Tous les textes du philosophe Daniel Bensaïd.

Les lectures marxistes de Daniel Bensaïd

Marx, l’aventure continue

Par Michael Löwy

Michael Löwy a déjà présenté, dans Rouge du 19 octobre 1995, la Discordance des temps, premier volet paru des études marxistes renouvelées de notre camarade Daniel Bensaïd. Il s’attache aujourd’hui au second volet, Marx l’intempestif. Voilà quinze jours, Samy Johsua a lui aussi introduit pour nos lecteurs ces deux livres. Vu l’importance des questions abordées ici, nous publierons ultérieurement d’autres contributions, pour alimenter réflexions et débats.

Contrepoint et complément de la Discordance des temps (éditions de la Passion, 1995), Marx l’intempestif, de Daniel Bensaïd, nous mène loin, bien au-delà des systèmes fermés, des idéologies pétrifiées en forme de mur, vers une aventure intellectuelle et politique inachevée. Il s’agit de nous faire écouter, à la place du bruit assourdissant des marxismes institués, le « tonnerre inaudible  » que constitue l’œuvre marxienne. L’enjeu n’a rien d’académique : restituer la force subversive d’une théorie critique de la lutte sociale et du changement du monde, traduite par les épigones dans la petite musique du positivisme.

Critique

Ce qui fait la force et l’intérêt de ce livre, c’est qu’il apporte non seulement une lecture nouvelle des écrits de Marx, mais ouvre, à partir de ceux-ci, une série de chantiers nouveaux, d’importance capitale pour l’avenir de la pensée critique. Cette ouverture s’inspire des travaux de deux grands « passeurs », Walter Benjamin et Antonio Gramsci, qui nous aident à réveiller le marxisme du « culte somnolent du progrès ».

Cette démarche exige une attitude résolument hétérodoxe et critique envers Marx lui-même, dont l’œuvre est traversée de contradictions irrésolues entre la science positive et la « science allemande », entre les sirènes du progrès et une vision dialectique de l’histoire – qui génèrent, à leur tour, la pluralité contradictoire des marxismes.

Le livre se divise en trois sections : Marx critique de la raison historique, de la raison sociologique, de la positivité scientifique. Malgré les apparences, c’est loin d’être un ouvrage systématique. Comme souvent chez Daniel Bensaïd, c’est le foisonnement tourbillonnant des idées qui fait la richesse du tout…

Histoires

La conception de l’histoire chez Marx est traversée d’une contradiction non résolue entre le modèle scientifique naturaliste qui prédit la fin du capitalisme « avec l’inéluctabilité d’un processus naturel » – et la logique dialectique ouverte. Tandis que certains textes de Marx – sur la mission civilisatrice du capitalisme, ou sur le colonialisme anglais en Inde – ne sont pas loin de tomber dans les pièges de l’idéologie « progressiste », d’autres (comme l’introduction des Grundrisse) esquissent une rupture profonde avec la vision linéaire et homogène de l’histoire, et avec la notion de progrès « dans sa forme abstraite habituelle ». Grâce à des notions comme le contretemps (zeitwidrig) et la discordance des temps, Marx a inauguré une représentation non linéaire du développement historique.

Tandis que les épigones – depuis les « orthodoxes » de la IIe Internationale jusqu’aux « marxistes analytiques » comme Jon Elster ou John Roemer – ne font que « démonter et remonter tristement le lassant Meccano des forces et des rapports, des infrastructures et des superstructures », la vision marxienne d’une histoire ouverte a inspiré Trotski, dans la théorie du développement inégal et combiné (et dans la stratégie de la révolution permanente), et Ernst Bloch, dans son analyse de la non-contemporanéité des classes et des cultures dans l’Allemagne de Weimar.

Aveuglées par le primat unilatéral des forces productives, les lectures linéaires du progrès – dont les « marxistes analytiques » ne sont que le dernier avatar – ne le conçoivent qu’en termes d’avancées et de reculs sur un axe chronologique ; ils n’imaginent le désastre – comme le fascisme – que sous forme du retour à un passé révolu ou de ses survivances résiduelles, « au lieu de donner l’alerte contre les formes inédites, originales et parfaitement contemporaines d’une barbarie qui est toujours celle d’un présent particulier, une barbarie de notre temps ».

