Tous les textes du philosophe Daniel Bensaïd.

Marx l’intempestif

Par Gabriel Maissin

Les compères Marx et Engels auraient dû se méfier, il y a des formules qui font mouche et d’autres dont on ne parvient plus à se débarrasser. Lorsqu’ils entament fièrement le texte du Manifeste du Parti communiste par un menaçant : « Un spectre hante l’Europe, le spectre du communisme », ils ne croyaient pas si bien dire. Car cette figure spectrale va coller à la peau du marxisme, être une des formes même de son repérage dans les conjonctures politiques et théoriques de ces cent cinquante dernières années.

La figure du spectre est double. D’une part, elle signale une menace : celle d’une entité tout autre, inconnue, appartenant littéralement à un au-delà radicalement différent. Pour Marx, c’était déjà une victoire, une reconnaissance de la puissance du communisme naissant que de voir les puissants de l’époque hantés par la menace. D’autre part, par son apparition inopinée, le fantôme trouble l’écoulement monotone du temps. Il se rappelle à notre bon souvenir. Cette seconde figure spectrale est celle que Jacques Derrida, récemment disparu, avait décidé de réanimer .

Dans la foulée de la chute du Mur de Berlin, encore une fois, les faire-part « Marx est mort » avait été hardiment placardés. Le philosophe de la déconstruction, lui, s’était cru obligé de souligner : « ce sera toujours une faute de ne pas lire et relire et discuter Marx. Ce sera de plus en plus une faute, un manquement à la responsabilité théorique, philosophique, politique. [...] Il n’y aura pas d’avenir sans cela. Pas sans Marx, pas d’avenir sans Marx. Sans la mémoire et sans l’héritage de Marx : en tout cas d’un certain Marx, de son génie, l’un au moins de ses esprits. Car ce sera notre hypothèse, ou plutôt notre parti pris : il y en a plus d’un, il doit y en avoir plus d’un. »

Diable ! Venant d’une des figures les plus importantes de la philosophie contemporaine , voilà de quoi remettre les pendules à l’heure. Mais, il faut rester de bons comptes, et Derrida l’écrit lui-même, « je ne suis pas marxiste [d’ailleurs] qui peut encore dire : je suis marxiste ? » Effectivement. Le marxisme, d’abord, est marqué, de manière tragique, par le dernier siècle. Le mot évoque simultanément la systématisation dogmatique et l’usurpation d’une pensée et d’un agir. De cela, il ne peut plus être question, ce serait la part du mort qui est morte avec lui.

Mais cela ne règle pas pour Derrida la question de l’héritage. « Se demander où va, c’est-à-dire où conduire le marxisme : où le conduire en interprétant, ce qui ne peut aller sans transformation, et non où il peut nous conduire tel qu’il est ou tel qu’il aura été. » C’est la part du vif qu’il faut saisir, non la recherche à reculons d’une vérité perdue ou cachée. Non pas une relecture de Marx, encore une fois, mais une interprétation, une transformation et une déconstruction de l’unicité, de l’homogénéité et de la totalité dont marxistes proclamés et antimarxistes acharnés l’affublent.

Cet hommage, incident et insuffisant, à ce grand penseur disparu, nous permet d’introduire l’ouvrage dont il sera question cette fois : Marx l’intempestif de Daniel Bensaïd. Car d’emblée, dès la lecture de l’introduction, on remarquera une connivence entre les deux démarches. Bensaïd ne nous propose-t-il pas « un Marx qui se chamaille avec son ombre et se débat avec ses propres spectres. » Cette fois, c’est Marx qui hallucine, qui voit des fétiches, des avatars et qui fait face aux contradictions irrésolues de son œuvre : « sa pensée n’est certainement pas homogène de part en part » mais elle garde une cohérence qui « permet toujours d’interroger notre univers dans la perspective de changer le monde. »

Le point commun entre les deux auteurs est plus profond. Il s’agit d’une nouvelle écoute du temps. Ce ne sont plus l’écoulement, la succession, la périodisation qui constituent la trame. « Tout se joue en permanence, à chaque seconde, dans le temps brisé de la politique » annonce Bensaïd. Dans ce qui surgit, fait événement, affirme Derrida, à contretemps. Or le contretemps est une figure éminemment marxiste. Elle se trouve, texto, au seuil même du Capital rappelle Bensaïd : « Outre les maux de l’époque actuelle, nous avons à supporter une longue série de maux héréditaires provenant de la végétation continue des modes de production qui ont vécu, avec la suite des rapports politiques et sociaux à contretemps qu’ils engendrent. Nous avons à souffrir non seulement la part des vivants, mais encore la part des morts. Le mort saisit le vif ».

