Tous les textes du philosophe Daniel Bensaïd.

Marx, mode d’emploi

Par Michael Löwy

Voici un livre qui se lit très agréablement ! Non seulement à cause des abondantes illustrations de Charb – souvent pertinentes, parfois à côté de la plaque, toujours drôles – mais aussi grâce à la plume, acérée comme une flèche, de l’auteur. Celui-ci ne cache pas son objectif : contribuer à « affûter à nouveau nos faucilles et nos marteaux ».

Au fil de chapitres aux titres amusants – « pourquoi le politique perturbe les horloges » ou « pourquoi Marx et Engels sont-ils des intermittents du Parti ? » –, il passe en revue, sans prétention de tout systématiser, quelques-uns des aspects les plus importants de l’œuvre marxienne. Les sections philosophiques et politiques sont plus réussies que les économiques, où l’on butte parfois sur des équations algébriques – comme celle de la chute tendancielle du taux de profit – incompréhensibles aux non-initiés. Bensaïd montre l’actualité des analyses de Marx sur les crises du capitalisme, mais il ajoute cette précision, qui est capitale : Marx ne parle jamais d’une « crise finale ». Les crises du système sont inévitables, mais surmontables ; la question est de savoir à quel prix et sur le dos de qui. « La réponse n’appartient plus à la critique de l’économie politique, mais à la lutte de classes ».

L’enjeu est clair : mettre en évidence Marx comme penseur stratégique de l’action politique, pour lequel l’histoire n’est pas un long fleuve tranquille mais une suite d’embranchements et de bifurcations, un champ de possibles dont l’issue est imprévisible. La lutte de classes occupe la place centrale, mais son résultat est incertain, et implique une part de contingence.

Le dernier chapitre, « Un héritage sans propriétaires », est un des plus forts. Bensaïd voue aux gémonies aussi bien la « sacro-sainte procession dynastique » Marx-Engels-Lénine-Staline – qui a décoré tant de « poitrines bardées de décorations » – que l’arrogance des néolibéraux, qui, scotchés à Hobbes et Locke, traitent Marx de « ringard du XIXe siècle ».

Quel héritage de Marx est légitime aujourd’hui ? L’héritage, rappelle Derrida, est une affirmation active, sélective ; il doit parfois se faire infidèle, ajoute Bensaïd, parce que c’est la meilleure forme de rester fidèle. L’avenir du marxisme, conclut notre auteur, ne se jouera pas dans les murs étroits de l’académie, mais « en rapport étroit avec la pratique renouvelée des mouvements sociaux et avec les résistances à la mondialisation impérialiste ».

Ce mode d’emploi est à recommander à toutes et tous ceux qui ont envie de comprendre le monde pour le changer.

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