Tous les textes du philosophe Daniel Bensaïd.

Les dépossédés

Par Georges Ubbiali

Daniel Bensaïd, philosophe et dirigeant politique d’extrême gauche à la LCR, propose dans ce court opuscule une très intéressante mise en perspective de textes de jeunesse de Marx. Bien avant la publication de ses analyses politiques, Karl Marx fut, durant un temps bref, journaliste. C’est à ce titre qu’il fut chargé de rédiger une série de comptes rendus de séances parlementaires consacrées à la question du vol du bois. Ces articles furent publiés en 1842 dans la Rheinische Zeitung. L’analyse de ces cinq articles (reproduits en fin de volume) n’est pas réellement l’enjeu du propos de Bensaïd. Il s’appuie d’ailleurs généreusement sur le travail de Lascoumes et Zander, publié il y a quelques années  [1], pour commenter le texte de Marx.

Ces pratiques du vol de bois s’inscrivent dans le grand mouvement de dépossession des communautés villageoises et/ou rurales, au moment de l’appropriation privative des sols et des ressources. Mouvement entamé quelques décennies plus tôt en Angleterre, qui s’est traduit par les enclosures et l’expropriation massive du peuple paysan des terres. Marx inscrit donc son analyse des lois visant à protéger les propriétaires forestiers du vol de bois dans le grand mouvement de privatisation du sol et de ses richesses, au profit des privilégiés. Dans une première partie, Bensaïd rappelle ce contexte avec un sens de la synthèse achevé. Dans un second temps, il propose un rapide excursus à partir de quelques philosophes, pour appréhender la notion de propriété privée. C’est ainsi que quelques cursifs développements sont offerts à propos de Locke, Proudhon et surtout Rousseau, présenté comme l’auteur le plus décisif et le plus incisif en matière de contestation du droit de propriété. Suivant la ligne de pente marxienne, après avoir salué l’apport de Proudhon (« La propriété, c’est le vol »), Bensaïd opère un retour extrêmement critique sur ce dernier.

Enfin, dans un ultime moment, l’auteur se penche sur ce qu’il considère comme la phase actuelle d’appropriation par les puissances capitalistes dominantes des biens communs de l’humanité. En brevetant le vivant, en labellisant le corps et ses composants, le capitalisme actuel ne fait que poursuivre ce mouvement d’enclosure, immatériel désormais. En instaurant des barrières, liées à la propriété privée, le système capitaliste et la propriété privée constituent des entraves au libre développement des connaissances et des savoirs, au détriment du bien-être commun. S’appuyant sur les réflexions de Paul Sereni  [2], Bensaïd en appelle, à rebours de la privatisation croissante du monde, à une appropriation sociale de celui-ci, libérant l’immense énergie créative, bridée par l’appropriation privative. Un petit livre incisif.

Haut de page

Notes

[1] Lascoumes Pierre, Zander Harwig, Marx : « du vol du bois » à la critique du droit, Paris, Puf, 1984.

[2] Sereni Paul, Marx, la personne et la chose, Paris, Harmattan, 2007.