À contretemps, de manière intempestive… Voilà l’écriture de l’histoire que Marx se serait proposé de réaliser. De quoi surprendre ceux qui n’ont vu – ou voulu voir – que la correspondance des infrastructures et des superstructures, les emboîtements et les points de ruptures machinaux. Une histoire travaillée non pas par la concordance, mais par la discordance des temps entre sphères économiques, juridiques, esthétiques… Ce sont ces failles, ces fractures qui offrent refuge à la dynamique du conflit et que Marx auscultera, disséquera.

À partir de là, Bensaïd, va tenter d’aller jusqu’au bout. « Ainsi, la théorie de Marx est-elle tantôt définie comme une philosophie de l’histoire, de son sens, de son achèvement ; tantôt comme une sociologie des classes et une méthode de classement ; tantôt, enfin comme un essai d’économie scientifique. Aucune de ces thèses ne résiste à une lecture rigoureuse. » Aucune. Ce que le marxisme n’est pas ! Soit, mais qu’est donc que la théorie de Marx ? Comment notre philosophe s’y prendra-t-il pour remplir le creux ?

En laissant parler les textes, y compris avec leur polysémie qui en dit souvent long, sans effacer la marque de leur époque, en revisitant un siècle de lectures et de commentaires et aboutir ainsi à susciter « échos et résonances sous le choc du présent ». Mais il ne part pas au hasard, il a un plan : « Marx est l’auteur d’une théorie critique de la lutte sociale et du changement du monde. » Et bien, il s’agira de montrer cette théorie critique sous trois registres, formant les trois parties du livre : Marx critique de la raison historique, Marx critique de la raison sociologique, Marx critique de la positivité scientifique. Le développement de ces trois registres est ainsi l’occasion d’une confrontation avec d’autres auteurs et théorisations contemporains.

« L’histoire ne fait rien »

En trois chapitres, et avec Gramsci et Benjamin comme passeurs, c’est à la déqualification d’une histoire sacrée au profit d’une histoire profane que nous assistons. On sait que les marxistes ont filé allégrement la métaphore des tribunaux de l’histoire et de leurs lois enfin dévoilées. On sait que cette histoire-là avait un sens, qu’elle décochait ses flèches dans les bonnes directions, celle du progrès.

À leurs corps défendant, reconnaissons que certains textes (et non des moindres ) se laissent plier à cette vision. Oui, mais… Il faut aller au-delà. L’élaboration de Marx est bien une critique de la raison historique, au-delà des contradictions entre certains textes, c’est la logique même de son travail qu’il faut reconnaître. « En articulant des temporalités hétérogènes les unes aux autres, Marx inaugure une représentation non linéaire du développement historique et ouvre la voie aux recherches comparatives ».

S’il y a un premier schéma général, il n’équivaut pas à une histoire universelle, une inexorable montée dans le progrès. Ce sont les formes actuelles qui voient les formes passées comme devant conduire nécessairement à elles. Mais ce n’est qu’une illusion. Le progrès est historiquement et socialement déterminé, il est aussi doublé de régressions comme son ombre, il n’est jamais absolu et définitif. « Toujours en sursis, le progrès est aussi celui de la violence impitoyable exercée contre les vaincus, de ses raffinements et de ses perfectionnements techniques, peu conforme aux tableaux édifiants d’une marche triomphale de l’histoire ».

Plus précisément, Marx refuse la « théorie historique-philosophique de la marche générale fatalement imposée à tous les peuples » qui lui est si souvent attribuée. Il ne s’agit pas de destin prédéterminé. Les grandes crises sont les moments de l’interruption du temps homogène de l’histoire, l’heure des probabilités et des possibilités. « À chaque instant s’affrontent le rationnel et l’irrationnel, les possibles qui accèdent à l’histoire effective et ceux qui en sont provisoirement ou définitivement éliminés. La lutte seule les départage. » Et citant Gramsci : « En réalité on ne peut prévoir scientifiquement que la lutte, non les moments concrets de celle-ci ». Il est alors temps de se pencher sur les acteurs de la lutte.

