Tous les textes du philosophe Daniel Bensaïd.

Daniel Bensaïd

1993

« Léon et Frida »

(Titre très… provisoire)

Nous publions deux textes : la trame (texte 1) et les notes (texte 2) d’un scénario jamais finalisé, d’un film jamais réalisé… où l’on retrouve un Daniel Bensaïd secret et transparent à la fois. Titre et sous-titre sont de l’auteur.

Texte 1
Présentation du projet

Ce film n’est ni une reconstitution historique documentaire, ni une variation romanesque sur le coup de foudre amoureux entre Trotski et Frida Kahlo. Il s’agit d’un rêve particulièrement ambitieux : articuler deux éléments dramaturgiques qui s’éclairent l’un l’autre : un fil politique, dont la tenue de la commission Dewey à Coyoacan en mars 1937 constitue le centre ; une rencontre passionnée et éphémère entre deux êtres porteurs d’histoires, de cultures, de souffrances différentes.

Le 9 janvier 1937, Trotski et Natalia ont débarqué dans le petit port mexicain de Tampico. Après les pérégrinations de l’exil sur une planète sans visa, après le séjour précaire en France et le séjour sinistre en Norvège, l’installation au Mexique, sous la protection d’un gouvernement ami, apparaît comme la promesse d’un nouveau départ et l’occasion de recommencer : recommencement politique (la construction d’une nouvelle Internationale) ; et recommencement amoureux (l’idylle tardive du prophète désarmé à l’approche de la soixantaine).

Cet espoir de renouveau s’exprime dans le contraste de couleurs entre la grisaille oppressante des purges et de la terreur stalinienne, et les couleurs vives, solaires, des « murales » mexicaines ou des tableaux de Frida. La maison bleue de Coyoacan, où Trotski et les siens sont accueillis et hébergés, où se déroulent les séances de la commission Dewey, où se noue l’intrigue impossible entre l’exilé et son hôtesse, est le lieu, paradisiaque et inquiétant, autour duquel s’organise le récit d’un dernier combat (d’une énergie politique et vitale qui résiste à la résignation) et d’un double désenchantement.

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Natalia Sedova, Frida Kahlo et Léon Trotski

À peine arrivés sur cette terre d’accueil, les opposants irréductibles à Staline sont rattrapés par la tragédie historique. Le 30 janvier 1937, la radio annonce l’ouverture du deuxième procès de Moscou. Trois mois plus tard, l’insurrection de Barcelone est défaite, la persécution contre les militants du Poum commence. Un an plus tard, Léon Sedov, fils et homme de confiance de Trotski, meurt à Paris dans des circonstances controversées.

C’est le temps des procès, des poignards et des poisons. Dans ce contexte, le dialogue entre l’organisateur de l’Armée rouge et le vieux philosophe humaniste Dewey a comme objet la légitimité de la révolution sociale, le rapport entre la morale et la politique, la transmission d’un héritage menacé par le mensonge et les falsifications. C’est le dernier combat de Trotski, plus important à ses yeux que celui de 1917.

Parallèlement, la désillusion amoureuse conduit à la crise de juillet 1937, pendant laquelle Trotski, en plein désarroi (peu conforme à la légende d’un héroïsme de marbre), s’isole dans une hacienda amie pour remettre de l’ordre dans ses sentiments. Pas plus en amour qu’en politique, on n’échappe à son passé. La fidélité à l’événement révolutionnaire d’Octobre et la fidélité amoureuse envers Natalia, avec qui il en a partagé les épreuves, sont indissociables. Après une correspondance écorchée, la séparation temporaire, un rapprochement définitif entre Léon et Natalia.

Le film s’achèverait à la veille du premier attentat manqué en mai 1940. La guerre est commencée. L’assassinat n’est que partie remise. Le reste est connu.

Trame narrative

Pour éviter la narration linéaire et documentaire historique, le récit aurait pour fil conducteur les souvenirs d’un secrétaire-garde du corps, dont Trotski fut entouré pendant ces dernières années. Ce personnage s’inspirerait de protagonistes réels, comme Jan Van Heijenoort ou Joseph Hansen.

Il pourrait s’agir d’un jeune militant britannique, James Gordon, débarquant à la maison bleue de Mexico pour préparer la venue de la commission Dewey et aider à l’organisation matérielle des sessions. La rencontre avec James Gordon, devenu un vieux collectionneur d’art et d’objets surréalistes, par une jeune journaliste, introduirait l’évocation de ce passé et permettrait de poser sur la Maison hantée de Coyoacan un regard décalé, distancié, dépourvu d’illusions et de cynisme.

Ce personnage permet de découvrir Trotski, le Mexique, la tension politique et amoureuse, puis de quitter le Mexique pour – par exemple – des raisons familiales, pour y revenir, en faisant de Gordon un confident, un témoin, et un acteur, tant du contre-procès Dewey que de la passion amoureuse dans le huis clos luxuriant de la Maison Bleue, pleine des tableaux de Frida et des esquisses de Diego Rivera. Ainsi nous pourrons ellipser, gagner du temps en fonction des choix cinématographiques, passer de Gordon jeune au vieil homme, du Mexique à l’Angleterre à la veille de la guerre.

Quelques pistes

Accueilli dans le jardin édénique par un garde américain, James est informé des préparatifs et de l’arrivée imminente de la commission, dont les séances doivent commencer dans quelques jours.

Il est présenté à Trotski qui lui expose ce que sera son travail. Bref dialogue sur le moment tragique, la capitulation des accusés de Moscou, l’importance Historique de la commission Dewey…

Arrivée de Frida, venue s’enquérir du confort matériel de ses hôtes. James découvre avec étonnement le trouble du Vieux, qui se détend, prête des livres, se plaint avec coquetterie de son âge. James comprend, non sans surprise, le jeu de séduction mutuelle.

Il va découvrir peu à peu les personnages principaux : Natalia, Diego Rivera, Frida, Dewey. Fasciné par la personnalité de Frida, lui-même juvénilement amoureux, il ressent toute l’ambiguïté du rapport qui se noue entre l’art et la politique, entre le formidable lutteur politique et celle dont la palette conjure la souffrance physique. Alors que l’entourage de Trotski, manifeste une sourde hostilité défiante envers Frida, une complicité pudique, idéologique et affective, s’instaure entre Trotski et son jeune secrétaire.

James (et Van) accueille Dewey et les membres de la commission à la gare. Présentation de Dewey (80 ans), des raisons qui l’ont poussé à accepter cette charge alors que la plupart des intellectuels de renom se sont récusés. Dewey, à cheval sur la forme juridique, refuse de rencontrer Trotski en privé avant les séances publiques de la commission.

