Tous les textes du philosophe Daniel Bensaïd.

Le Nouvel Internationalisme

Par Samy Johsua

Comprendre le nouvel internationalisme, c’est d’abord comprendre ce contre quoi il se lève. Le premier intérêt majeur du livre de Daniel Bensaïd est de rappeler que, loin d’être une dérive exceptionnelle, l’impérialisme est une conséquence inévitable du capitalisme. Comme l’est la tendance à la globalisation. Certes, comme il le montre, les formes évoluent et, surtout, on ne peut jamais les saisir comme la simple conséquence d’une mécanique économique aveugle. Les défaites ouvrières et des luttes de libération nationale ont été la condition de la nouvelle poussée capitaliste, qui les accélère à son tour.

À ceux qui douteraient des déterminants profonds de la politique des États-Unis, Daniel Bensaïd rappelle que « la mondialisation marchande va de pair avec la mondialisation armée ». De plus, la réorganisation du monde sous la férule impériale développe en retour le délitement social, les repliements communautaires, les « paniques identitaires ».

C’est ce genre de régressions qui permet de comprendre comment les mêmes intellectuels français qui bataillent contre « le communautarisme » qui gangrènerait la République, utilisent sans vergogne la dénomination d’« État juif » pour parler d’Israël.

Avec d’autres, en tant que « juifs non-Juifs, de juifs-contre, de juifs-récalcitrants », Bensaïd ne décolère pas contre la tentative d’annexer tous les juifs en défense de la politique de Sharon. L’occasion pour lui de reprendre le débat sur « la question juive ». De montrer que les espoirs de disparition rapide de cette « question » par l’assimilation européenne ont été vains. Mais de soutenir qu’une politique plus équilibrée aurait pu réussir, telle celle proposée par Trotski à la fin de sa vie, avec la reconnaissance de droits nationaux pour les juifs, même sans territoire délimité. C’est l’Histoire, dramatique, qui en a décidé autrement, et non une « essence » propre au « peuple juif ».

« Le judéocide nazi, l’antisémitisme bureaucratique stalinien, le projet sioniste d’un “État juif” sont les trois événements qui, à l’encontre des espérances historiques du début du XXe siècle, ont déterminé le maintien d’une “question juive” irrésolue. » Le choix sioniste « a pour contrepartie la formation d’une nouvelle “nation sans territoire”. Un tel paradoxe porte nécessairement en lui les germes d’une nouvelle tragédie ». Dont on ne peut sortir qu’en réparant d’abord les « torts faits aux Palestiniens », avec « la destruction des structures discriminatoires de l’État d’Israël », avant d’imaginer les solutions institutionnelles qui permettront la coexistence des deux peuples.

Le monde est sombre, le livre de Bensaïd le montre à l’envie. Mais un puissant espoir existe avec ce « nouvel internationalisme » qui donne son titre à l’ouvrage. Multiforme, bouillonnant, créatif, cet internationalisme a progressé de manière spectaculaire en très peu d’années.

Daniel Bensaïd montre excellemment comment il a pu sans faiblir intégrer à son combat contre la privatisation du monde la question palestinienne et la lutte contre les guerres impériales. Preuve supplémentaire de sa profondeur sociale et politique.

Mais, autre intérêt du livre, l’auteur ne se contente pas de chanter les louanges du mouvement. Il désigne quels sont les points actuels et futurs à éclairer pour avancer encore. En son sein coexistent « des courants soucieux de corriger les excès de la dérégulation marchande » ; « des tentations nationalistes » et des partisans de « l’Europe puissance impériale » ; enfin « un pôle qui attaque à la racine les rapports sociaux de production » et dont l’auteur se réclame.

Tout en soulignant l’absolue nécessité de sauvegarder la diversité qui fait sa richesse, Daniel Bensaïd défend de manière très convaincante que l’avenir de ce mouvement spectaculaire dépend profondément de la clarification de ses buts ultimes.

Samy Johsua
Revue d’études palestiniennes n° 89, automne 2003

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