Mais où sont les classes d’antan ?

Au départ un constat déconcertant : il est facile de citer des textes canoniques faisant référence à la notion de classe, à commencer par l’omniprésence de « lutte des classes ». En revanche, il est bien difficile de trouver une définition précise ou encore moins une typologie . Il n’en fallait pas moins pour que des esprits érudits mettent l’accent sur cette faiblesse. Soit pour lui reprocher son simplisme – abstraction – économiciste, ou la division en deux classes est opérée par la propriété ou la non-propriété des moyens de production, soit pour lui imputer une sorte « d’universalisme » où la classe formerait un sujet unifié, capable d’agir consciemment. De Schumpeter exigeant que Marx soit plus clair sur l’existence de deux classes fondamentales, à Giddens accusant Marx de réductionnisme pour négliger d’autres formes d’exploitation et d’oppression, Bensaïd va reprendre l’ensemble de ces débats en y opposant la méthode du Capital. Les classes se révèlent dans et par le mouvement du Capital. Au fur et à mesure que s’écrit le Capital, les déterminations s’enchaînent de l’abstrait vers le concret. De l’extorsion de la plus-value initiale, en passant par son achat-vente dans la sphère de la circulation, pour en arriver au procès d’ensemble du capital, c’est bien une théorie des classes qui se fraie un chemin au sein de ce rapport social que désigne le terme capital, avant de désigner communément « les moyens de productions » ou la valeur cristallisée du travail mort. Une définition théorique des classes ne peut apparaître avant la fin du Capital, où Marx désigne « à première vue » les salariés, les propriétaires fonciers et les capitalistes comme les trois grandes classes de la société moderne. Même si elle reste inachevée , cette définition finale n’est pas purement classificatoire, elle résume un procès d’ensemble, en soulignant la source du revenu de chacune d’elle : le profit, la rente et le salaire. Bien sûr, nous dit Bensaïd, il y a une faiblesse et non des moindres. Marx s’interrompt alors que doivent être abordées les conditions de la reproduction d’ensemble (éducation, santé, logement…) qui nécessiteraient la médiation de l’État… Ce traitement introduirait logiquement de nouvelles déterminations : partage du revenu national, système de droits sociaux… qui à leur tour permettraient de mieux cerner les classes dans leur totalité.

Bensaïd ne veut pas en en rester-là, car l’ensemble des déterminations – non seulement économiques mais aussi politiques – se rassemblent par-delà « l’apparence superficielle qui dissimule la lutte des classes » comme dit Marx. À partir de ses écrits politiques , entrent en scène d’autres articulations : celles des rapports de production et de l’État, celles des différenciations sociales (bureaucratie d’État, classes moyennes et flottantes…), celles entre potentialité révolutionnaire et renoncement, celles, enfin, liées à la domination et à l’interdépendance des Nations. « La structure sociale de classe ne détermine donc pas mécaniquement la représentation et le conflit politiques. Si un État ou un parti ont un caractère de classe, leur autonomie politique ouvre une large gamme de variations à l’expression de cette « nature ». Il y aurait ici aussi une spécificité irréductible du politique. Encore !

Tout cela aboutit à un rejet de tout « essentialisme » de la classe ouvrière. Ainsi juge-t-il sévèrement la position d’un Lukacs pour qui la conscience ouvrière, conséquence immanente de la dialectique historique, en serait aussi l’expression de la nécessité historique, de son rôle révolutionnaire. « Au contraire, les Grundrisse et Le Capital se présentent comme un travail de deuil de l’ontologie, une déontologisation radicale » corrige Bensaïd.

Reste à affronter diverses théorisations contemporaines qui, d’une façon ou d’une autre, ont pris pour cible la théorie des classes. Dans de très longs développements comme ceux du chapitre « Lutter n’est pas jouer », il conteste qu’il soit possible d’établir une nouvelle théorie générale de l’exploitation, subordonnant la théorie des classes à la théorie de la justice rawlsienne. En s’appuyant sur des auteurs comme Cohen, Roemer, Elster… ou Van Parijs, il va mettre en cause trois des lignes de force de ce qui sera appelé dans les années quatre-vingts et nonante le « marxisme analytique » : l’individualisme méthodologique qui vise à chercher dans les choix rationnels des individus les micros fondements des classes, l’élaboration d’une théorie de l’exploitation déconnectée d’une théorie économique de la valeur ou encore d’amener Marx sur le terrain d’une théorie de la justice distributive.