Pour des raisons de sécurité, ces séances ont lieu dans la Maison bleue, sous bonne garde. Une semaine d’audiences quotidiennes. Échange d’argument. Aparté Trotski/Dewey dans le jardin pendant un moment de détente. James est témoin de leur respect réciproque et de leur opposition sans concession sur l’interprétation de l’histoire.

Retour à Londres, et à l’entretien entre James âgé et la journaliste. Dialogue sur l’importance pour l’avenir de la commission Dewey et de ses conclusions : éviter que le siècle bascule dans le non-sens et sauver la possibilité de continuer et de recommencer.

Leur morale et la nôtre.

Maison bleue. Après l’extrême tension intellectuelle des sessions de la commission Dewey, une sorte de relâchement. Le marivaudage entre Léon et Frida devient alors une liaison brève mais passionnée. Elle provoque une crise entre Natalia et Léon, qui se retire pendant trois semaines à San Miguel de Regla. Échange quotidien de lettres entre Léon et Natalia. Trotski avoue un abattement maladif peu conforme à son image de révolutionnaire indomptable. James l’accompagne dans ses chevauchées et l’assiste dans ces moments difficiles.

San Miguel. Visite de Frida. Explication et rupture avec Léon. Elle lui offre un tableau d’adieu – « avec tout son amour ». Il lui demande la restitution de ses billets galants, qu’il détruira – légende oblige. Il conserve en revanche sa correspondance avec Natalia. Extraits érotiques. Fidélité à l’histoire commune.

L’appartement de James Gordon à Londres. La journaliste lui demande de poser pour une photo devant ses tableaux et ses objets. L’esthétique comme dernier refuge après les défaites politiques ? Gordon n’est pas d’accord. L’art n’est pas une compensation et un divertissement, mais une autre voie pour explorer les possibles. Il évoque…

Maison bleue. L’arrivée de Breton au printemps 38. Rapport inégal entre Breton et Trotski. Méfiance bienveillante du second envers les traces de religiosité du premier. Collaboration entre Diego, Breton, Trotski : le manifeste pour un art indépendant. « Toute licence en art ».

Maison bleue. Toussaint 1938. Diego apporte une « calavera » en sucre violet avec le nom de Staline sur le Front. Trotski la fait détruire. Relation tendue avec Frida, rapports aigris. Léon exprime une grande lassitude. La guerre s’approche en Europe.

Gordon quitte définitivement Coyoacan pour d’autres missions.

Retour à Londres. Gordon vieux. Évoque l’attentat manqué de mai 1940 et la tragédie annoncée. Le ralliement de Frida à Staline. Un moment illogique de l’histoire de l’humanité. Fin de partie.
 

Texte 2

Notes pour un scénario

À utiliser

Peut-être en générique de début ou de fin la fresque du Palais national qui s’achève sur Lénine et Trotski. Ou encore des gravures de Posada, le graphiste qui a inspiré Rivera.

Des corridos, en fond des chansons de Lucha Reyes ou de Pedro Infante.

Tampico, le 9 janvier 1937

La barque du cargo norvégien s’approche du quai. À bord, Trotski et Natalia. Un groupe les attend (Schachtman, Novack, Hidalgo, quelques amis mexicains, quelques journalistes). Légèrement détachée, Frida, comme une déesse aztèque, outrageusement maquillée, panatella aux lèvres. Robe tehuana, rebozo aux couleurs vives, bijoux de terre et de métal.

On s’empresse autour des arrivants.

George Novack s’informe de la traversée (studieuse, consacrée aux Crimes de Staline), et fait quelques présentations : Antonio Hidalgo, l’émissaire du président Cardenas qui met un train spécial à la disposition de son hôte. Frida Kahlo, Mme Rivera, qui offre l’hospitalité de sa maison de Coyoacan :

Dona Natalia, don Léon, bienvenue au Mexique insurgé.

Il s’incline en prenant sa main et en claquant légèrement les talons, dans un style militaire prussien.

Et Diego ? Il est souffrant. N’a pas pu venir. S’en excuse.

– Mais vous verrez, c’est un féroce croisé du pinceau. Un ogre, un Indien cannibale, jamais rassasié de chair. Vous avez goûté le potzole ? C’était un bouillon aztèque préparé avec la chair des sacrifices humains… Nous sommes toujours un peu aztèques… Mais, rassurez-vous, les conquérants nous ont christianisés… Aujourd’hui on prépare le potzole avec du porc. C’est, dit-on, le goût le plus ressemblant… »

À bord du train spécial

Un compartiment joyeusement animé. Un nouveau continent. Une terre de révolutions. Un nouveau départ, un recommencement. Résurrection.

La fin d’une errance sur la planète sans visa. Collusion de l’Allemagne et de la Russie, des nazis et des staliniens. Prinkipo, la France, la Norvège, Oslo… : « Dans moins de deux ans, son Premier ministre pantouflard sera chassé de son pays. »

Partout les tracasseries policières, les coups tordus, les espions et les agents. Lassitude de l’exil. Condamné à commenter sans pouvoir agir librement. Spectateur.

Le contraste brutal. De l’hiver norvégien à la chaude hospitalité mexicaine. C’est comme une convalescence, « un réarmement des sens et des cœurs ».

« Nous ne sommes pas encore parvenus à changer le monde, mais nous avons au moins réussi à changer de monde. »

On chante. Des corridos zapatistes. George Novack entonne Joe Hill. On fredonne La Varsovienne. Frida chante la Llorona et la Sandunga.

Coyoacan, maison bleue, le 11 janvier 1937

Frida, Natalia, Diego, Octavio Fernandez, Felix Ibarra (?), les Américains. Diego en cow-boy, grand chapeau, double cartouchière, pistolet à la ceinture. Visite du jardin, de la maison. Tout ce bleu, tout ce vert ! Vitalité et luxuriance mexicaine.

Échappé au cauchemar, trouvé des amis, un accueil, Mugica, Diego, Cardenas… Objets précolombiens, premiers tableaux de Frida.

Trotski enjoué. Intrigué par le visage énigmatique sur la toile.

Elle explique avec humour l’accident. La perte de la virginité, la colonne brisée.

– « Le destin n’a fait de moi qu’une bouchée. Le destin a des dents de requin. »

Les mois de souffrance. Le miroir installé au-dessus du lit. Des heures face à son double. Les yeux dans les yeux, à se mesurer pour savoir qui de moi ou du miroir-bourreau réussirait à voler l’image de l’autre.

– « Depuis, on m’appelle jambe de bois, ou sa majesté la boiteuse… Mais qu’importe la jambe et les pieds, puisque j’ai des ailes pour m’envoler… » (geste pour souligner les sourcils et battement des mains comme un battement d’ailes).

Diego : « Friducha est le cas rare d’un peintre qui s’est déchiré le cœur et la poitrine pour rendre compte de leur vérité biologique… Son explosion irrésistible de joie et de couleurs est sortie des ténèbres de la douleur. »

C’est une grande interprète de la douleur.

