Tous les textes du philosophe Daniel Bensaïd.

Le pamphlet au vitriol d’un sans-culotte

Par Gilles Perrault

Elle manquait au bicentenaire. Elle, la Révolution. On nous la promenait dans une baraque de foire dont les miroirs déformants la faisaient tantôt démesurément allongée, façon Furet, si longue qu’elle en perdait sa première lettre en route, tantôt raccourcie BCBG, façon Mitterrand, et réduite à la sympathique Déclaration des droits de l’homme de 1789, expurgée des inquiétantes convulsions ultérieures. Les trois ordonnateurs de pompes funèbres choisis par l’Élysée disaient clairement la volonté de l’ensevelir sous les chrysanthèmes. Un flic devenu consensuel homme d’affaires : Baroin. Un politicien malin qui affirmait que, né plus tôt, il aurait eu le génie de la conjurer : Edgar Faure. Un garçon de bonne famille qui, de sa vie, ne rêva que de coucher avec elle : Jeanneney. Pour nous la restituer, il fallait un révolutionnaire. Ce sera donc Daniel Bensaïd. Régis Debray, sur le même sujet, s’adressait à la première personne à Mitterrand, déclaré par postulat « président socialiste d’un pays qui ne l’est pas », et dûment voussoyé. Avec un culot infernal, c’est la Révolution que Bensaïd fait parler à la première personne, et si elle interpelle le même personnage, désigné cette fois comme « le Thermidorien majuscule », c’est avec une tutoyante verdeur sans-culotte. En un temps englué dans le respect comme dans une marée noire, il est réconfortant de voir une vénérable maison d’édition lancer un tel pavé dans la mare commémorative… La fameuse déclaration de 1789 à quoi l’on voudrait borner aujourd’hui l’acquis révolutionnaire ?

Pas un mot sur l’esclavage ni sur les femmes. La République ? C’est elle que vous célébrez sous prétexte de fêter mon bicentenaire, s’indigne la Révolution bensaïdienne. Il ne faut pas la confondre avec moi. Elle est ma fausse jumelle, ma sœur ennemie, celle qui se range quand je dérange. La République du suffrage censitaire qui sacralise la propriété, la République de Thiers, des Jules, celle qui fait tirer sur les ouvriers et mène sauvagement ses guerres coloniales. Une gagneuse, une gagnante, quand je porte depuis deux siècles la croix de ma victoire défaite.

Trahison

L’auteur situe à l’hiver 1793 la fracture décisive. La Révolution exalte l’idée et la patrie. La République invoque la nation et l’État. Elle se fait xénophobe et exécute Cloots « le Prussien », revendique pour la France des frontières naturelles, évacue les vieux parlers au profit du français unificateur. La route est ouverte vers Thermidor, l’Empire et le reste. Mais la Révolution n’était-elle point grosse de la trahison qu’elle dénonce si véhémentement ? La République ne s’est-elle pas bornée à donner une existence à son essence ? Bourgeoise ou non, la Révolution ? On attendait l’auteur à cette figure imposée de l’historiographie révolutionnaire. Et comme on le sait plutôt marxiste, on entendait déjà s’engrener les rouages de la machinerie qui a tant servi, la bourgeoisie triomphante relevant l’aristocratie défaillante du même pas cadencé que la garde montante relève la descendante, tandis que se cherchent encore les épais bataillons prolétariens qui recevront leur feuille de route en 1917.

Daniel Bensaïd prend tout son monde à contre-pied : « Vous me voulez transparente, je suis énigmatique… Bourgeoise et “impropriétaire”, française et cosmopolite, classique et unique en mon genre, j’ai le goût des mélanges… C’est mon ambivalence, mon paradoxe, mon énigme. » L’auteur affirme que son caractère incontestablement bourgeois n’épuisait pas les virtualités de l’événement. Il discerne des révolutions sous la Révolution.

Comme un torrent

L’analyse se fait ici bien un peu diffuse (quoi de plus difficile à cerner qu’une potentialité ?) et il nous arrive de perdre le fil de la Révolution dans ce torrent révolutionnaire. Mais nous nous laissons emporter, tout au plaisir de découvrir à chaque cascade un écrivain. Il y avait bien longtemps qu’un essai, genre devenu si morne, ne nous avait donné pareil bonheur de lecture, et d’abord celui de la surprise. Ainsi Bensaïd nomme-t-il Sade quatorze fois, Péguy dix-sept, Jeanne d’Arc trente-trois, Marx deux, Trotski pas une seule. On pouvait craindre un exercice militant : on s’enchante d’une langue de feu qui carbonise allègrement toutes les langues de bois. [Avec toutefois un goût pour le célèbre rythme ternaire gaullien qui expose à la redondance.]

Les pages sur Jeanne sont superbes, comme celles que l’auteur consacre à Saint-Just et qui évoquent, par leur ton, l’admirable Robespierre, derniers temps de Jean-Philippe Domecq  [1]. Quant à l’éblouissante exécution finale de Furet, elle eût enchanté Michelet, elle en réjouira d’autres.

Comme toujours, la forme renvoie ici au fond. Par-delà ses savantes analyses, ses intuitions éclairantes, le grand mérite de Bensaïd est de nous révéler l’événement dans sa foisonnante vivacité. Il ressuscite une Révolution révolutionnaire, ce qui est bien le moins mais n’est plus à la mode.

Énigme

Véhémente, son héroïne nous crie ce que fut sa vie : les peurs paniques ou sournoises, la hantise de la guerre, l’épuisement des hommes, les misères, la mort devenue familière, presque une camarade. On y est. On comprend. Arrachant la momie aux Diafoirus qui la dissèquent gravement, l’auteur lui redonne vie par le simple fait qu’il la restitue à son énigme.

Car, depuis deux siècles qu’on la dépiaute, le plus souvent pour conclure à sa déplorable super-fluité, la question demeure, irritante, exaltante : pourquoi la Révolution ? « Toutes ces causes liées en gerbe ne faisaient jamais que ma possibilité, ou ma probabilité, non ma nécessité. » L’indéchiffrable énigme du passé induit celle de l’avenir et révoque en doute l’assurance de ceux qui concluent qu’en s’achevant dans ce qu’ils nomment la République du centre, la Révolution a épuisé ses ultimes virtualités. « Terminus de l’Histoire Tout le monde descend ? » Attendez voir…

Un livre roboratif. On aurait dû le donner à lire à Bourdeaux et à Humain, qui étaient dans leurs vingt ans et qui se suicidèrent par ennui, par dégoût, convaincus qu’il ne se passerait décidément rien en France qui vaille d’être vécu. C’était à Saint-Denis, le 24 décembre 1773.

« Je suis attendue », murmure-t-elle tout au long du livre de Daniel Bensaïd. Elle, la Révolution.

Gilles Perrault

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Notes

[1] Éditions du Seuil.