Tous les textes du philosophe Daniel Bensaïd.

Les dépossédés

Par Michael Löwy

Ce précieux petit ouvrage est beaucoup plus qu’une introduction aux célèbres articles du jeune Karl Marx sur les débats dans la Diète rhénane concernant le vol de bois par les paysans, publiés dans la Gazette rhénane en octobre 1842 (et réédités ici en Annexe). Il s’agit d’une réflexion originale sur le thème très actuel des biens communs de l’humanité.

Comme le rappelle Bensaïd, les articles de Marx opposent le droit d’usage coutumier des pauvres – le ramassage des bois – au droit de propriété capitaliste des propriétaires des forêts. Certes, le cadre philosophique du jeune Marx en 1842 est encore celui, rationaliste libéral, de l’hégélianisme : l’État représente – ou devrait représenter – une rationalité supérieure face aux intérêts privés. Mais en critiquant la propriété privée du point de vue des droits d’usage des communs par les pauvres, il annonce déjà son engagement futur pour le communisme.

Le seul passage qui me semble discutable dans cette première partie du livre c’est quand Daniel Bensaïd semble suggérer la thèse suivante : puisque Marx définit la propriété, dans L’Idéologie allemande (1846), comme « un mode de relation nécessaire à un stade du développement des forces productives », il n’y a guère de sens à déclarer l’exploitation injuste. Entre le droit des possédants et des possédés, c’est la force qui tranche. Je me permets de diverger : même s’ils sont – momentanément – les plus forts, les possédants ne sont pas moins des parasites, et leur système d’exploitation est fondé sur l’injustice. En tout cas, c’est comme cela que je lis Le Capital

L’apport le plus intéressant du livre, c’est la démonstration précise et argumentée de la « troublante actualité des articles de Marx à l’heure de la globalisation marchande et de la privatisation généralisée du monde ». À une époque de monstrueuse appropriation privée des richesses naturelles et sociales, de brutale privatisation néolibérale des droits communs – protection sociale, santé, retraites – et des produits de l’intelligence universelle – la science, les savoirs –, le combat de Marx pour l’« économie morale » (le terme est de l’historien marxiste anglais E.P. Thompson), fondée sur la solidarité contre les « eaux glacées du calcul égoïste », est plus que jamais significatif.

Un des plus beaux passages de l’ouvrage est celui où Bensaïd met en évidence l’absurdité des « écologistes de marché » comme Nicholas Stern – auteur d’un récent rapport pour le gouvernement anglais sur le coût des dégâts écologiques – qui tentent, en vain, de « calculer le prix » de la pollution, de la mort des océans, de la fonte des glaciers et du dérèglement climatique. Tout en reconnaissant que le réchauffement de la planète est « un échec sans précédent du marché », Stern se livre à des acrobaties comptables pour transformer en marchandises des choses – la vie humaine, les écosystèmes – qui n’en sont pas, pour leur attribuer un prix de marché. La faillite de sa tentative illustre l’impossibilité de résoudre le défi écologique par la loi impitoyable de la valeur marchande. Le revers de la médaille de ces savants calculs est l’éthique compassionnelle de Nicholas Stern et ses sermons sur les changements de comportement des consommateurs individuels, censés être les coupables de la catastrophe annoncée.

On escamote ainsi le véritable responsable : la logique concurrentielle du capital, produisant des quantités gigantesques de biens inutiles et nuisibles, dont la publicité assure la consommation compulsive. À la racine du problème se trouve l’incommensurabilité entre valeurs marchandes et valeurs écologiques, qui constitue sans doute une des limites historiques du mode de production capitaliste.
Voici donc un petit livre d’une formidable actualité, qui réussit, en partant des travaux du jeune Marx, à poser quelques-unes des questions les plus importantes pour l’avenir de l’humanité au XXIe siècle.

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