Stratégie

Ce que ne comprennent pas les lectures positivistes de Marx, c’est que, à la différence de la prédiction physique, l’anticipation historique s’exprime dans un projet stratégique. Pour une pensée stratégique, la révolution est par essence intempestive et « prématurée ». Marx ne juge pas les révoltes des opprimés en termes de « correspondance » entre forces et rapports de production : il est « sans hésitation ni réserve du côté des gueux dans la guerre des paysans, des niveleurs dans la révolution anglaise, des égaux dans la Révolution française, des communards voués à l’écrasement versaillais ». Daniel Bensaïd avance ici une de ses plus belles illuminations profanes : la distinction entre l’oracle et le prophète. Le marxisme n’est pas la prédiction oraculaire d’un destin implacable, mais une « prophétie conditionnelle », un « messianisme actif » qui travaille les douleurs du présent. La prophétie n’est pas attente résignée, mais dénonciation de ce qu’il adviendra de mauvais si…, comme dans la Catastrophe imminente et les Moyens de la conjurer, de Lénine. Comprise dans ces termes, « la prophétie est la figure emblématique de tout discours politique et stratégique ».

Dans le monde de la marchandise, l’abstraction horlogère et l’abstraction monétaire vont de pair, « le temps, c’est de l’argent ». Ce temps sans qualité d’un dieu chronométreur, ce temps sans mémoire ni musique, ce temps désespérément vide, est aussi celui de l’accumulation du capital : le progrès selon la bourgeoisie. Marx est un pionnier de la critique de la raison bourgeoise de l’histoire, qui sera développée aussi, à leur manière, par les romantiques. D’où l’importance de quelques grands passeurs entre la critique romantique et la critique révolutionnaire : Blanqui, Péguy, Sorel. Mais c’est surtout à Walter Benjamin que nous devons un matérialisme historique qui aura enfin aboli l’idée de progrès, au profit des interruptions et des passages.

Cette première partie du livre est sans doute la plus riche et la plus « prophétique ». Mais on trouve aussi dans les deux autres beaucoup de pistes intéressantes.

Sociologies

Marx critique de la raison sociologique : tandis que la sociologie positiviste, biomécanique, des Comte, Durkheim et épigones s’efforce de réduire les faits sociaux à des « choses » – dans une logique qui ne fait que reproduire, au fond, le fétichisme de l’univers marchand – la sociologie marxienne, critique et négative, les traite comme des rapports sociaux conflictuels, des rapports dialectiques de lutte.

Sujets de cette lutte, les classes sociales ne sont ni la somme des individualités qui les composent ni une sorte de « personne » mythique. Or, le marxisme analytique de Jon Elster remplace la critique de l’économie politique par la psychologie sociale : en privilégiant l’individualisme méthodologique, il finit par faire de l’appartenance de classe une question de « choix rationnel » de l’individu, et de l’exploitation un rapport interindividuel. La lutte des classes elle-même est réduite par John Roemer aux schémas de la théorie des jeux et aux calculs rationnels des « joueurs ».

L’autre tentative de « rationaliser » la lutte des classes est la théorie de la justice de Rawls, complément éthico-juridique parfait d’un libéralisme social bien tempéré. Le conflit social est évacué au profit d’une atomistique des procédures contractuelles et de la fiction formaliste de l’accord mutuel.

Sciences

Au cœur de tous ces débats se trouve la question de la méthode : Marx, critique de la positivité scientifique. Dans la dernière section du livre, Daniel Bensaïd nous montre, dans l’œuvre de Marx, le dilemme non surmonté, mais fécond, entre « science anglaise » et « science allemande », positivisme empiriste et/ou rationaliste, et conception dialectique de la connaissance. Fasciné par le succès des sciences naturelles, Marx a été souvent piégé par leur modèle. Mais la tendance principale qui inspire sa critique de l’économie politique, c’est bel et bien celle d’un « autre savoir » qui associe théorie et critique, et qui résout l’antinomie de la nécessité et de la liberté dans l’aléatoire de la lutte.

Marx est donc l’héritier de la « science allemande » de Hegel et de Goethe, riche en profondeur philosophique et en créativité métaphorique, qui trouve son origine dans la défiance romantique face à l’émergence de la raison instrumentale, et la montée de « l’eau fade d’un rationalisme usé et sans vie » (Hegel).

