E.O. Wright caractérise ce courant comme « une tendance intellectuelle au sein d’un marxisme académique à nouveau influent ». Sans minimiser les désaccords qui opposent ces chercheurs sur presque toutes les questions pratiques cruciales, il souligne leur engagement méthodologique commun : respect des normes scientifiques conventionnelles ; importance accordée à une conceptualisation systématique (« attention particulière à la définition des concepts et à la cohérence logique des répertoires entre concepts interdépendants ») ; spécification attentive des progrès de l’argumentation qui lie les concepts entre eux avec « utilisation explicite de modèles systématiques ; importance de l’action intentionnelle et des individus dans les théories tant explicatives que normatives ». Le plus circonspect du groupe envers l’« individualisme méthodologique », Wright pose franchement la question de bon sens : « Que reste-t-il du marxisme après tout cela [1] ? » En effet.

Les tenants du marxisme analytique sont convaincus que le marxisme doit aspirer sans réserve « au statut de science sociale authentique », et « ne pas se dispenser de critères scientifiques ». Comme hier la quête de la coupure épistémologique, cette démarche ambitieuse, influencée par la pragmatique et la théorie des jeux, présuppose un accord difficile sur ce qui fait science et sur ce qu’en sont les critères. Un rôle décisif est réservé à la recherche empirique. Beaucoup de temps doit être consacré, insiste Wright, à « défendre des définitions spécifiques » et à examiner l’interdépendance logique entre concepts : « La condition nécessaire au développement de théories fécondes est l’élaboration de concepts logiquement cohérents. » Il justifie le recours à des modèles abstraits, « parfois hautement formalisés », inspirés de la théorie des jeux. Enfin, et bien que ce soit l’aspect le plus controversé au sein du groupe, l’accent est mis sur le comportement d’acteurs rationnels et les « microfondations [2] ». Pour Roemer notamment, les modèles du choix rationnel constituent les outils privilégiés : la théorie de l’équilibre général et l’arsenal de modèles développé par l’économie néoclassique permettraient de développer une théorie de la formation de la préférence et d’entrevoir les fondements d’une psychologique matérialiste.

Ellen Meiskins Wood définit le « marxisme du choix rationnel » comme « la théorie de l’exploitation de l’histoire selon Roemer plus la théorie de l’histoire selon Cohen ». Les motifs de cet accouplement ne sont pas immédiatement évidents. Dès lors que les classes se dissolvent dans l’interaction des intérêts individuels, l’histoire semble devoir s’immobiliser dans l’éternel recommencement du jeu. Les parties peuvent se succéder, sans lien ni progrès de l’une à l’autre, le sens s’évanouir dans une combinatoire indifférente des dotations et des motivations. L’histoire selon Roemer ne sombre pourtant pas dans la répétition uniforme de ses figures. Elle progresse par élimination des formes de propriété et d’exploitation devenues socialement non nécessaires en un sens dynamique : « Il semble que l’histoire élimine nécessairement les diverses formes d’exploitation dans un certain ordre. » Dans la mesure où de moins en moins de biens de production peuvent fonctionner en tant que propriété, la flèche du temps historique exprimerait à la fois un déterminisme technologique profond et un procès irréversible de socialisation de la propriété.

Une théorie de l’histoire ?

Elster et Cohen veulent répondre au défi que constitue l’avènement en ce siècle d’une formation sociale inédite : le totalitarisme bureaucratique. Même chez les opposants à la contre-révolution stalinienne, on trouve souvent l’idée d’une normalité en regard de laquelle la révolution aurait « dégénéré » et l’État serait « déformé ». Sortie de son lit ou de ses gonds, l’Histoire finirait bien, après un « détour » ou un dérapage plus ou moins long, par y rentrer.

Quelle place le stalinisme peut-il donc occuper dans une représentation rationnelle de l’histoire ? Son surgissement doit-il ruiner toute image du progrès et renvoyer le tableau historique à l’esthétique shakespearienne du bruit et de la fureur ? Quelles sont ses conséquences pour une politique actuelle de l’émancipation ? Les questions sont légitimes. Les réponses hasardeuses. De la préface au Capital, Elster retient que les conditions d’un communisme viable doivent apparaître de manière endogène… « Si elles doivent apparaître. » Car elles n’apparaîtront pas nécessairement. La foi irraisonnée de Marx en la matière viendrait d’une prémisse téléologique tenace : « L’heure du communisme sonnera et, par conséquent, toutes les conditions nécessaires à son apparition seront un jour réunies. En ce sens, le schéma de développement de Marx va de l’avenir au présent et non pas dans l’autre sens. Il n’a pas envisagé que l’avènement du communisme puisse être prématuré et que, à l’instar du mode de production asiatique, celui-ci devienne un cul-de-sac de l’histoire [3]. » « Prématuré », le mot est lâché.

Chez Elster comme chez Cohen, la controverse sur le juste rythme de l’histoire sollicite quelques pages connues de la préface de 1859 à la Contribution à la Critique de l’économie politique :

« Dans la production sociale de leur existence, les hommes entrent en des rapports déterminés, nécessaires, indépendants de leur volonté, rapports de production qui correspondent à un degré de développement déterminé de leurs forces productives matérielles. L’ensemble de ces rapports de production constitue la structure économique de la société, la base concrète sur laquelle s’élève une superstructure juridique et politique et à laquelle correspondent des formes de conscience sociale déterminées. Le mode de production de la vie matérielle conditionne le processus de vie social, politique et intellectuel dans son ensemble. Ce n’est pas la conscience des hommes qui détermine leur être ; c’est inversement leur être social qui détermine leur conscience. À un certain stade de leur développement, les forces productives matérielles de la société entrent en contradiction avec les rapports de production existants, ou, ce qui en est l’expression juridique, avec les rapports de propriété au sein desquels elles s’étaient mues jusqu’alors. De formes de développement des forces productives qu’ils étaient, ces rapports en deviennent des entraves. Alors s’ouvre une époque de révolution sociale… Une formation sociale ne disparaît jamais avant que ne soient développées toutes les forces productives qu’elle est assez large pour contenir, jamais des rapports de production nouveaux et supérieurs ne s’y substituent avant que les conditions d’existence matérielles de ces rapports soient écloses dans le sein même de la vieille société. C’est pourquoi l’humanité ne se propose jamais que des tâches qu’elle peut résoudre, car, à y regarder de plus près, il se trouvera toujours que la tâche elle-même ne surgit que là où les conditions matérielles pour la résoudre existent déjà ou du moins sont en voie de devenir.  »

