Tous les textes du philosophe Daniel Bensaïd.

Les années 1990. Un prélude social à la recomposition politique

Par Cédric Durand

Cet ouvrage est un recueil de textes, certains écrits par Daniel Bensaïd, d’autres par Christophe Aguiton, seul ou avec des acteurs des mouvements sociaux. Il est introduit par une contribution substantielle écrite à quatre mains. Son objet est le moment politique et social du milieu des années 1990 saisit à travers les mobilisations sociales et l’organisation des mouvements sociaux en France. « Après les années 1980 qui ont vu, en France comme dans tous les pays développés, une dégradation générale des rapports de force […], le milieu des années 1990 représente donc un point d’arrêt, un palier » (p. 41). En effet, alors que le nombre de « journées individuelles non travaillées » est passé de 4 à 5 millions dans les années 1970, il atteint un point bas de 400 000 en 1992. Surtout, le « Tous ensemble ! » du long conflit de novembre-décembre 1995, constitue un nouveau cri de ralliement pour des mouvements qui connaissent un renouveau certain. La remobilisation de l’ancien, autour de positions syndicales restées fortes dans la fonction publique et dont le fer de lance sont les cheminots, n’est peut-être pas l’essentiel. Il est davantage perçu comme un point d’appui pour l’émergence de nouvelles mobilisations. Cette nouveauté concerne les formes d’organisation ainsi que les sujets et les objets des luttes. Elle pose des difficultés conceptuelles et stratégiques que les auteurs - à l’époque tous les deux dirigeants de la LCR et, pour Christophe Aguiton, un des acteurs clés de plusieurs mouvements - essaient de se saisir.

De l’ancien et du nouveau dans le retour des mouvements

Au lendemain de 1995, le regain de mobilisation ne se produit pas où on l’attendait. L’agenda de libéralisation/privatisation dans les services publics progresse et des grèves engagées pour y mettre un coup d’arrêt sont souvent des échecs, comme par exemple à France Télécoms en juin 1996. En revanche, des conflits du travail dans des secteurs périphériques des bastions syndicaux comme les routiers en novembre 1996 et les salariés du Crédit Foncier fin janvier 1997, prennent un tour radical avec, dans le premier cas, le blocage du pays, et, dans le second, la séquestration du directeur pendant plusieurs jours. Ils se traduisent pas des victoires substantielles pour les salariés. Ils semblent aussi faire écho à une reconfiguration des formes de mobilisation sociale, hors de l’exclusive des canaux syndicaux, qui émerge à la fin des années 1980 avec l’apparition des « coordinations » dans le mouvement étudiant contre la loi Devaquet de 1986 et lors de la grève des infirmières à l’automne 1988 (chapitre : « Luttes ouvrières et formes de représentation »). On trouve ici les prémisses d’une remobilisation du salariat du privé qui sera manifeste dans les années 2000, sans pour autant redonner à la forme « grève reconductible » sa centralité.

Cette remobilisation déborde hors de l’espace du travail salarié. Luttes contre le Front national avec Ras l’Front, mobilisation de sans-papiers, de mal logés, de chômeurs avec des collectifs, des associations comme le Dal ou Droits devants, des associations de chômeurs comme AC, l’Apeis et le MNCP, mobilisations féministes, de la jeunesse scolarisée. À une quinzaine d’années de distance, la chronologie proposée en fin d’ouvrage permet de se rendre compte de la vigueur de ce foisonnement de fronts de lutte. Prenons l’exemple du printemps 1997 : après la réussite surprise de la manifestation pour les droits des femmes organisée début novembre 1995 – 40 000 personnes !, le Collectif national pour les droits des femmes est constitué en 1996 et organise en mars 1997 des assises qui réunissent deux mille participantes et débouchent sur une plate-forme revendicative commune ; le 7 mars de cette même année une première eurogrève est organisée chez Renault contre la fermeture du site de Vilvorde en Belgique, une lutte qui rebondit le 16 mars dans une euromanif pour l’emploi à Bruxelles ; le 29 mars, plusieurs dizaines de milliers de personnes défilent à Strasbourg pour s’opposer à la tenue du congrès du Front National ; un peu plus de deux mois plus tard, la première marche européenne contre le chômage, saluée par un communiqué du sous-commandant insurgé Marcos au nom de l’Armée zapatiste de libération nationale, s’achève à Amsterdam par une manifestation internationale de 50 000 personnes face au sommet européen (voir chapitre « les grèves contre le chômage la précarité et les exclusions »).