Frida : « Une ballerine de bois ! La seule chose bien, c’est que je me suis habituée à souffrir, mais je suis très inquiète au sujet de ma peinture. Comment la transformer pour qu’elle devienne utile au mouvement révolutionnaire ? » « Pourquoi essaierai-je de croire que ma peinture est combative ? Je ne peux pas ! »

Diego : « Frida est un être merveilleux. Une authentique force vitale. Elle voit infiniment plus loin dans l’infiniment petit que ce que nous voyons. Ce sera le plus grand des peintres mexicains. »

Et Diego ? Les fameuses fresques qui ont scandalisé Rockefeller ?

– Ma bataille de New York ! L’homme le plus riche d’Amérique a fait effacer le portrait d’un homme appelé Vladimir Illitch Lénine !

– Lui, « il peint la cavalcade de l’histoire mexicaine ».

– La fresque, c’est un art public, quelque chose qui appartient au peuple à qui elle est destinée.

Léon tout content de redevenir étudiant et de se mettre à l’étude du Mexique, de son passé. À presque soixante ans…

Pour les fresques, il faut de l’espace, de la surface pour faire exister un peuple, et la marche de l’humanité. On les verra. On a tout le temps.

On ira à Cuernavaca, au Palais de Cortès… On escaladera le volcan, le pauvre à jamais séparé de sa compagne endormie. On rendra visite au consul anglais, qui se meurt d’amour et de culpabilité à l’ombre du volcan, noyant dans le mezcal le remords pour l’Espagne républicaine où il devrait aller, mais où il ne partira jamais… Un velléitaire encore.

Le soir dans le jardin

Vous devez être épuisé. Un aussi long voyage… Vous pouvez dormir sur vos deux oreilles. Nous serons votre garde rouge, votre armée rouge à nous trois ! Le général Mugica s’est engagé à faire surveiller la maison.

Oui, mais la police mexicaine… On meurt beaucoup de mort violente dans ce pays Madero, Zapata, Villa, Obregon…

Mella !

Mella ?

Le jeune fondateur du communisme cubain, abattu au coin d’une rue. On a dit que c’étaient les tueurs de Machado. Mais il y a une autre hypothèse. Oui, Mella a fait le voyage de Moscou pour l’Internationale syndicale rouge. Il a sympathisé avec Nin. On le disait proche de l’Opposition. En 1929, c’était déjà dangereux. Après mon auto-exclusion du parti, la chasse aux sorcières était ouverte.

Il est mort comme un chien, dans les bras de Tina.

Tina ?

Tina Modotti, la compagne de Mella, une photographe italienne, amie de Frida. Une pasionaria. La police l’a tracassée pour la mort de Mella. On l’a soupçonnée de complicité… Elle est partie en Russie où elle vit avec un type inquiétant, un certain Vidali. On le dit aujourd’hui en Espagne où il collaborerait aux basses œuvres du Guépéou. Il était au Mexique quand Mella a été descendu.

On ne sait plus qui est qui. Tout le monde peut soupçonner tout le monde. Ce qui est sûr, c’est que le parti communiste mexicain a des agents un peu partout, jusque dans la police. C’est pourquoi il vaut mieux compter sur nos propres forces. Ce soir, nous assurerons la première garde. Demain nous trouverons des ouvriers du syndicat de la construction En attendant que les Américains envoient une équipe de solides teamsters.

Les pouces dans la cartouchière, Diego se calle dans un hamac et chantonne El Rey.

Coyoacan, maison bleue, janvier 1937

Visites presque quotidiennes de Frida. Diego, malade, est hospitalisé. On prend le thé.

La paix, Frieda.

« Je peins non mes rêves mais ma propre réalité. »

« Cette maison est trop petite pour contenir tant de blessures. »

Natalia peine à s’habituer à l’altitude.

– Il faut manger du chocolat. C’est notre contribution à la culture du prolétariat mondial, avec la tomate et le maïs, le mezcal et le pulque…

Don Léon marivaude et prête ses livres. Jack London, Le Talon de fer, prémonitoire… Ibsen, Tolstoï, Dos Passos, Malraux, Serge, Taine et Maurras,

Freud (ils l’ont condamné au congrès de Karkhov !) Les « biourocrats » ont peur de leur propre inconscient !

Lui, lit John Reed.

Le Mexique insurgé et rebelle. Zapata et Villa.

Leur spectre hante le Mexique, ceux de Sandino, de Mella aussi.

Ils n’ont pas voulu du pouvoir.

Ne pas faire les révolutions à moitié.

Les Indiens Yaquis ne se rendent jamais. Invaincus.

Dans les livres, des billets galants pliés.

« Toute feuille pliée contient un secret… »

Les mystères du pli.

– Je suis un peu pédant, vous savez. Difficile de ne pas être dupe de son personnage. Mais « Mon pire vice, c’est d’avoir plus de 55 ans. Lénine disait que, passés trente ans, les révolutionnaires sont bons à fusiller… ! » Lénine n’a pas survécu à ce vice. Moi, oui…

Frida : « La révolution, c’est l’harmonie de la forme et des couleurs. Comme si personne ne se séparait plus de personne… Une immense tendresse pour toutes les choses qui contiennent de la beauté… Une lutte de chaque instant pour effacer dans l’homme la bêtise et la peur. »

Léon : « La révolution, c’est un peu comme l’amour naissant, le moment où tout est soudain possible, où tout peut encore arriver… »

Frida : « … Et l’amour, c’est comme la révolution : ça va, ça vient… On n’aime jamais assez. C’est sans doute pourquoi je n’ai jamais cessé d’aimer. »

Coyoacan, maison bleue, 19 janvier

Télégramme. Deuxième procès de Moscou… Rattrapé déjà par la tragédie. Une grande fatigue. Celle de Moïse et de la traversée du désert. Celle de Saint-Just après la chevauchée de Fleurus.

La machine de la terreur est en route, la machine à mensonge. Il nous tuera tous.

Je sais que je suis un homme condamné. Je suis un militaire. Toutes les cartes sont contre moi. Comme le dit Victor Serge, nous sommes tous des babouvistes qui ont encore leur tête sur les épaules… Pour combien de temps…

Une semaine de cauchemar. Dépêches délirantes de Moscou : « L’appareil totalitaire a empoisonné les accusés de mensonges avant de les écraser. Au premier procès, Kun et Zinoviev ont manqué de caractère, mais la résistance des matériaux se mesure aussi à la puissance des forces destructrices. » Usés par la calomnie. Pire que la défaite devant l’ennemi, la défaite de l’intérieur, une destruction raffinée des fibres de l’âme. Des victimes d’un système totalitaire, d’un régime de toute puissance totalitaire où toute liberté de critique est supprimée.