En dépit (ou à cause) de ses intentions didactiques, ce texte pose plus de problèmes qu’il n’en résout et multiplie les malentendus possibles. G. Cohen commence par dissocier les forces productives de la structure économique. Elles ne constituent pas pour lui un rapport, mais une propriété ou un objet, premier et moteur. Il insiste ensuite sur la notion plusieurs fois mentionnée de correspondance. Marx affirme que les rapports de production « correspondent aux forces productives à un certain stade de leur développement ». D’où découle la célèbre formule : « Une formation sociale ne disparaît jamais avant que ne se soient développées toutes les forces productives pour lesquelles elle est largement suffisante. » Cohen en conclut que « nous pouvons attribuer à Marx non seulement une philosophie de l’histoire, mais encore ce qui peut être désigné comme une théorie de l’histoire, qui n’est pas une construction réflexive distanciée de ce qui arrive, mais une contribution à la compréhension de sa dynamique interne ».

Conformément au titre du livre, sa thèse s’annonce comme une » défense » sincère et résolue de ladite théorie. De l’Idéologie allemande aux Théories sur la plus-value, il recense ce qui pourrait conforter une rigoureuse détermination des rapports de production par le niveau de développement des forces productives, car « aucune révolution ne triomphera avant que la production capitaliste ait élevé la productivité du travail au niveau nécessaire [4] ».

Ainsi, sans « la prémisse pratique absolument nécessaire » d’une productivité élevée, une tentative de socialisation forcée ne saurait aboutir qu’à la généralisation de la pénurie. Une fois la classe dominante expropriée, la classe travailleuse ne serait pas capable pour autant de fonder une communauté socialiste. Dès les Manuscrits de 1844, Marx envisage en effet que l’appropriation étatique des moyens de production, loin d’aboutir à l’émancipation réelle du salarié, puisse signifier la généralisation du salariat sous la forme du « communisme grossier » (que nous pourrions traduire aujourd’hui par « collectivisme bureaucratique »). Les tentatives » prématurées » de changement du rapport social seraient ainsi condamnées à la restauration capitaliste dans les pires conditions.

Plusieurs questions sont ici confondues. Dans ses polémiques contre les communistes utopistes, Marx insiste sur les conditions de possibilité du socialisme. La simple socialisation de la pénurie ne pourrait, selon sa forte expression, que « ramener toute la vieille merde ». Ce rappel n’est jamais inutile. Ainsi, le développement de la critique écologique du productivisme prête souvent à naïveté et à confusion. S’il s’agit de démasquer la fausse innocence des forces productives et de souligner leur ambivalence (facteur de progrès autant que de destructions potentielles), les désastres de ce siècle suffisent amplement à en établir la pertinence, sans avoir à réhabiliter pour autant les robinsonnades d’une émancipation par la croissance zéro et l’économie de cueillette. Le développement des forces productives n’est pas un mal en soi. Mais il n’existe pas, sauf dans une représentation strictement déterministe de l’histoire, un seul développement possible, à sens unique et socialement neutre. Plusieurs modes de développement aux conséquences sociales et écologiques opposées sont toujours concevables. La satisfaction des besoins sociaux élémentaires sur la base d’un temps de travail moindre, l’émancipation de l’humanité de la condamnation au travail forcé, passe par un développement impétueux des forces productives.

Une socialisation efficace de la production exige donc un certain niveau de développement. Si le prolétariat est censé jouer un rôle clef dans cette transformation, c’est notamment parce que la division et la socialisation du travail créent les conditions d’une organisation consciente de l’économie, orientée par les besoins sociaux : un degré nécessaire d’industrialisation et de concentration de la production, un acquis scientifique et technologique indispensable. Dans une économie de plus en plus fortement internationalisée, le seuil minimum de développement des forces productives ne saurait être estimé pays par pays : relatif et mobile, il varie en fonction des liens de dépendance et de solidarité au sein de l’économie-monde ; moins un pays est développé, plus il est tributaire des rapports de force internationaux.

Ces contraintes sont parfaitement compréhensibles sans qu’il soit besoin de « défendre » la théorie de l’histoire à la manière de l’orthodoxie déterministe de la IIe Internationale, ainsi que l’assume ouvertement Cohen : « Ce que je défends, c’est un matérialisme historique vieilli, une conception traditionnelle selon laquelle l’histoire est d’abord le développement de la capacité productive humaine : les formes de société croissent ou déclinent dans la mesure où elles permettent ou entravent ce développement. » Le capitalisme a été nécessaire « dans la mesure où il a étendu la domination de l’homme sur la nature ».

À contre-courant des nouvelles utopies douces, Cohen insiste donc sur le primat des forces productives : « Quand Marx dit que les rapports de production correspondent aux forces productives, cela veut dire que les premiers sont adéquats aux seconds. » Le critère d’évaluation du rôle historique du capital résiderait ainsi dans le vieux rêve de domination de l’homme sur la nature, plutôt que dans l’épanouissement des besoins et des facultés. Remplacer correspondance par adéquation ne nous avance pas d’un saut de puce : rapports et forces sont-ils en correspondance ou en adéquation ? Ni symétrique ni réciproque, cette correspondance détermine un champ de possibles plutôt qu’elle n’établit des liens d’adéquation. Les forces y apparaissent en position déterminante en dernière instance.

Voilà bien de quoi soupçonner Marx de déterminisme technologique. Mais la « détermination en dernière instance » est toujours l’indice chez lui d’une difficulté autant que d’une solution. Ainsi les forces productives incluent l’enrichissement de la puissance de travail humain. Pourquoi concevoir, à la manière de Cohen, la relation entre forces et rapports comme une relation d’extériorité ? Les rapports de production déterminent les forces productives par le biais de la capacité de travail et par la productivité. Développement des forces productives et lutte de classe ne sont pas extérieurs l’un à l’autre. Ils relèvent de niveaux distincts de détermination, du plus abstrait au plus concret, dans la compréhension du développement historique [5].

E.O. Wright résume sous forme de théorèmes la « théorie de l’histoire » selon Cohen : 1. le capitalisme devient à lui-même sa propre barrière ; 2. ses contradictions créent les préconditions du socialisme ; 3. elles produisent aussi la classe (prolétarienne) capable de les résoudre ; 4. il n’est pas d’autre alternative historique au capitalisme que le socialisme. Cette formalisation logique a ses inconvénients, dont les implications du tiers-exclu, soulignées à propos de l’analyse des régimes bureaucratiques : ils ne sauraient dans un tel schéma se ranger que dans les catégories du capitalisme (fût-il d’État) ou du socialisme (fût-ce d’un État ouvrier déformé).