Dans cette partie, c’est à un véritable travail de docker que Bensaïd s’est livré, un incessant va-et-vient entre la multiplicité des ouvrages et débats des années quatre-vingts et nonante, avec pour résultat de maintenir débout, malgré les objections, les contre-théories, que si « les classes n’existent pas comme des réalités séparables, mais seulement dans la dialectique de leur lutte. Elles ne disparaissent pas quand les formes les plus vives ou les plus conscientes de la lutte s’atténuent. Hétérogène et inégale, la conscience est inhérente au conflit qui commence avec la force de travail et la résistance à l’exploitation. Et qui ne cesse plus. »

Faire science autrement

Les quatre derniers chapitres de la troisième partie sont consacrés à ce que l’on pourrait qualifier de manière lapidaire la théorie de la connaissance, l’épistémologie marxiste. Marx fait l’objet de critiques radicalement opposées : tantôt on lui reproche son déterminisme économique, sous-produit d’une attirance pour les sciences de la nature et leurs lois causales, tantôt, au contraire, on l’accuse de déroger aux exigences de causalité et de prédictibilité sans lesquelles il n’y aurait que des « pseudosciences ».

Remettant le métier sur l’ouvrage, Bensaïd tente de nous montrer comment Marx, contrairement à des simplifications abusives ou à des théorisations excessives, doit être pris dans son mouvement propre, ses contradictions. Il y a chez Marx un véritable tropisme pour les sciences de la nature, « la science anglaise », son admiration pour Darwin… Mais, cette attirance est aussi contrariée, retenue par cette science allemande, « deutschen Wissenschaft  », qui ne renonce pas au savoir de la totalité et de la singularité, « à la manière dialectique allemande ». Cette tension, doublée d’une ouverture multidisciplinaire impressionnante , va donner aux travaux de Marx, cette allure révolutionnaire. « Une autre pensée du savoir, qui sans exclure la science en bouleverse et déborde l’idée » selon le bilan de Derrida.

L’ouvrage se termine sur un dernier chapitre intitulé les « Tourments de la matière », qui rend compte d’un des aspects sans doute les moins connus et pourtant clairement présents dans l’opus marxien : sa compréhension profonde d’une interdépendance entre la société humaine et la nature, de la double détermination de l’homme, sociale et naturelle. S’il est tout à fait anachronique d’exonérer Marx d’une certaine vision prométhéenne, propre à son époque, il est tout aussi abusif de disqualifier son œuvre quant à sa capacité à rentrer en dialogue avec les questions posées par l’écologie contemporaine. Bensaïd reconnaît que la « critique de l’économie politique – Le Capital – ne saurait épuiser les contraintes des déterminations naturelles et en finir avec les tourments de la matière. » Mais, de son côté, « la critique de l’écologie politique ne saurait en toute rigueur absorber la critique de l’économie politique » et prendre en charge la conclusion qu’elle porte quant à l’abolition de l’exploitation. « Elles peuvent par contre nouer un rapport fécond à partir de temporalités différentes ».

Ce genre d’ouvrage ne se laisse pas facilement présenter, il n’offre pas la sécurité d’une construction systématique progressant d’hypothèses initiales vers quelques conclusions bien ramassées. L’ouvrage d’ailleurs se termine sans conclusions. Il procède par un mouvement ascendant en spirale, accumulant les démonstrations partielles. Il multiplie les va-et-vient entre les textes et les auteurs. Il ne respecte aucune chronologie, il revient autant de fois que nécessaire sur le même problème. Et il finit par atteindre son but : faire resurgir la théorie critique de Marx dans le présent, nous inviter à recommencer. Mais attention, nous ne reprenons pas au début, da capo. Non, nous recommençons « par le milieu ». Avec pour viatique ces prémisses : « incertaine, l’histoire ne promet rien et ne garantit rien, indécise, la lutte ne répare pas à tout coup les injustices, la science sans morale ne prescrit pas le bien au nom du vrai. »

Gabriel Maissin
Politique, revue de débats, Bruxelles

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