« C’est un procès d’automates, pas d’êtres humains. » Un théâtre d’ombres où « l’accusé n’existe plus en tant que personne ». Une terrible logique totalitaire…

– En régime totalitaire, la critique est le premier pas inconscient vers le complot.

– Que l’innocence soit forcée de s’avouer coupable, c’est, comme chez les jésuites, le secret de l’obéissance parfaite.

Natalia : « Nous marchons dans ce jardin de paradis entourés de fantômes au front troué… »

Coyoacan, début février

Un meeting est prévu à New York, un autre à Londres.

Il ne faut pas chercher à les utiliser. Il faut une autorité morale indépendante.

À Diego et Frida : « Vous me demandez s’il existe un lien entre les procès de Moscou et l’antisémitisme ? Absolument ! On souligne invariablement que l’opposition est le produit de l’intelligentsia juive. »

« Il faut faire éclater la vérité, montrer qu’il n’y a pas de tache sur mon honneur personnel ou politique. Il ne s’agit pas de moi, mais de tous nos fantômes qui ont lutté et de tous ceux qui lutteront pour l’émancipation humaine, car ces crimes commis au nom du socialisme obscurcissent et compromettent l’avenir » !

« Ce procès est un signal. Malheur à qui ne l’entend pas. »

Il faut une commission internationale d’enquête « à laquelle je remettrai tout de suite toutes mes archives concernant les neuf dernières années ». La commission est urgente. Il faut presser les choses.

Naville à Paris… Les amis de l’URSS se défilent au nom de l’anti-fascisme. Tout à l’ennemi principal, ils sont prêts à offrir leur dos à l’ennemi pas si secondaire.

Les États-Unis deviennent décisifs. Ils sont loin. Plus indépendants. Dwight Mac Donald, Burnham, Dos Passos, Max Eastman, E.G. Robinson… C’est bien. Pas suffisant.

Des libéraux, des démocrates d’un autre âge, des adversaires loyaux.

Qui ont encore des principes. « Pour la commission d’enquête, je suis totalement pour un bloc avec les libéraux et même avec des conservateurs honnêtes… » La démocratie la plus développée a ses limites. Mais nous voulons aller au-delà, pas en arrière.

Il faut convaincre M. Dewey : « Je comprends que M. Dewey hésite à descendre des hauteurs de la philosophie dans les bas-fonds des impostures judiciaires. » Mais l’histoire a ses exigences… Voltaire a bien attaché son nom à l’affaire Calas et Zola à l’affaire Dreyfus.

Les impostures de Moscou sont cent fois plus importantes.

Les historiens américains prétendent qu’ils n’ont pas le temps ?

« Le plus grand livre historique et philosophique de notre temps, c’est la commission d’enquête elle-même qui l’écrira », comme contribution à la compréhension de l’histoire et aux révolutions de ce temps.

En droit américain, les aveux n’ont pas force de preuve. Pas d’intime conviction. Il faut des faits. Nous allons en donner.

29 mars 1937

« L’envoi d’une commission au Mexique est la première épreuve sérieuse. Les sociaux-démocrates et les libéraux se sont montrés couards comme à leur habitude. Un seul de ces libéraux a montré qu’il était un homme vertueux, le vieux Dewey. Mais tout dépend de sa personnalité. Il est vieux. Il peut tomber malade. »

On objecte souvent (les amis de l’URSS, les hésitants) que l’enquête pourrait faire le jeu du fascisme. C’est stupide et hypocrite. La meilleure façon d’éviter le mal serait de ne pas le nommer.

Des canailles.

Compartiment du train Sunshine Special, du 2 au 6 avril

En route pour Mexico. Dewey, Suzanne La Follette, quelques collaborateurs (Carleton Beals, Farrel, Finerty, avocat de Sacco/Vanzetti).

Le Parti communiste américain a essayé de le dissuader. Sidney Hook, Novack, Canon, l’ont convaincu.

Les historiens se sont récusés sous prétexte de l’impossibilité de « prouver le négatif ». Comment prouver que Trotski n’a pas entretenu les relations dont on l’accuse avec Hitler et le Mikado ? Il n’est certes pas tenu à l’impossible, « de fournir les preuves positives d’un fait négatif ». L’historien Charles Beard admet que l’accusation n’est pas prouvée mais refuse de participer à la commission.

Arguties et dérobades.

Dewey : Il en va des « principes fondamentaux de vérité et de justice ».

La situation est confuse et obscure.

Ne croire a priori ni M. Staline, ni M. Trotski.

Ne s’appuyer sur rien d’extérieur à l’enquête. Mais comment l’enquête peut-elle être source des règles auxquelles elle doit obéir. Décidément, « la logique est une discipline sociale exigeante ».

L’enquête transforme de façon contrôlée une situation indéterminée en situation déterminée. Elle « fait tenir ensemble » les éléments constitutifs de la situation. Le jugement est « la conclusion satisfaisante de l’enquête », mais dans tout verdict, l’incertitude sur ce qu’il faut faire fait écho à l’incertitude sur ce qui a été fait. C’est pourquoi une délibération authentique implique alternatives et bifurcations. La question cruciale est : « Sur quelles bases des jugements portant sur le cours des événements passés méritent-ils plus de crédit que d’autres ? »

Dewey, près de 80 ans : « J’ai accepté les responsabilités de cette présidence parce qu’en les refusant j’aurais manqué à l’œuvre de ma vie. »

Curiosité envers ce banni.

– Un intérêt écrasant pour cet homme et ce qu’il a à dire…

– Il y a en lui ce je-ne-sais-quoi d’achevé qu’ajoute l’infortune à la vertu…

Il a présidé les soviets, négocié à Brest-Litovsk, conduit l’Armée rouge, rédigé les manifestes de l’Internationale communiste, marqué l’histoire de ce temps… Et le voici déchu, presque seul, entouré d’une poignée de fidèles, à la tête de partis nains et d’une internationale minuscule. Une histoire édifiante et fascinante.

Capacité de passer de l’humeur à l’humour, avec ce sentiment du « dérisoire nécessaire ».

Ne pas le rencontrer avant les séances de la commission. Respecter les formes. Ne pas se laisser aller à la sympathie. D’autant que Staline n’est pas un accident mais l’aboutissement logique de la révolution. À sa place, Trotski aurait probablement agi de même, ou pire. Il n’en a pas moins droit à la présomption d’innocence et à l’équité du jugement.

Maison bleue sous protection

Sous commission. Quatorze séances du 10 au 17 avril. Les deux premières portent sur la biographie et notamment les rapports entre Trotski et Lénine, les deux suivantes sur les relations avec les accusés des procès de Moscou, trois autres à réfuter les accusations factuelles, et six au sabotage de l’économie soviétique. La dernière séance aux plaidoiries d’Albert Goldman et Léon Trotski.