Wright s’efforce donc d’assouplir le schéma de Cohen par l’introduction de deux variantes : 3b. la capacité transformatrice du prolétariat peut se trouver indéfiniment bloquée ; et 4b. il est permis d’imaginer des alternatives post-capitalistes autres que le socialisme. Ces innovations apparaissent audacieuses dans la mesure seulement où elles corrigent une compréhension très rigide du « matérialisme historique » abusivement attribuée à Marx : l’un des axiomes du matérialisme historique aurait toujours été que « le développement historique se produit suivant une trajectoire de développement unique », qu’il n’y aurait eu qu’« une seule voie » et que les embranchements historiques ne pourraient provoquer que des détours par rapport à cette voie obligée [6].

Elster emprunte lui aussi à Cohen une théorie structurale de l’histoire, selon laquelle les forces productives seraient l’élément premier et actif du processus. Il note cependant que leur primat peut « concerner le niveau de développement, le rythme de changement, ou les deux à la fois ».

Il s’agit donc de préciser ce que l’on peut entendre par correspondance (ou discordance), dont dépendent la possibilité et l’actualité d’un changement systémique. Elster n’interprète pas grossièrement la correspondance brisée comme blocage absolu des forces productives (qui cesseraient alors de croître selon une formule de Trotski dans l’entre-deux-guerres), mais plutôt dans le sens d’une optimalité perdue : « La théorie énonce que le niveau des forces productives détermine quels sont les rapports optimaux pour leur développement ultérieur. Elle affirme de surcroît que les rapports optimaux ont tendance à s’imposer.

Cette version est probablement celle qui saisit le mieux la position théorique plus générale de Marx [7]. » Le passage de la préface affirmant qu’une formation sociale ne disparaît jamais sans que se soient développées « toutes les forces productives qu’elle est assez grande pour contenir » (et où sont évoqués des « rapports de production nouveaux et supérieurs ») peut en effet être interprété en termes d’optimalité. De même que les pages enthousiastes où Marx décrit le rôle progressiste du capital dans le bouleversement accéléré des forces productives. Les rapports de production deviendraient condamnables au nom de la correspondance rompue : « Les rapports entravent les forces lorsque les forces cessent de se développer ; cependant cette stagnation absolue constitue somme toute une interprétation des entraves moins plausible que la suboptimalité. »

Le changement révolutionnaire s’inscrirait donc à l’ordre du jour lorsque le rapport de production devient « suboptimal » par rapport au développement des forces productives. Cette hypothèse permettrait de comprendre à la fois la réalité événementielle de la Révolution russe et la faillite bureaucratique inéluctable de l’édification socialiste :

« Il est tout à fait possible que le communisme devienne supérieur au capitalisme à cet égard [le développement de l’individu] avant même qu’il ne lui soit techniquement supérieur […]. L’idée serait que la supériorité du communisme expliquerait la révolution communiste dans tous les pays sauf dans le premier où elle s’est produite. Dans ce dernier cas, il faut trouver une explication différente, qui n’a pas à nous retenir ici. La première apparition du communisme sur la scène mondiale-historique pourrait être plus ou moins accidentelle, tandis que la diffusion ultérieure serait rationnellement fondée. Une condition évidente est que la révolution ne devrait pas se produire trop tôt dans le premier pays. Ayant écarté l’idée que le communisme s’instaurera dans le pays pionnier parce qu’il est plus efficace, il n’en demeure pas moins essentiel qu’il soit introduit à un moment où le communisme peut – immédiatement ou en fin de compte – développer les forces productives plus rapidement que le capitalisme – sans quoi il ne saurait y avoir de réussite pour inspirer les pays suivants.  »

Réel et possible étant incommensurables, le problème serait celui du commencement. La supériorité alléguée du communisme à l’état de projet n’est pas vérifiable. Une fois instauré, sa supériorité pratique serait censée assurer en revanche une diffusion progressive et rationnelle. C’est pourquoi la première victoire serait nécessairement « accidentelle ». En 1917, les dés seraient en somme mal tombés. Mauvais tirage, mauvais départ : au lieu d’initier le triomphe de rapports de production plus performants, retour à la case départ.

Confronté à cette déraison historique, Elster convoque Trotski à la rescousse : « Mais la société n’est nullement agencée si rationnellement que les échéances pour une dictature du prolétariat tombent juste au moment où les conditions économiques et culturelles sont venues à maturité pour le socialisme [8]. » Pour Trotski comme pour Marx, l’histoire n’est pas si simple. Crise politique et maturité des conditions économiques ne coïncident pas forcément. Les temporalités ne sont pas uniformes. Les horloges ne sont pas réglées sur la même heure. La politique aussi est structurée comme un langage, qui a ses déplacements et ses condensations. De fait, regrette Elster, « je soutiendrai que ces deux facteurs [économique et politique] tendent systématiquement à ne pas coïncider ». Non contente de ne pas être rationnelle, l’histoire serait-elle donc un tantinet perverse ?

Plus subtile qu’un schéma mécaniste d’effondrement du capital sous la poussée des forces productives, la thèse d’Elster ne fait que déplacer le problème. Il s’agirait en effet de définir la correspondance optimale entre forces productives et rapports de production, ce dont il se garde bien. Il achoppe sur une première difficulté concernant la détermination même des forces productives : « la notion de développement des forces productives est ambiguë à plus d’un titre. On ne sait pas très bien si l’exploitation des économies d’échelle correspond à un développement des forces productives. De même, on ne sait pas très bien si les forces productives se développent lorsqu’elles permettent un surproduit plus important dans un environnement et des conditions démographiques constants, ou lorsqu’elles permettent un surproduit plus grand dans les conditions réelles, éventuellement changées. »

Il est vrai que le concept de forces productives pose un problème analogue à la plupart des concepts fondamentaux : Marx n’en livre jamais une définition stable et constante. Les énumérations descriptives des forces productives varient avec le niveau de détermination du concept. En outre, la notion de « forces productives matérielles » peut induire en erreur si l’on oublie que « matériel », dans le vocabulaire de Marx, s’oppose à « formel » et n’implique aucune conception restrictive. Ainsi, les forces productives matérielles ne sont-elles jamais réductibles à une matérialité triviale. Enfin, les différentes occurrences du concept attestent au contraire que ces forces incluent aussi bien des ressources naturelles (matières premières, énergie) et technologiques (machines, procédés), que l’organisation du travail, les connaissances scientifiques, et la façon de les produire. Loin de jouer le rôle d’un simple moteur sous le capot des rapports de production, elles sont elles-mêmes déterminées par ces rapports, tant sous l’angle de l’organisation du travail que de l’utilisation productive du savoir [9].