A la jonction entre ces deux registres de remobilisation s’amorce une recomposition du champ syndical. Aux PTT et dans le secteur de la santé, une partie de l’aile gauche est exclue de la CFDT en 1989. Ces militants vont se structurer et donner naissance aux syndicats Sud PTT et CRC Santé, pionniers du regroupement interprofessionnel actuel Solidaires (voir chapitre « L’émergence de syndicats Sud » et « Vers un nouveau paysage syndical »). En 1992, la scission de la Fen donne naissance à une nouvelle fédération dans l’enseignement, la FSU. Ces nouvelles structures se caractérisent par une combativité plus marquée que les autres syndicats mais aussi, en particulier dans le cas des Sud, par des processus démocratiques internes avancés et, enfin, par un soutien dans la durée aux mouvements sociaux émergents. Ainsi, à partir de la fin des années 1990, la FSU et Sud seront des points d’appui indéfectible pour le mouvement altermondialiste. Pour autant, s’ils occupent des positions significatives – la FSU est aujourd’hui la première fédération de fonctionnaire et l’Union Syndicale Solidaires revendique plus de 100 000 membres – ces syndicats sont très loin d’une position hégémonique. Surtout, leur développement n’a pas suffi à enrayer la faiblesse numérique structurelle du syndicalisme en France, un élément qui demeure décisif pour comprendre une certaine frilosité syndicale, en particulier, en ce qui concerne la direction de la CGT. La coordination des équipes «  lutte de classe » par-delà les appartenances syndicales est déjà pointée dans le livre, elle demeure donc un enjeu contemporain.

Reconstituer des capacités de résistance

Le riche chapitre introductif propose une lecture militante de ces trajectoires des mobilisations. Elle s’oppose aux sociologues des mouvements sociaux dans la lignée d’Alain Touraine qui tentent de disqualifier le mouvement de 1995 en le taxant de corporatiste. Daniel Bensaïd et Christophe Aguiton montrent au contraire comment la reconstitution de solidarités au sein de collectifs de travail est la condition même d’un élargissement thématique et interprofessionnel des mobilisations. Ce faisant, ils rejettent l’opposition entre salariés nantis et exclus pour rechercher les voies d’une réactivation du front de classe, une stratégie qui trouve son prolongement pratique dans les liens construits entre syndicalisme et nouveaux mouvements sociaux. Ce front de classe s’oppose aussi à un clivage national/racial qui est le fonds de commerce du Front national ainsi qu’à des lectures postmodernes qui se contentent d’une conflictualité en miette, il fournit « un fil conducteur qui est un fil d’universalité, opposé aux esprits de clocher et de chapelle » (p. 31).

Alors « que les partis communistes stalinisés ont discrédité l’idée de révolution et que les partis socialistes convertis au libéralisme tempéré ont vidé l’idée de réforme » (p. 44), ce fil d’espérance est ténu et passe par la fidélité à l’expérience de mai 1968 (chapitre : « Mai 1968 - Mai 1988 : Ni regrets, ni reniements »). Une qualité majeure de l’ouvrage est d’en faire une corde vibrante capable de guider l’action militante dans le basculement de l’hégémonie d’une conflictualité capital/travail « à la Marx » – centrée sur le lieu de travail – à l’affirmation d’une conflictualité capital/travail « à la Polanyi » – plus diffuse dans la société et dont la vague d’austérité actuelle en Europe constitue un moment paroxystique. Politiquement, l’ouvrage s’inscrit ainsi dans un moment défensif consécutif à l’effondrement de l’URSS, au repli du tiers-mondisme et marqué par une l’accélération de l’offensive néolibérale. Les préoccupations stratégiques des auteurs sont donc avant tout celle de la reconstitution de capacités de résistances minimum, et ce d’autant plus que la LCR a été réduite en 1994 à son étiage historique avec moins de 1 000 militants.

Le politique, un horizon lointain

Si « le mouvement social ne saurait être absorbé par le mouvement politique », le Retour de la question sociale est un tout de même un moment de ressourcement politique. L’horizon est celui de la recomposition avec la conviction que « l’héritage de la période antérieure, s’il n’est pas effacé, ne sera jamais une condition suffisante de nouvelles convergences de forces issues de trajectoires et d’expériences différentes » mais « qu’au fil des grèves, des mobilisations, des manifestations, un fonds politique commun se constitue » (p. 46). Si ce « fond politique commun testé dans les luttes » est insuffisant pour permettre un projet commun au moment de la rédaction de l’ouvrage, il « permet de fixer un horizon à moyen ou long terme, la formation d’une nouvelle force politique […] dans la gauche et pour changer la gauche, pour traduire les bouleversements intervenus, rassembler des expériences et des cultures différentes, à l’entrée du nouveau siècle, reprendre dans les conditions de l’époque nouvelle le projet de changer le monde » (p. 48).

La question posée alors n’a pas fini de tourmenter la gauche radicale. La campagne unitaire de 2005 à l’occasion du référendum sur le projet de constitution européenne et les 125 propositions adoptées part les collectifs antilibéraux en vue d’une candidature unitaire à la présidentielle de 2007 apparaissent bien comme l’aboutissement du processus de constitution d’un fond politique commun à partir des mobilisations des années 1990 puis tout au long des années 2000. Cependant, leur échec à constituer une nouvelle force – et celui du NPA de manière différente – démontre qu’on ne peut faire l’économie d’un retour de la question politique. Une base de résistance commune ne suffit pas. Elle rend possible la constitution d’une force authentiquement nouvelle mais ne dispense pas de se ressaisir des débats stratégiques.

Cédric Durand

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