Une quarantaine de présents (dont Natalia, Frida, Jan Frankel, Van Heijenoort, Al. Goldman). Commission : Dewey, Finerty, Beals, O. Rühle, Francisco Zamora…

Dewey : « Si Léon Trotski est coupable de ce dont on l’accuse, aucune condamnation ne saurait être trop sévère. Mais la gravité même des accusations exige d’assurer à l’accusé le droit de présenter toutes les preuves dont il dispose pour les réfuter. Le fait qu’il ait été condamné à Moscou sans être entendu intéresse au plus haut point la conscience du monde… J’ai consacré ma vie à une œuvre d’éducation. Si j’ai accepté le poste que j’occupe ici, c’est que je pensais pouvoir me comporter autrement sans manquer à l’œuvre de ma vie. »

Trotski : « Les membres de la commission sont animés de considérations beaucoup plus importantes que celles qui ont trait à la destinée d’un homme. Je n’en éprouve pour eux que plus de respect et de reconnaissance… Je sollicite votre indulgence pour mon anglais, et c’est la seule indulgence que je revendique. Quant au reste, la commission a pour objet de tout vérifier, du début à la fin, et mon devoir est de l’y aider. »

Trotski : « L’humanité n’a pas réussi jusqu’à présent à rationaliser son histoire. C’est un fait. Nous n’avons pas réussi à rationaliser nos corps et nos esprits. La psychanalyse tente de nous apprendre à les harmoniser. Sans grand succès jusqu’à présent. La question n’est pas de savoir si nous pouvons atteindre la perfection absolue de la société… Après chaque grand pas en avant de la société, l’humanité fait un détour, et même un grand pas en arrière. Je le regrette. Mais je n’en suis pas responsable [rires]…

Même après la révolution mondiale, il est bien possible que l’humanité soit très fatiguée. Pour une partie des hommes ou des peuples, une nouvelle religion peut même apparaître [regards complices de Frida]. Mais un grand pas en avant aura tout de même été franchi. Comme pour la révolution française malgré la restauration et le retour des Bourbons. Une telle expérience ne s’efface pas de la mémoire des peuples… »

Pas la moindre amertume.

Comprendre. Démonter le mécanisme de la terreur bureaucratique. Au-delà même de la personnalité de Staline. Qui n’est que « la plus éminente médiocrité du parti ». Homme sans qualités individuelles (ni penseur, ni orateur), il est parvenu au pouvoir grâce à une machine impersonnelle, ce n’est pas lui qui a créé la machine, mais la machine qui l’a créé. Toute la question est de savoir par quelles circonstances une telle médiocrité peut être appelée à jouer un tel rôle dans l’histoire ! On ne se méfie jamais assez de la médiocrité !

Interruption de séance.

Groupes dans le jardin.

Groupe Dewey-Finerty : « Un monument de logique ! » M. Trotski démolit méthodiquement les faits macabres des procès… Il se soumet aux questions six heures durant et argumente dans une langue qui n’est pas la sienne…

Groupe Trotski-Frida.

Quelle énergie ! Que de conviction ! Superbe combat. Peut-être mon combat le plus important. Plus qu’Octobre. Plus que l’armée rouge. Quand l’histoire avance du bon côté, elle trouve les hommes qu’il faut. Octobre aurait eu lieu sans moi, peut-être sans Lénine. Mais quand les vents sont contraires, les hommes se font rares. C’est dans la défaite qu’on devient irremplaçable.

Il faut démasquer l’imposture avant que le mythe n’efface la mémoire. Sinon la révolution resterait à jamais confondue avec la contre-révolution, les bourreaux avec les victimes, le communisme avec le stalinisme qui est très exactement son contraire. L’enjeu de ce combat apparemment dérisoire, où l’histoire du siècle défile dans cette maison bleue devant une poignée d’hommes et de femmes de bonne volonté, c’est ni plus ni moins que la possibilité de continuer et de recommencer.

M. Finerty et M. Dewey lui-même pensent que le régime totalitaire est le fruit naturel de la révolution. Nous avons commis des erreurs sans doute. Mais il y a une contre-révolution massive, des millions de morts ; l’État et sa bureaucratie de parvenus thermidoriens ont dévoré le parti.

« La nouvelle époque a apporté avec elle une nouvelle moralité politique, de nouveaux condottieri… Le XXe siècle nous a ramenés aux pratiques et aux méthodes de la Renaissance… Nulle époque du passé ne fut aussi cruelle, aussi cynique, aussi implacable que la nôtre… La moralité n’a pas progressé du tout. Notre époque est avant tout celle du mensonge, une gigantesque fabrique à mensonge… »

Époque de transition et de crise morale. Une morale s’est défaite avant qu’une nouvelle ne prenne racine. « Néron aussi fut un produit de son temps. Après sa disparition, on a brisé ses statues. La logique de l’histoire est plus puissante que le plus puissant secrétaire général. J’ose penser que c’est consolant ».

Séance du…

« La nécessité où je me trouve de me justifier d’une accusation d’intelligence avec Hitler et le Mikado montre suffisamment la profondeur de la réaction qui sévit sur la planète et plus particulièrement en URSS. Je mets ma bonne volonté, mon temps et mes forces à la disposition de la commission d’enquête. Je suis prêt à répondre à toutes les questions…

On a dit que les criminels n’ont pas à choisir leurs juges. En général. Reste à savoir de quel côté sont les criminels et les assassins…

Je pars de l’idée que les accusés des procès de Moscou sont sensés et n’ont pu commettre les crimes insensés dont ils s’accusent à l’encontre de leurs propres idées.

Il y a une logique de l’aveu : faire douter l’innocence et obtenir son consentement à son propre supplice. C’est un procédé moyenâgeux. Mais ces aveux extorqués tombent en poussière au moindre contact avec les faits.

Faire tenir de manière cohérente les circonstances aussi complexe et le rôle de tous ces personnages aurait été au-dessus des forces de Shakespeare. Et M. Vychinsky n’est pas Shakespeare !

« … Une autre théorie fantaisiste du Guépéou m’accuse de vouloir précipiter la guerre, puisque je suis pour la révolution mondiale. Ils se font une idée bien pauvre et confuse du rapport entre les guerres et les révolutions. Les guerres peuvent déboucher sur des situations révolutionnaires. Mais, sans parti capable de leur donner une issue, il peut en sortir le pire. Il faut donc tirer profit du temps de plus en plus limité qui nous reste pour forger les outils sans lesquels la barbarie l’emportera… »

Un édifice de mensonges et de falsifications.

Une imposture judiciaire. Mais à la première attaque sérieuse, cette tour de Babel s’écroulera sur les chefs thermidoriens. Car, par bonheur, « les hommes ne sont pas tous à vendre, sinon l’humanité serait pourrie depuis longtemps. La commission est un précieux élément de conscience sociale incorruptible… Une bouffée d’air frais dans une époque fétide ».