La notion de correspondance implique donc un rapport de réciprocité relative. De même, la non-correspondance (ou discordance) n’est pas quantifiable au niveau de la distribution. Optimalité et suboptimalité sont des approximations liées au conflit inhérent à la reproduction sociale d’ensemble. C’est pourquoi Marx semble parfois s’accommoder de l’exploitation et de l’injustice… au nom de la correspondance. Ainsi, Ricardo veut la production pour la production, « et c’est juste ». Juste ? Le capital, l’accumulation primitive, le despotisme d’entreprise comme nouvelles ruses de la raison historique ? La production pour la production « ne signifie rien d’autre que le développement des forces productives humaines, donc le développement de la nature humaine comme fin en soi », même si, ajoute Marx aussitôt, elle commence par se faire « au détriment de la majorité des hommes et de classes entières [10] ». Avancée d’un côté, régression de l’autre, le progrès porte toujours en lui sa propre négation. Du point de vue de Ricardo, celui de l’économie politique et non de sa critique, il n’est pas vil d’assimiler les prolétaires à des bêtes de somme et à des machines parce qu’il en est bien ainsi dans le cadre des rapports de production capitalistes. Son jugement est strictement scientifique pour peu que l’on admette que la science elle-même n’échappe pas à l’idéologie : « C’est stoïque, objectif, scientifique », ironise Marx. Au fur et à mesure de son développement, c’est encore l’économie politique classique (et non sa critique !) qui présente le travail comme unique créateur de valeur d’usage et le développement des forces productives comme base économique de la société.

Nulle mesure ne peut indiquer qu’un mode de production tend à sa limite, si ce n’est la force (productive) de travail elle-même, manifestant par ses rébellions et ses insurrections une autre possibilité historique effective. Nulle loi mécanique ne préside à l’inéluctabilité victorieuse des révolutions. La correspondance n’a plus rien alors d’une mise en adéquation « biunivoque » de deux termes (infrastructure et superstructure) ; elle indique seulement un rapport de non-contradiction ou de compatibilité formelle [11]. Réciproquement, la non-correspondance ou discordance des temps détermine seulement le caractère général d’une époque : « Une époque de révolution sociale », dit Marx. Un nouveau faisceau de possibles. Rien de plus.

Le développement historique ne saurait se réduire à une alternance monotone de correspondances et de discordances. Il met en jeu le réel et le possible. Dans la lutte de chaque instant entre le rationnel et l’irrationnel, est irrationnel ce qui ne deviendra jamais histoire effective, mais, en réalité, cette irrationalité n’est que l’envers de la rationalité et « un moment dont il faut tenir compte [12] ».

Faut-il aller au-delà et chercher dans la préface de 1859 une profession de foi déterministe, les forces productives engendrant l’infrastructure des rapports de production sur laquelle s’élèverait la superstructure rigoureusement correspondante des rapports juridiques et politiques ? Si l’humanité ne se propose vraiment que les problèmes qu’elle peut résoudre, tout ne doit-il pas advenir à son heure, ni trop tôt ni trop tard, mais juste à temps ? Et si une formation sociale ne disparaît jamais avant que ne soient développées toutes les forces productives qu’elle est capable de contenir, pourquoi forcer le destin et à quel prix ?

Marx dit pourtant le contraire. Était-il prématuré ou pathologique de proclamer, dès 1793, le primat du droit à l’existence sur le droit de propriété ? D’exiger l’égalité sociale au même titre que l’égalité politique ? Jamais prématurée, l’éclosion d’un droit nouveau exprime l’actualité du conflit social. Les révolutions sont le signe d’un possible. L’indice de ce que l’humanité peut réellement résoudre. Elles ne sauraient être prématurées. Elles sont simplement, à la fois, indissociablement, de leur temps et à contretemps, trop tôt et trop tard, entre déjà plus et pas encore. Elles sont une puissance et une virtualité du présent. Un peut-être politique dont le dernier mot n’est pas dit.

Prendre le parti de l’opprimé quand les conditions objectives de sa libération ne sont pas mûres constituerait la preuve d’une vision téléologique ? Les combats « anachroniques », à contretemps, de Spartacus, de Münzer, de Winstantley, de Babeuf ne se justifieraient que comme une manière de prendre date au nom d’une fin annoncée ? C’est l’interprétation inverse qui s’impose : aucun sens de l’histoire, aucune prédestination téléologique ne justifient la résignation à l’oppression. Inactuelles, intempestives, mécontemporaines, les révolutions ne se conforment pas aux schémas préétablis de la « supra-histoire ». Elles naissent à ras du sol, de la souffrance et de l’humiliation. Leur événement n’obéit pas à l’ordonnancement ponctuel d’une Histoire universelle : on a toujours raison de se révolter. Si la correspondance invoquée avait valeur de normalité, ne faudrait-il pas épouser la cause des vainqueurs contre les impatiences qualifiées de provocations ? Marx est sans hésitation du côté des gueux dans la guerre des paysans, des niveleurs dans la révolution anglaise, des égaux dans la Révolution française, des communards voués à l’écrasement versaillais.

On peut très bien envisager que l’époque des révolutions s’éternise dans le pourrissement des temps désaccordés, que les forces productives continuent de croître avec leur cortège grossissant de dégâts, de régressions et de destructions, que la face d’ombre du progrès devienne envahissante. Henri Lefèbvre évoquait cette « croissance sans développement », où le divorce entre forces productives et rapports de production se traduit d’abord par un accroissement de la part irrationnelle.

