Tous les textes du philosophe Daniel Bensaïd.

Le café des Bensaïd, « le divan du monde »

Ce restaurant est l’ancien Bar des amis, le café tenu par les parents de Daniel Bensaïd. Là, Daniel a grandi.

On trouvait ce bar tout de suite à droite après le pont de la gare Saint-Agne et il me semble que cette petite gare lui convient bien. Gare Matabiau (où on tue les bœufs, en langue d’oc) on ne le voit pas du tout, ce ne serait pas lui. C’est la gare du Paris Cerbère ou du Bordeaux-Vintimille, grosses valises, couchettes, vêtements chauds. Plus la rue Bayard canaille et mercantile, un autre monde.

La gare Raynal pourrait lui ressembler mais elle est bien trop vaste, le café est grand, ouvert toute la nuit ou presque, restaurant, casse-croûte, hommes d’équipe, jour, nuit, cheminots, manœuvres, on ne s’y retrouve plus, c’est autre chose, une foule sans histoire, ce n’est pas le prolétariat, c’est la plèbe et Daniel, petit comme adulte, détestait cette confusion.

Car le café des Bensaïd est tout petit, il est à la taille d’un gosse, il n’intimide pas, il est familial, la vie de famille n’est pas séparée de la vie du café : il y a des chambres à l’étage, mais tout le reste est commun. Le futur normalien, le khagneux brillant est d’abord un petit garçon qui fait ses devoirs sur la table du fond.

Daniel Bensaïd enfant au comptoir du bar familial
Daniel et ses parents au comptoir du bistro familial, le Bar des amis…

Va-et-vient des amis, des clients, pernod, café-crème, panaché, chaque buveur a un mot à dire, pas de télé bien sûr, Aqui Radio Andorra, Saint-Agne, faubourg de Toulouse, après Saint-Michel…

On ne sait quelle est la chimie de Daniel. Un autre gosse, dans un autre café aurait sombré dans la timidité, le mutisme, l’introspection. Pas lui, c’est tout le contraire, il écoute, veut toujours en savoir plus et cherche le sens. C’est une formidable école du soir ! Les devoirs le disent bien : ils sont faits au fond de la salle mais par le premier de la classe !

Ce café raconte le monde, montre son infinie variété et l’enfant ne s’en lasse pas, ne s’en lassera jamais, veut en savoir toujours plus. Ce café est une Shéhérazade qui connaît le monde, tous ses aspects, ses fées, ses démons… Regardons-le à la manière d’Antoine Galland : « Histoire du premier Espagnol, du deuxième, du troisième… » On pense tout de suite à eux, ces années ont fait de Toulouse la dernière ville de l’Espagne rouge, celle que Franco ne peut pas prendre.

On les retrouve au Bar des amis, bien sûr, car les Mille et Une Nuits ne le cachent pas : ce monde est tragique, et pas seulement pour ces Espagnols.

Cette gare si petite, si familière est aussi celle de Marcel Langer.

En février 43, Polonais, juif, communiste, Langer (prononcer Languerre) dont le prénom est Mendel (le Consolateur) attend sur le quai deux jeunes gens, un Espagnol et une Toulousaine, qui apportent depuis Luchon une valise d’explosifs. La police installe un contrôle de marché noir. À l’arrivée du train, Langer avance jusqu’aux wagons, prend la valise et dit aux policiers : « laissez-moi passer, c’est pour la Résistance ». Ils refusent, Langer pousse la valise dans leurs jambes et court. Mais Langer a déjà beaucoup couru, Pologne, Palestine, Espagne, c’est un homme fatigué, il est rattrapé par un jeune gendarme sur l’avenue qui porte son nom aujourd’hui. Il est jugé, condamné, exécuté par un tribunal français. Son avocat, Me Arnal, un royaliste qui hait Vichy, n’a rien pu faire. Quelque temps plus tard, au revolver, les résistants exécutent le procureur qui a obtenu la mort de Langer, un dimanche matin, allée des Demoiselles. Il allait à la messe. Le revolver est un 92 réglementaire de l’armée. La messe devait être dite dans l’église adossée à l’orphelinat.

J’imagine la leçon profonde du café, sous sa vitalité et sa bonhomie ; de la découverte du tragique on passe à la construction de la machine anti-tragique : la politique, la société politique, la société construite, la cité, le contraire de la bande sauvage, du marché et de l’exploitation…

Est-ce bien le chemin de notre Daniel ? Est-ce à moi de le dire ? J’y ai quelques titres après tout : mon quartier, le Pont des Demoiselles est parallèle au sien, la même voie ferrée le perce en diagonale. Après le pont, il y a aussi un café, « Le Colbert », mais je n’y ai pas vécu, je n’y ai pas fait mes devoirs et c’est pourquoi, vous l’aviez deviné, je ne suis jamais entré à Normale !

Le Jardin de Saint-Agne, 117 avenue Julien

Par Michel-Julien Naudy
In Lexique amoureux de Toulouse, éditions du Cairn, novembre 2016

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