Conclusion

Trotski : « L’expérience de ma vie, avec ses succès et ses échecs, n’a pas détruit ma foi dans l’avenir de l’humanité, bien au contraire. J’ai toujours foi dans la raison, dans la vérité, dans la solidarité humaine. Le seul fait que votre commission ait été constituée avec à sa tête un homme à l’autorité morale inébranlable confirme l’optimisme révolutionnaire de toute ma vie…

Dewey : « Tout ce que je pourrais ajouter serait désespérément plat… »

Appartement de Cristina Kahlo

Rencontre Trotski-Dewey.

Dewey : « Une expérience intellectuelle unique, la plus intéressante de ma vie. Vous êtes un personnage tragique. Mais cette intelligence naturelle si brillante est enfermée dans des absolus. »

Dewey : Convaincu des mensonges. Mais le stalinisme est bien un produit du communisme.

Trotski : Non, quelque chose d’inédit. Le totalitarisme bureaucratique ; « L’État, c’est moi apparaît en comparaison comme une formule libérale. L’État totalitaire va bien au-delà. Staline peut dire désormais : “La société, c’est moi”. »

Dewey : Qui ne peut plus croire en Staline ne pourra pas reporter ses espoirs sur Trotski. C’est un même univers, des étoiles jumelles qui s’éteindront ensemble.

Trotski : Balancier habituel ; les amis de l’URSS qui rejettent le stalinisme, se précipitent dans les bras de la démocratie bourgeoise sous prétexte que le trotskisme ne vaut pas mieux. Ce sont le philistin démocrate et le bureaucrate stalinien qui sont frères jumeaux. Ce qui est arrivé n’était pas la seule histoire possible. Pas de fatalité historique, pas de destin tragique. Il y a tant de facteurs mêlés, petits et grands, d’embranchements et de bifurcations. Il fallait oser. Ensuite, nous ne sommes pas responsables des lâchetés et des dérobades de ceux qui ont laissé les armées européennes assiéger la révolution russe, les mêmes prêchent la non-intervention en Espagne…

« On voit, dans les périodes de réaction triomphante, MM. les démocrates secréter de la morale en quantité double, de même que les gens transpirent davantage quand ils ont peur… Ces moralistes sont le cul entre deux chaises, ils sont tombés entre deux feux…

Il y a un snobisme du sens commun… Si la fin ne pouvait justifier les moyens, il faudrait aller chercher ailleurs les critères de l’action. Au ciel, si ce n’est sur terre ! La théorie de la morale éternelle ne peut se passer de Dieu. Le sens moral absolu n’est qu’un timide pseudonyme de Dieu. Ce sont les jésuites qui ont soutenu qu’un moyen en lui-même est indifférent et que sa justification est commandée par la fin poursuivie. Ils se sont montrés par là supérieur à l’hypocrisie de l’Église, mais, en se bureaucratisant, ces guerriers de l’Église sont devenus à leur tour de fieffés coquins…

La fin du bien commun selon M. Mill justifie moralement les moyens. Ainsi, la pureté des intentions justifierait les moyens les plus sales ; les buts éthiques de la guerre justifieraient la pire des terreurs ? Et qu’est-ce qui justifie la fin ? Qui est le juge ? On n’y échappe pas facilement : la morale intervient dans des milieux divisés par des antagonismes sociaux…

Le moyen ne peut être justifié que par la fin, mais la fin aussi a besoin de justification. Tous les moyens ne sont donc pas permis. La question de morale révolutionnaire se confond avec les questions de stratégie et de tactique révolutionnaire. Le vice est dans la question. En séparant la fin des moyens, la morale bourgeoise s’est fourrée dans une impasse. Elle ne parvient plus à unir ce qu’elle a elle-même divisé…

Dewey : Pas résolu la question. Seulement précisé que la fin… révolutionnaire… justifie les moyens ! Mais qu’est-ce qui garantit le caractère révolutionnaire de cette fin… (lire la brochure de Dewey).

Trotski : ce qui élève la conscience et la culture, ce qui fait l’humanité réellement humaine et universelle, ce sont des critères exigeants. Tout n’est pas permis à un athée révolutionnaire.

Juin 1937, rue Argayo

Appartement de Cristina. Léon et Frida. Prisonnier de la maison bleue, des menaces, des gardes. Enfermé volontaire. Sous surveillance amicale. Il en a fallu des stratagèmes pour voler ce moment de liberté, ce rendez-vous en marge de l’histoire. Frankel fait la gueule. Il a sur Léon un œil jaloux. Natalia se tait. Mais elle souffre.

Et Diego ? Jaloux ? La possession est un sentiment petit-bourgeois. Cela lui permet de se conduire comme un macho en toute innocence. Des liaisons, des peccadilles. Ici même, avec ma sœur Chritina… Ça m’a été pénible… Très… J’ai essayé d’être tolérante.

Mais il n’a pas le sens de la réciprocité. L’an dernier j’avais une aventure avec un peintre japonais. Un jour Diego a fait irruption comme un justicier du far west, pistolets au poing, et il a chassé le galant. C’est sans doute ce que j’espérais…

Lui. Je crois avoir compris cette terrible innocence d’avant le péché originel : à côté de Diego, Staline fait parfois figure d’un philanthrope.

Lui indécis. Aptitude à décider des grands événements, refus d’hésiter avec les hésitants, et pourtant hésitant dans les choses quotidiennes, parce qu’un choix c’est un grand sacrifice des possibles, une amputation de la réalité.

Fatigué de brosser l’histoire à rebrousse-poil.

Pourtant, l’envie de recommencer. Nouvelle vie, nouvelle internationale… Nouvel amour ? Une illusion ?

Tout est politique ? Bien sûr. Dans une certaine mesure et jusqu’à un certain point.

Question d’échelle et de temps.

On n’a pas trouvé la clef de la rationalité des passions et des sentiments. On peut changer la propriété par décret, pas les mœurs. Pas l’amour.

Il reste la magie de la rencontre. Comme le mystère de l’événement.

C’est encore un point commun entre l’amour et la révolution.

La fidélité aussi, fidèle à la rencontre, fidèle à l’événement. Une forme de vérité.

« Les jours vierges de vous… »

« La lutte révolutionnaire est une porte ouverte à l’intelligence. »

Besoin de « faire partie d’une grenade humaine »

Coyoacan/San Miguel de Reglas

Correspondance Léon-Natalia

Le procès des généraux, l’armée rouge décapitée.