Le socialisme était-il « prématuré » en Russie à l’aube de ce siècle ? L’interrogation suggère une théorie de la normalité historique que Cohen revendique carrément : « Nous avons déjà signalé qu’une théorie de l’histoire ne peut rendre compte de ce qui se produit d’anormal, mais nous n’avons pas précisé pour autant les critères de normalité. » Et pour cause : comment définir la normalité parmi les figures singulières de l’histoire ? Considérer comme sain l’être qui fonctionne « normalement » relève de la tautologie. A fortiori, Cohen le sent bien, lorsqu’il s’agit de l’organisme social : « Sans doute ne pourrions-nous pas faire de la tendance à l’accroissement des capacités productives une propriété caractéristique d’une société normale, pas plus que de l’ajustement des forces productives aux rapports de production. Il faut s’attendre à ce que tout concept de société normale soit moins clair et moins facile à appliquer que celui d’organisme sain. Il faut bien se rappeler que la matière de l’histoire résiste à une conceptualisation affinée. »

Suivant leur souci de ponctualité temporelle, ils pourraient aussi bien se demander si le capitalisme n’a pas trop duré et à quel prix. Corrigeant une immaturité par une sénilité, ils pourraient chercher à établir la bonne moyenne et tracer dans le siècle la juste ligne de partage, celle où le changement interviendrait juste à point, ni avant, ni après. Marx ne s’adonne pas à ces spéculations horlogères. Il lui suffit de comprendre les contradictions et les conflits de l’époque. « L’ère des guerres et des révolutions », disait Lénine.

Le reste est affaire de politique, non de prédiction, puisque tout s’engendre « selon la lutte et la nécessité ». Pas l’une sans l’autre. Les deux ensemble. De même que, dans l’histoire, « le temps du monde se montre comme unité de la règle et des vicissitudes de l’avenir [13] ».

Contretemps révolutionnaires

Correspondance des forces productives et des rapports de production, nécessité et possibilité historiques : nous voici revenus à la question initiale de la transformation des sociétés, des transitions manquées, et des révolutions « prématurées ». Non content d’attribuer à Marx le « schéma supra-historique » qu’il condamne, Elster lui reproche d’avoir imaginé un communisme ponctuel, royalement poli, venant très précisément à son heure, et de n’avoir jamais envisagé les conséquences d’une arrivée prématurée. Cette prématurité, présupposant une référence temporelle normative, n’a aucun sens chez Marx. L’histoire est faite de singularités événementielles. Un événement qui s’insérerait normalement, comme un maillon docile, dans l’enchaînement ordonné des travaux et des jours, ne serait plus de l’événement mais de la routine.

L’événement peut être dit prématuré en fonction d’un rendez-vous imaginaire, mais non dans l’horizon tremblant de la possibilité effective. Les mêmes qui reprochent à Marx son déterminisme finissent souvent par l’accuser aussi d’en avoir manqué ! Pour le marxiste « légal » Struvé comme pour les mencheviques, une révolution socialiste en Russie en 1917 était monstrueusement prématurée. La controverse ressurgit autour du bilan du stalinisme : n’aurait-il pas été plus sage et préférable de respecter les rythmes de l’histoire, de laisser mûrir les conditions objectives et le capitalisme russe, de donner à la société le temps de se moderniser ? Mais qui écrit la partition et qui bat la mesure ? Selon Elster, « deux spectres hantent la révolution communiste » : « L’un est le danger d’une révolution prématurée à la faveur d’un mélange d’idées révolutionnaires avancées et de situations misérables dans un pays qui n’est pas encore mûr pour le communisme. L’autre est le risque de révolutions conjurées, de réformes préventives introduites par le haut pour désamorcer une situation dangereuse [14]. »

Au moins Elster ne manque pas de logique : parler de révolutions prématurées oblige à s’interroger sur ce que signifient les révolutions blettes. Soucieux de ne plus céder aux berceuses des lendemains radieux, Cohen préfère se contenter d’enregistrer qu’un capitalisme affaibli rend seulement possible « une subversion potentiellement réversible du système capitaliste et non une construction du socialisme ». Il ne parvient pas à se dégager du piège que constitue la préface de 1859 : « La révolution anticapitaliste peut être prématurée et par conséquent échouer dans son objectif socialiste. » Une explication du stalinisme réduite à l’immaturité des conditions historiques demeure pourtant extrêmement pauvre. Elle nie la pertinence de tout débat stratégique, sur la prise du pouvoir en 1917, sur les opportunités de la révolution allemande de 1923, sur la signification de la Nep et sur les différentes politiques économiques envisageables, au profit d’un fatalisme mécaniste.

L’affaiblissement du capitalisme rend possible la subversion ? Soit. Il ne rend pas ipso facto possible « la construction du socialisme » ? C’est dire autre chose et en dire trop. C’est jouer sans la discuter sérieusement sur la notion cruciale de possibilité. Si l’on entend par possible la puissance, au sens de possibilité actuelle, subversion et construction sont conditionnellement compossibles bien que non fatalement liées. Faute de quoi la subversion n’aurait qu’à se consumer dans le baroud d’honneur ou à s’éteindre dans la résignation.

Marx – et Lénine – étaient plus concrets. En Russie comme ailleurs (plus qu’ailleurs), il ne s’est jamais agi du communisme « tout de suite », mais d’initier une transition socialiste. Ils n’envisageaient pas de trier les pays, entre mûrs ou immatures, en fonction d’un développement étalon des forces productives. La réponse de Marx à Vera Zassoulitch sur l’actualité du socialisme en Russie insiste sur deux éléments : l’existence d’une forme de propriété agraire encore collective et la combinaison du développement capitaliste russe avec le développement mondial des forces productives [15]. La « maturité » de la révolution ne se décide pas dans un seul pays selon un temps unifié et homogène. Elle se joue dans la discordance des temps. La chaîne peut se rompre en son maillon faible : le développement inégal et combiné rend la possibilité effective. En revanche, la transition au socialisme n’est concevable que dans une perspective d’emblée internationale. La théorie de la révolution permanente, qui systématise ces intuitions, a toujours été combattue au nom d’une vision rigoureusement déterministe de l’histoire, et l’orthodoxie stalinienne a précisément réduit la théorie de Marx au squelette d’un schéma « supra-historique » (où le mode de production asiatique ne trouvait plus place).

Le sort de la Révolution russe après 1917, le Thermidor bureaucratique, la terreur stalinienne, la multiplication des camps, ne résultent pas mécaniquement de sa « prématurité [16] ». Si les conditions économiques, sociales, culturelles ont joué un rôle déterminant, elles ne constituent pas pour autant un destin inéluctable, indépendant de l’histoire concrète, de l’état du monde, des victoires et des défaites politiques : la révolution allemande de 1918-1923, la seconde révolution chinoise, la victoire du fascisme en Italie et du nazisme en Allemagne, l’écrasement du Schutzbund viennois, la guerre civile espagnole, la faillite des Fronts populaires constituent autant de bifurcations pour la Révolution russe elle-même.