Mais il ne s’agit pas seulement de l’Allemagne. On assiste au cours du XIXe siècle à un bouleversement radical du socle épistémologique. De Newton à Marx (en passant par Carnot et Darwin), écrit Daniel Bensaïd dans une formule frappante, nous assistons « au grand passage des horloges aux nuages », c’est-à-dire du déterminisme mécanique et linéaire à une nouvelle logique authentiquement multidimensionnelle et dynamique, celle des temps brisés et désaccordés, des asymétries et des probabilités, des incertitudes et des choix. Le temps historique retrouve ses rythmes et ses nœuds, « le clinamen gorgé de nouveautés, et le kairos gros d’opportunités stratégiques ».

Le principal reproche que je ferais à cette section III (sur la science chez Marx), c’est l’absence de rapport avec la section II (sur la lutte des classes). La grande question – au cœur d’Histoire et Conscience de classe, de Lukacs, mais aussi des Théories de la plus-value de Marx – du rapport entre position de classe et connaissance de la société n’est pas abordée. Confronté avec le célèbre passage du Capital où Marx se réfère à sa critique de l’économie politique comme représentant le point de vue du prolétariat, notre auteur se limite à manifester ses réserves : « L’image d’une classe représentée par la critique soulève en effet plus de questions qu’elle n’en résout. »

D’autre part – mais les deux questions sont étroitement liées, dans la mesure où la lutte de classes traverse les sciences sociales et non (à peu d’exceptions près) les sciences naturelles – il se laisse prendre au mirage d’un « nouveau paradigme holiste du savoir scientifique » (à partir des théories des systèmes et des théories du chaos), qui rendrait dès maintenant « démodée » la distinction entre sciences de la nature et de la société. Le dernier chapitre de cette section, curieusement intitulé « les tourments de la matière », est une passionnante discussion de l’écologie comme science et comme politique.

Reconnaissant qu’il serait aussi abusif d’exonérer Marx des illusions prométhéennes de son temps que d’en faire un chantre de l’industrialisation à outrance, Daniel Bensaïd nous propose une démarche bien plus féconde : s’installer dans les contradictions de Marx et les prendre au sérieux. La première de ces contradictions étant, bien sûr, celle entre le credo productiviste de certains textes et l’intuition que le progrès peut être source de destruction irréversible de l’environnement naturel.

Écologie

La principale limitation de ce chapitre me semble être la tendance – qu’on retrouve aussi chez beaucoup d’écologistes politiques – d’envisager le problème prioritairement sous l’angle du calcul des flux énergétiques et de la pénurie des ressources naturelles. Dans ce contexte, il n’est pas étonnant que notre auteur refuse les « idéologies crépusculaires » et arrive à la conclusion optimiste que nous ne sommes pas menacés de pénurie énergétique absolue, puisqu’« il est toujours possible que l’humanité découvre d’autres sources d’énergie ». Soit. Mais la menace de catastrophe écologique se situe à un autre niveau, bien plus dangereux et imminent : la pollution (à savoir, l’empoisonnement) de l’air, de la terre et de l’eau, le réchauffement de la planète, la destruction de la couche d’ozone. Ce n’est pas la « pénurie », mais la survivance même de l’espèce humaine qui est en jeu !

En revanche, Daniel Bensaïd apporte une contribution notable à une future et nécessaire convergence entre marxisme et écologie politique, en montrant que les deux affrontent un ennemi commun : le fétichisme marchand, l’égoïsme à courte vue du capital et de la bureaucratie. Les deux posent la nécessité de « réintrinquer » (pour reprendre le terme de Karl Polanyi) l’économie dans une totalité de déterminations écologiques et sociales. Enfin, les deux exigent un bouleversement du mode de production lui-même et l’abolition de la dictature des critères marchands.

Cette convergence implique que l’écologie renonce aux tentations du naturalisme anti-humaniste et abandonne sa prétention à remplacer ou absorber la critique de l’économie politique. Mais elle implique aussi que le marxisme se débarrasse du productivisme, en remplaçant le schéma mécaniste de l’opposition entre le développement des forces productives et des rapports de production qui l’entravent par l’idée, bien plus féconde, d’« une transformation des forces potentiellement productives en forces effectivement destructrices ».

Morale de l’histoire : contrairement à une rumeur malveillante, Marx n’a pas été écrasé sous les décombres du Mur de Berlin. Grâce à des esprits insoumis comme Daniel Bensaïd, l’aventure continue…

Rouge n° 1671, 8 février 1996

Haut de page