Léon, 12 juillet : « Voilà, j’avais vu en imagination comment tu viendrais me voir avec des sentiments de jeunesse. Nous nous presserions l’un contre l’autre, nous joindrions nos lèvres, nos âmes et nos corps. Mon écriture est déformée par les larmes, Nataloschka, mais y aurait-il quelque chose de plus élevé que ces larmes ? Tout de même, je vais me reprendre en main…

Natalia, 13 juillet : « J’ai pris des somnifères. Trois heures plus tard, je me suis réveillée en ressentant toujours la même écharde. Je suis si près de toi. Je ne me sépare pas de toi. Mon soutien, ma force, ce sont tes petites lettres. Comme elles me rendent heureuse, même si elles sont bien tristes. Je me hâte de rentrer à la maison pour les lire au plus vite.

Léon, 19 juillet : « Tous les gens sont, au fond, terriblement seuls, écris-tu Nataloschka, ma pauvre, ma vieille amie ! Ma chérie, ma bien-aimée ! Mais il n’y a pas, il n’y a pas eu pour toi que de la solitude. Nous vivons encore l’un pour l’autre, non ? Rétablis-toi, Nataloschka ! Il faut que je travaille. Je t’embrasse bien fort. Je couvre de baisers tes yeux, tes mains, tes pieds. Ton vieux Léon. »

San Miguel de Reglas, 12 juillet

Léon et Frida. La rupture…

Lui. On croit pouvoir laisser son passé derrière soi. Il vous rattrape au tournant. Il a toujours une longueur d’avance. On a son passé devant soi. Et le sien est particulièrement chargé. Tant de fantômes, tant de spectres… Les miens : Zina, Segueï, Platon Volkov… Les suicidés : Joffé, Maïakovski, Essénine… Les disparus : Racovski, Nin maintenant… Racovski était mon dernier lien avec l’ancienne génération. Après lui, il n’est resté personne. Une grande solitude.

L’illusion de recommencer, à 58 ans. Un rêve en bleu.

« Cette nuit, j’ai rêvé que je courais avec Lénine. C’était sur le pont d’un bateau. Il était couché sur une civière. Il m’interrogeait avec sollicitude sur ma maladie… J’essaie d’avoir ma maladie à l’usure… »

Natalia : dans ses souffrances comme dans ses rares joies, il y a toujours une profonde mélancolie qui ennoblit ses émotions.

Natalia a une voix de poitrine, légèrement rauque. Dans la souffrance, on dirait que c’est l’âme qui parle. Comme je connais cette voix de tendresse et de souffrance. Natalia et moi sommes liés depuis plus de 35 ans… Jamais elle ne me fait de reproches… « La vie n’est pas une chose facile. On ne peut la vivre sans tomber dans la frustration et le cynisme si on n’a pas une grande idée qui vous élève au-dessus des mesquineries et des imbécilités. »

« Il me faut encore quelques années de travail acharné pour assurer la transmission de l’héritage… »

Elle. Deux mondes difficiles de souffrance ou de détresse. Deux grands blessés, de l’histoire et du corps. Une grande interprète de la douleur : « Je porte en moi toujours le souvenir d’une blessure ouverte. »

Une erreur. Une mésencontre. Une intrigue entre deux masques. Les masques se sont brisés. Deux fidélités, deux pays, deux histoires qui ne peuvent pas se rencontrer.

« Diego m’a prise quand j’étais brisée, et il m’a réparée. Quand nous nous sommes mariés, mon père a dit que c’était le mariage de l’éléphant et de la colombe… Mais Diego n’est pas mon mari. C’est ridicule. Diego ne sera jamais le mari de personne. Ni l’amant. Son élan vital dépasse de beaucoup les limites de la sexualité. Nu, c’est une grenouille dressée sur ses pattes arrières, un animal aquatique avec ses épaules arrondies et ses seins de femme… Ce qui nous lie si fort. Il est mon père, je suis sa mère. Nous sommes amis, amants, compagnons. C’est une union incestueuse, monstrueuse et sacrée. Deux hermaphrodites. Une androgynie partagée.

Nous partageons les vices et les vertus d’un Mexique obscur. Mon corps est un marasme. Il va finir par me lâcher. J’ai toujours été une pleurnicheuse : boiteuse comme le diable, tatouée de cicatrices, sempiternelle amoureuse des hommes comme des femmes, pas belle, toujours à l’agonie, et rieuse jusqu’aux larmes… »

Eine Friede, une paix amoureuse, sans vainqueur ni vaincu. Il lui demande de lui rendre ses lettres.

– On dit qu’une lettre appartient à celle qui la reçoit, mais nous n’avons pas l’esprit propriétaire et je comprends qu’un grand homme souhaite effacer la trace de ses faiblesses.

Cadeau d’un autoportrait accroché calle Vienna : « Avec tout mon amour ».

Coyoacan 14 décembre

Le verdict a été rendu public à New York. 300 jours de travail.

Un livre de 600 pages va paraître. Un travail titanesque.

« 21. Nous concluons que les procès de Moscou sont une falsification… 23. Nous déclarons donc Trotski et Sedov non coupables… »

Trotski : « Deux lignes ! Mais deux lignes qui pèseront lourd dans la bibliothèque de l’humanité ! »

Alliance nécessaire pour démasquer l’imposture, mais chacun garde sa liberté de critique. Dewey a exercé la sienne en annonçant le verdit à la radio. Nous devons nous délimiter de nos amis qui vantent notre honnêteté pour mieux condamner notre politique.

Maison Bleue, mai 1938

Léon, Van, Natalia, Breton, Jacqueline. Trotski s’est préparé à la rencontre, il a lu l’Amour fou, Nadja. Il se lève pour accueillir le visiteur qui s’étonne de le trouver aussi jeune : « Les légendes n’ont pas d’âge… »

Changer le monde, changer la vie. Un beau programme.

Ce jardin, un Eden, un paradis…

« Notre vie ici diffère peu de celle de prisonniers. »

Un paradis hanté. Notre cortège de fantômes ne cesse d’augmenter : Nin, Erwin Wolf, Rudolf Klement, Ignace Reiss… Et maintenant notre Liova. La solitude s’épaissit.

L’histoire a tendu aux artistes un formidable guet-apens. Ils ont cru se tourner vers l’avenir et toute une génération s’est jetée dans les bras de la contre-révolution thermidorienne. Leur réalisme socialiste n’est qu’une invention de bureaucrates, la note de service d’un quelconque bureau des affaires artistiques. Ce réalisme est un moyen d’extermination morale

Vous voulez voir de vos propres yeux les ressorts de la révolution sociale ? Regardez les fresques de Rivera ! Vous voulez savoir ce qu’est un art révolutionnaire, regardez les fresques de Rivera ! Il n’écrit jamais, ne répond pas aux lettres, arrive toujours en retard aux réunions… C’est un piètre dirigeant, inapte à la routine de parti, mais c’est un révolutionnaire multiplié par un grand artiste.

Breton chahuté par les staliniens à Bellas Artes, défendu par Rivera.