Une histoire ouverte met la catégorie du présent au cœur de sa temporalité. Émancipé des mythes de l’origine et de la fin, ce présent est le temps même de la politique. En tant que pensée stratégique de la lutte et de la décision, elle « prime désormais l’histoire ». Reprochant à Marx un « état d’esprit téléologique », Elster et Cohen n’échappent pas aux idées reçues. Pour Elster, « le capitalisme était une étape incontournable en direction du communisme », suivant « la philosophie marxienne de l’histoire ». Dans la mesure où le communisme ne devient possibilité réelle qu’à partir d’un certain seuil de développement, le capitalisme contribue, en effet, à sa manière, à en réunir les conditions. Cette banale évidence n’autorise en rien cependant la proposition rétroactive selon laquelle le capitalisme serait une étape nécessaire (incontournable) vers la fin prédéterminée du communisme. Il n’est pas équivalent de dire : a) que le communisme présuppose un degré déterminé de développement des forces productives (productivité du travail, qualification de la force de travail, essor des sciences et des techniques) auquel contribue la croissance capitaliste ; b) que le capitalisme constitue une étape et une préparation inévitable sur la voie tracée de la marche au communisme. La seconde formulation retombe dans l’illusion rétrospective, justement raillée par Marx, par laquelle « la forme dernière considère les formes passées comme des étapes conduisant à elle-même [17] ».

Cohen et Elster trouvent chez Marx la téléologie qu’ils veulent bien lui prêter. Au mépris de textes limpides sur ce point, Elster s’obstine à lui imputer « une théorie de l’histoire universelle, de l’ordre dans lequel les modes de production se succèdent sur la scène historique ». Il lui attribue sans sourciller « une attitude téléologique parfaitement cohérente à l’égard de l’histoire », admettant seulement ne pouvoir expliquer le contraste saisissant entre l’Idéologie allemande et l’œuvre ultérieure, « sinon peut-être par l’influence d’Engels ». Explication commode et inconsistante. Les textes de 1846 n’ont rien de lapsus ou d’étourderies juvéniles faisant exception à une cohérence téléologique générale. Elles s’inscrivent dans la rigoureuse continuité de la Sainte Famille. On en retrouve l’écho fidèle dans les Grundrisse et dans la Contribution de 1859  : « Si donc il est vrai que les catégories de l’économie bourgeoise possèdent une certaine vérité, valable pour toutes les autres formes de société, cela ne peut être admis que cum grano salis. Elles peuvent receler ces formes développées, étiolées, caricaturées, etc., mais toujours avec une différence essentielle. Au reste, ce que l’on appelle le développement historique repose sur le fait que la forme dernière considère les formes passées comme des étapes conduisant à elle-même ; comme, de plus, elle est rarement capable, et encore dans des conditions bien déterminées, de faire sa propre critique, elle les conçoit toujours de façon unilatérale [18]. » On ne saurait rejeter plus explicitement toute illusion rétrospective quant au sens d’une histoire dont le déroulement conspirerait au couronnement d’un présent inéluctable et, par conséquent, légitime.

À cette démythification radicale de l’histoire réduite à une simple et profane « succession de générations », Elster oppose des articles de presse circonstanciels : « La Russie agit-elle en toute liberté et de son propre élan ou n’est-elle que l’esclave inconsciente et réticente du fatum moderne, la Révolution ? Je crois en la seconde hypothèse. » De même, Marx voit-il dans la souffrance des Indes « le sous-produit inévitable du progrès ou la condition causale de ce progrès ». On peut produire des formulations analogues à propos de la guerre de Sécession, de celle de Crimée, ou de l’annexion du Texas et de la Californie par les États-Unis. Toutes ces expressions journalistiques pèsent cependant peu face à un discours critique qui liquide avec constance toute nostalgie de l’Histoire universelle.

Plus substantiellement, Elster invoque les Grundrisse : « Ce procès d’inversion n’est qu’une nécessité historique, une nécessité pour le développement des forces productives d’un point de vue historique déterminé mais en aucun cas du point de vue d’une nécessité absolue de la production ; il est au contraire une nécessité éphémère, et le résultat et le but immanent de ce procès est l’abolition de cette base elle-même. »

Voilà qui devrait selon lui dissiper toute ambiguïté : le communisme ne serait pas seulement le résultat mais le but immanent du procès, le stade final « d’intégration et de dédifférenciation » ; et le recours aux verbes impersonnels (« être assuré », « être évité »…) attesterait d’une « tournure d’esprit téléologique ». Tiré par les cheveux, l’argument apporte plutôt moins que les critiques habituelles à propos de la préface de 1859, de l’avant-dernier chapitre du livre I du Capital, ou de sa préface de 1867 aux accents évolutionnistes : « Le pays le plus développé industriellement ne fait que montrer aux pays moins développés l’image de leur propre avenir […]. Même lorsqu’une société est sur le point de parvenir à la connaissance de la loi naturelle qui préside à son évolution – et la fin ultime visée par cet ouvrage est bien de dévoiler la loi d’évolution économique de la société moderne – elle ne peut cependant ni sauter ni rayer par décret les phases naturelles de son développement. Mais elle peut abréger et atténuer les douleurs de l’enfantement. » Il est impossible de faire dire à ces pages plus qu’elles ne disent.

Toute la logique du Capital s’inscrit en faux contre ces interprétations grossières. Ainsi, Elster souligne que le capital « apparaît mystérieusement comme un agent doté d’une volonté propre ». Pour Marx, les rapports sociaux, perçus comme rapports des choses et les individus subjugués par la volonté impersonnelle du capital qui les vampirise, témoignent d’une inversion générale de l’ordre du monde.

Mais en quoi ce fétichisme relèverait-il d’une vision téléologique de l’histoire ? Aucun lien logique ne rapporte son concept au dessein de quelque mystérieuse puissance. Lorsqu’il résume simplement la théorie de Marx comme « un amalgame de collectivisme méthodologique, d’explication fonctionnelle et de déduction dialectique », Elster ne s’embarrasse ni de nuances ni de scrupules : « Toutes ces approches se laissent peut-être subsumer sous la rubrique plus générale de la téléologie. La main invisible qui supporte le capital est l’une des deux grandes formes de téléologique chez Marx, l’autre étant la nécessité que le processus finisse, au bout du compte, par se détruire [19]. »

La main invisible illustre seulement la religiosité fantasmagorique du capital. Au-delà de ses prodiges et de ses masques, Marx dévoile au contraire la réalité terrestre et profane des rapports qu’entretiennent les hommes entre eux.

Quant à la logique autodestructrice du processus, elle relève une fois encore de ces lois insolites, tendancielles, où la nécessité s’avère trouée de hasards. Le fonctionnalisme traqué par Elster apparaît alors comme l’ombre portée de l’intentionnalité classique nichée dans son propre « individualisme méthodologique » : incapable de pénétrer la logique de la chose, il ne peut que ressasser la préface de 1859, démonter et remonter le lassant Meccano des forces et des rapports, des infrastructures et des superstructures.

Parfois, le texte de Marx se charge de passion polémique, l’activisme de la volonté vient se mêler à l’anticipation rationnelle, la théorie peut se teinter de téléologie militante [20]. Mais la critique de l’économie politique le conduit à explorer une causalité nouvelle, causalité d’essence, structurelle et accidentelle à la fois, aux conséquences non prédictibles. Le développement a ses contraintes. Il délimite un champ de possibilités ouvert aux contingences de l’action sans céder pour autant aux caprices et à l’arbitraire [21].

Plus prudent qu’Elster, Cohen interprète le primat des forces productives dans un sens explicatif plutôt que causal. Pour que leur rôle moteur demeure compatible avec l’efficace propre des rapports de production, l’explication doit rester fonctionnelle. Comment en effet concilier l’histoire en tant que développement des forces productives et en tant qu’histoire de la lutte des classes. C’est bien, renchérit Elster, « une difficulté majeure du marxisme » : « On ne trouve pas trace d’un mécanisme par lequel la lutte des classes encourage l’essor des forces productives. » Au lieu d’approfondir cette hypothèse trop vite abandonnée, il abat le même joker : « Une fois encore, il faut chercher l’explication dans la vision téléologique de l’histoire. » Il y aurait chez Marx « un rapport très étroit entre la philosophie de l’histoire et la prédilection pour l’explication fonctionnelle [du type A est arrivé parce que A a causé B]. C’est certainement parce qu’il croyait l’histoire dirigée vers un but, qu’il pensait justifié d’expliquer non seulement les modes de comportement, mais aussi les événements particuliers en fonction de leur contribution à cette fin [22]. »

Mais où sont ces « événements particuliers » expliqués par la fin de l’histoire ? Le 18 Brumaire, la guerre de Sécession, la Commune de Paris sont au contraire saisis dans leur singularité événementielle, déterminée et contingente. C’est pourquoi la question du développement capitaliste ou non de la Russie est traitée comme historiquement ouverte et non comme téléologiquement résolue. Elster ne parvient jamais à réunir ce que l’énoncé du problème a artificiellement séparé : les forces productives et la lutte des classes. Comme si les modalités de la lutte étaient extérieures et indifférentes au développement des forces et comme si la lutte n’était pas toujours déjà donnée parmi les déterminations des forces productives ! En résistant à l’exploitation de leur force de travail, les salariés tendent à libérer de nouvelles forces productives et à trouver de nouveaux gisements de productivité. On peut y voir une « loi interne » ou « immanente », sans qu’il soit besoin pour cela de vision téléologique. Un développement cumulatif des forces productives n’exclut pas la décadence ou la disparition de civilisations vaincues. S’il semble irréversiblement fléché, dans la mesure où la productivité du travail continue de s’élever à l’échelle planétaire, Rome peut toujours être renversée par la barbarie et la chute des empires n’est pas un thème réservé aux péplums et à la science-fiction.

Cohen distingue trois degrés de potentialité : 1. dans certaines conditions, x deviendra y ; 2. dans certaines conditions normales, x deviendra y ; 3. dans toutes les conditions normales, x deviendra y. L’énoncé de ces degrés sous forme de lois présuppose un critère de normalité et ne va pas au-delà de la possibilité formelle. Que signifieraient des « conditions normales » pour des situations historiques singulières ? La nécessité et la possibilité historique ne fondent pas des prédictions, si ce n’est des prédictions conditionnelles, autrement dit des prophéties, à la manière de Lénine annonçant « la catastrophe imminente… et les moyens de la conjurer » ! C’est pourquoi, à la différence de la prédiction physique, l’anticipation historique s’exprime dans un projet stratégique. Changement de registre et de rationalité : le plan en étoile remplace la ligne droite.

Actualisant un possible, la révolution est essentiellement intempestive et, dans une certaine mesure, « prématurée », une sorte d’imprudence créatrice ? Une révolution « juste à temps », sans risques ni surprises, serait une révolution sans révolution, un événement sans événement. Car l’événement surgit précisément de la non-contemporanéité, du contretemps, de la discordance des temps.

Aveuglés par le primat unilatéral des forces productives, Cohen et Elster font fausse route. Alors que Marx s’efforce de percer le secret des cycles et des rythmes, de renouveler l’écriture de l’histoire, ils s’obstinent à en reconstruire une théorie introuvable.

Ils passent ainsi à côté de la contradiction non surmontée : celle d’une « transition » inscrite dans une représentation rigoureusement immanente du développement historique. Maurice Godelier a bien souligné les hésitations sur ce point d’un Marx tenté de penser le passage du capitalisme au socialisme suivant le modèle de la transition entre féodalisme et capitalisme. Le communisme devrait naître des entrailles du capital avant de le dominer, en vertu d’une loi génétique quasi naturelle. Les germes de la société future se développeraient dans les pores de la société actuelle suivant un long processus de gestation. C’est bien, en un sens (mais en un sens seulement), le cas : l’accumulation du capital engendre la concentration de la force de travail, l’élévation de la capacité productive, la coopération élargie dans le travail, la socialisation tendancielle de la production, un essor sans précédent des sciences et des techniques, une intégration croissante du travail intellectuel aux forces productives ; la lutte des classes fait éclore en même temps de nouvelles et de nouveaux droits…

Mais comment concilier ce développement tendanciel avec sa négation, inhérente au fétichisme généralisé de la marchandise et à la réification du rapport social ? Marx ne cesse de répéter que le rapport entre travail salarié et capital reproduit dans un cercle infernal la mutilation physique et mentale du travailleur, la soumission des hommes aux choses, l’assujettissement à l’idéologie dominante [23]. La question de la révolution prématurée prend ici un sens que Cohen et Elster ne semblaient pas soupçonner : elle n’est pas « prématurée » dans tel ou tel pays, en raison d’un développement insuffisant des forces productives ; elle l’est en quelque sorte structurellement et essentiellement. Dans la mesure où la conquête du pouvoir politique devance la transformation sociale et initie un processus d’émancipation culturelle, le commencement est toujours un saut périlleux, possiblement mortel : son temps suspendu est propice aux usurpations bureaucratiques et aux confiscations totalitaires.