Dans la société communiste, l’art se dissoudra dans la vie quotidienne… S’il n’a pas été dissous avant dans la marchandise…

La civilisation elle-même est menacée par les forces de réaction armées de toute la puissance technique moderne

Maison bleue, le 20 mai

Désaccord sur le roman.
Le roman est comme notre pain quotidien.
Des banalités et des trivialités qui corrompent l’imaginaire et le merveilleux.
Céline, une prose à ras du réel.
Une plume trempée dans la fange.

Trotski vante le réalisme de Maupassant et de Zola. Breton concède : « Il y a de la poésie chez Zola. » La différence entre un Zola et un Romains, c’est que Romains se veut distant. Mais la distance n’est pas seulement politique, elle est aussi morale. Malgré toutes ses vulgarités, Zola est plus profond, plus chaud : « Seul l’acteur peut être plus profond comme spectateur. »

Les surréalistes cherchent-ils contrairement à Freud à étouffer le conscient sous l’inconscient ? Non. Mais Freud est-il compatible avec Marx ? Marx n’a pas connu Freud, mais Freud traite encore la société comme une abstraction.

Détente, thé.

Breton, votre intérêt pour cette histoire de hasard objectif ne me paraît pas clair. Je vous soupçonne de vous ménager (geste qui découpe une lucarne sur le fond du ciel) une petite fenêtre sur l’au-delà…

C’est la part de miracle dans la découverte, dans l’événement, dans la rencontre amoureuse.

Vous avez écrit que ces phénomènes gardent pour vous un caractère inquiétant…

Inquiétant dans l’état actuel de nos connaissances…

Ah, si vous avez précisé ceci, je retire mon objection.

Excursion et pique-nique

Léon, Breton, Natalia, Frida, Jacqueline, Diego, Van, Hansen… Le vieux ramasse des « viejitos ». Breton a commis un larcin dans une Église. Mécontentement du vieux.

Rivera : Nos antiquités, nous ne les trouverons pas à Rome, mais ici, au Mexique. Notre art est la fusion de l’art religieux indigène, venu des profondeurs immémoriales du temps, et de l’art du travailleur industriel du Nord. Il est grand temps de proclamer l’indépendance esthétique du continent américain.

Breton sur Frida : Un ruban autour d’une bombe.

Patzcuaro, juillet 1938

Un patio fleuri. Cris de l’oiseau moqueur dans les cages. Trotski se délasse en flattant le dos d’un chien. Un réconfort affectueux. Les chiens, au moins, sont fidèles… dévoués…

Comment pouvez-vous vous laisser aller à prêter à l’animal de la bonté humaine ! C’est absurde de lui prêter des sentiments qui se réfèrent spécifiquement à l’homme. Sinon, on en viendrait à dire que le moustique est sciemment cruel et l’écrevisse délibérément rétrograde…
Mais si, mais si… Ce chien éprouve pour moi de l’amitié…

Breton : « Toute licence en art, sauf contre la révolution prolétarienne… »
Trotski : « Vous faites du zèle, Breton. Supprimez ce bout de phrase : Toute licence en art ! Tout court. Il y a quinze ans encore, j’aurais peut-être écrit comme vous. Mais nous avons fait l’expérience de la censure stalinienne (et de l’autocensure). L’économie a besoin de plan, mais pour la création intellectuelle, la révolution doit établir dès le début un régime anarchiste de liberté individuelle. Oui, anarchiste ! Aucune autorité, aucune contrainte, pas la moindre trace de commandement ! »

Pique-nique et cinéma

Adieux. Breton a été malade. Complexe de Cordelia. Tétanisé par l’admiration sans borne qu’il porte au Vieux.

« Très cher L.D., l’inhibition dont j’ai été victime chaque fois qu’il s’est agi de tenter quelque chose dans votre direction et sous vos yeux… Je me sentais tout à coup étrangement privé de moyens… J’éprouvais le besoin bizarre de me cacher… Comme si j’étais en présence d’un de ces hommes sur lesquels j’ai été amené à modeler ma pensée et ma sensibilité, Lautréamont ou Rimbaud. Vous êtes, avec Freud, le seul vivant de cette espèce… »

Trotski lui confie le montage original du Manifeste avec les notes et collages.
Silone, Giono, Péret ont signé. Pas Gide, Bachelard, Martin du Gard

Calle Vienna

Léon : « Je mourrai révolutionnaire, matérialiste, et par conséquent athée intraitable. Natacha vient juste d’ouvrir largement la fenêtre pour laisser entrer l’air librement dans ma chambre. La vie est belle. Que les générations futures la nettoient de toute oppression et de toute violence pour en jouir pleinement… Je me réserve le droit de fixer moi-même l’heure de ma mort. Mais le suicide ne serait en aucun cas un acte de désespoir et d’abandon. La foi en l’homme et en son avenir me donne une force de résistance que ne saurait donner aucune religion.

Maison bleue

Décembre 1940.
Elle. Divorcée en 1939, remariée un an après, toujours avec Diego.
Devant le chevalet au portrait de Staline.
Avec Tina ? Avec Cristina ?
Elle a été inquiétée après l’assassinat, comme Tina après celui de Mella :
– Le Vieux est mort par notre faute à tous.

J’en ai vite eu marre du Vieux. Il a débarqué à Tampico comme le sauveur blanc des légendes aztèques. Il représentait encore l’apogée politique de notre rêve romantique. La dernière incarnation, le dernier espoir. Mais il était trop discipliné, trop rationnel, trop autoritaire pour ce pays, pas assez sensuel, trop européen sans doute. J’ai vite compris son erreur. Au fond, je n’ai jamais été trotskiste. J’étais seulement solidaire de Diego.

Mais pourquoi Staline ? J’ai vu Gringolandia. J’ai vu ce « pinche Paris » et cette vieille Europe aussi pourrissante que ma pauvre jambe, qui nous fabriquera d’autres Hitler, d’autres Mussolini. Le seul espoir est à l’Est, en Russie, en Chine, et dans le nouveau monde.

Elle peint maintenant comme des ex-voto. Besoin de croire aux miracles : le marxisme guérira les malades, le monde et sa jambe.

Un supplice qu’on exhibe. 22 opérations. Amputation. « J’espère que la sortie sera heureuse et j’espère ne jamais revenir. »

Breton : Pour que cesse non seulement l’exploitation de l’homme par l’homme, mais aussi par le Dieu d’absurde et provocante mémoire. Que soit révisé de fond en comble, sans trace d’hypocrisie le problème des rapports de l’homme avec la femme. Que l’homme passe avec armes et bagages du côté de l’homme. Assez de faiblesses, d’enfantillages, de fleurs sur les tombes, d’instruction civique entre deux cours de gymnastique ! Assez de tolérance, assez de couleuvres !

1993

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