Critique communiste n° 139, automne 1994

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Notes

[1] Erik Olin Wright, Interrogating Inequality. Cette question était déjà posée par J. Roemer dans Analytical marxism : « Pourquoi ce type de travail s’appellerait-il marxiste ?… Je ne suis pas sûr qu’il le doive. » Wright qui se perçoit lui-même comme le plus « intransigeant » du groupe estime que le marxisme continue de poser des questions pertinentes et offre un cadre conceptuel encore fécond pour apporter certaines réponses, à condition de renoncer à tout impérialisme épistémologique et d’admettre que les classes sont une clef explicative centrale pour nombre de problèmes mais non pour tous.

[2] E.O. Wright en particulier conteste l’identification du marxisme analytique et de l’individualisme méthodologique : « En réalité, nombre de marxistes analytiques se sont montrés explicitement critiques envers l’individualisme méthodologique et se sont opposés au recours exclusif aux modèles de rationalité abstraite pour interpréter l’action humaine », op. cit., p. 190.

[3] J. Elster, op. cit., p. 417.

[4] Marx, Théories sur la plus-value.

[5] Dans la Face cachée du Moyen Âge (La Brèche, 1988), remarquable recherche sur les premiers pas du capital, I. Johsua renverse la proposition du primat des forces productives dans lequel il voit un effet idéologique du « productivisme » : « La contradiction motrice de ce Moyen Âge n’est point celle entre forces productives et rapports de production, mais bien celle, directe, entre rapports de production eux-mêmes […]. Nous soutiendrons que le changement des rapports de production précède et commande celui des forces productives. » L’inversion du primat n’échappe cependant toujours pas à une problématique discutable du contenu et de la forme (de la force et des rapports).

[6] E. Wright, op. cit., p. 154.

[7] J. Elster, ibid., p. 404.

[8] L. Trotski, Histoire de la Révolution russe.

[9] « À lui seul, le développement de la science – c’est-à-dire de la forme la plus fiable de la richesse, à la fois son produit et son producteur – était suffisant pour dissoudre ces communautés. Mais le développement de la science, cette richesse à la fois idéelle et pratique, n’est qu’un côté, qu’une forme sous laquelle apparaît le développement des forces productives humaines, c’est-à-dire la richesse » (Grundrisse II, p. 33). Critiquant le schéma du « moteur historique » selon Cohen, Michel Vadée note pour sa part : « Forces et moyens sont deux catégories différentes pour l’entendement commun. En réalité, les choses ne sont pas si simples. Dans le travail qui n’est plus du travail simple, en particulier dans la production capitaliste développée (machinisme industriel), les forces productives sont des moyens et les moyens de production sont des forces : il y a identité dialectique. Forces et moyens passent l’un en l’autre. Il est vain de vouloir maintenir leur distinction absolue, comme on le voit sur les tableaux synoptiques où l’on range les diverses espèces de forces et de moyens de production, où se lisent les ambiguïtés et où apparaissent des bizarreries ou des lacunes surprenantes », op. cit., p. 398.

[10] Marx, Théories sur la plus-value, II, p. 125.

[11] Michel Vadée note à ce propos : « En allemand, correspondre (sich entsprechen) et se contredire (sich widersprechen) s’opposent directement. Rien de tel en français, d’où notre emploi de discordance pour rendre sensible ce qui est immédiatement perçu en allemand. Correspondance peut se dire aussi Uberstimmung, qui a la même racine que Bestimmung (détermination), stimmen signifiant s’accorder aux divers sens du terme. Ces correspondances sont intraduisibles » (op. cit., p. 154).

[12] Gramsci, Cahiers de prison, cahier 6.

[13] J. T. Desanti, Réflexions sur le temps, Grasset, 1993, p. 25.

[14] Elster, op. cit., p. 710.

[15] Voir sur ce point les lettres de Marx à Vera Zassoulitch. Voir aussi Trotski, la Révolution permanente ; Lénine, le Développement du capitalisme en Russie et les Thèses d’avril ; A. Brossat, la Théorie de la révolution permanente chez le jeune Trotski, Maspero, 1972, ainsi que les travaux historiques de D. H. Carr et Theodor Shanin.

[16] Voir Moshe Lewin, la Formation de l’Union soviétique, Gallimard.

[17] Escamotant l’épineuse question du mode de production asiatique, Staline a ainsi voulu réduire l’histoire concrète à un schéma « supra-historique » de succession des modes de production. Cette opération idéologique était directement au service d’intérêts politiques (« construction du socialisme dans un seul pays », alliances internationales, bloc des quatre classes). Cette réécriture unilinéaire de Marx s’est toujours heurtée à l’héritage de Marx lui-même, de Lénine, de Trotski, de Mariategui…

[18] K. Marx, Contribution à la Critique de l’économie politique, Éditions sociales, p. 171.

[19] J. Elster, op. cit., p. 689.

[20] Gramsci décèle dans l’idée de « mission historique » une racine téléologique, souvent chargée d’une « valeur équivoque et mystique », mais qui pourrait « dans un autre sens » (kantien) être défendue par le matérialisme historique (Cahiers de prison 7, p. 209).

[21] Michel Vadée préfère définir Marx comme un « causaliste » que comme un « déterministe ». Il se livre à une étude minutieuse des notions de « lois économiques » ou naturelles, des variations de vocabulaire et des équivoques qui en résultent. Il souligne également le rapport de Marx à Quételet, à Cournot et à la pensée probabiliste de son temps, op. cit., p. 177-179.

[22] J. Elster, op. cit., p. 429.

[23] Voir G. Labica, le Paradigme du Grand Hornu (La Brèche, 1988) et Patrick Tort, Marx et le problème de l’idéologie (Puf, 1988) : « Démystifier ne sert donc, au mieux, même lorsqu’il s’agit d’une entreprise de la science, qu’à produire la vérité d’un rapport dans la sphère des spécialistes, des théoriciens, des idéologues, et non dans la sphère des producteurs, prisonniers du voile, car vivant et continuant à vivre, de par leur activité, dans l’élément non réflexif de l’illusion, indéfiniment soumis à son indéniable force. Ceux qui vivent et agissent au plus près de la réalité sont ainsi, en vertu d’une nécessité qui n’apparaîtra plus à présent comme paradoxale, les premières et les plus nombreuses victimes de l’apparence. »