Tous les textes du philosophe Daniel Bensaïd.

Messager de l’espoir

Par Samy Joshua

Si vous n’avez pas encore lu les deux derniers livres de Daniel Bensaïd [1] faites-le, toutes affaires cessantes. Vous y verrez vivre le souffle de la révolution, ramenée d’un coup à la dimension humaine, mais si indispensable. La presse (dont Rouge) a déjà rendu compte de ces ouvrages, mais il paraît nécessaire d’y revenir.

L’Histoire, nous rappelle Bensaïd après Engels, ne fait rien. Elle ne fait pas les hommes, ce sont les hommes qui la font. Mais ils la font dans des conditions qu’ils ne dominent pas, mais qui les dominent au contraire. D’où les deux faces de l’affaire : celle, tragique, où les conséquences des actions humaines se retournent contre ceux qui les produisent ; celle, optimiste, qui jamais n’insulte l’avenir. Pour qui a pu, comme moi, suivre au cours des récentes années le rythme de la pensée de Bensaïd, s’emparer de cette façon d’envisager l’aventure humaine, le thème n’est pas nouveau. Mais ces deux livres lui donnent une épaisseur, une cohérence, une vie nouvelle.

Le révolutionnaire en effet doit vivre avec la certitude de l’absolue nécessité de la révolution, et le doute, non moins absolu, quant à son surgissement. Qu’il abandonne la première certitude, et il a tôt fait de militer pour le moindre mal, pour l’aménagement d’un système perçu comme éternel. Qu’il pense se rassurer en s’appuyant sur l’inéluctabilité des « lois de l’histoire », et c’est sa nécessité même de militant qu’il nie : à quoi sert un révolutionnaire si l’histoire fait le travail à sa place ? Dans ce dernier cas, il ne serait qu’un métrologue mesurant avec abnégation les rythmes d’une histoire déjà faite, déjà là, un fonctionnaire de la raison historique. Mais si la théorie révolutionnaire ne sert pas à détecter les exigences de l’histoire, a quoi sert-elle ? À quoi sert le marxisme ? Bensaïd consacre des chapitres entiers (peut-être ces deux livres d’ailleurs) à expliquer la détestation qu’il a pour ce terme (le marxisme), dans lequel il voit la quintessence de l’esprit de système, le grand renfermement de la pensée inauguré par la IIe internationale et développé avec sa sinistre étatisation stalinienne. Il ne veut admettre que Marx, son œuvre, et les lectures de l’œuvre, multiples par définition. Admettons : à quoi sert Marx ? À quoi sert le Capital  ? Entreprise « scientifique » de mise à jour des « lois du capitalisme certes, mais pas uniquement. Toute l’œuvre de Marx est un projet de critique. En ce sens, l’erreur serait d’oublier la fameuse dernière thèse sur Feuerbach : « les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde ; or il s’agit de le transformer ».

La révolution nécessaire et possible

Que cette thèse est importante, mais qu’elle a soulevé de malentendus ! Car la volonté transformatrice n’annule pas la nécessité d’interprétation. Elle s’y ajoute, s’y combine, l’oriente pour tout dire. Alors à quoi sert Marx ? À montrer que le système capitaliste a vocation, d’un côté, à étendre sa dictature, le fétichisme marchand, sur toute l’humanité (et sur la nature elle-même), mais que, d’un autre côté, il n’est définitivement pas « en équilibre », au sens des physiciens. La révolution est nécessaire, non en raison d’une quelconque loi de l’histoire, mais pour des raisons humaines, nourries de la révolte et de l’espoir, de la critique de l’état présent des choses. La révolution est possible, parce que les systèmes d’oppression, comme les systèmes chaotiques (toujours au sens des physiciens), laisseront apparaître la rupture et la discontinuité.

Et à quoi sert Bensaïd ? L’un de ses livres, Marx l’Intempestif, est pour l’essentiel consacré à dénoncer la lecture positiviste de Marx, ce qui va de pair, dans la filiation de la vision de l’histoire de Benjamin, avec la dénonciation de l’existence d’une prétendue raison historique immanente. Celle-là même qui nous vend « la main invisible de l’histoire » en lieu et place de « la main invisible du marché », alors que ces deux énoncés ont partie liée. Difficile de sortir de cette lecture sans être secoué, puisque se présente à nous un monde de responsabilité. Privés des « lois de l’histoire », chacun et chacune est mis face à ses choix et aux conséquences qu’ils auront, l’histoire n’étant pas déjà écrite. Si je ne craignais pas d’entrer dans le domaine piégé des débats philosophiques, j’oserais dire que voilà posé un acte théorique fondateur de l’individualité, de celle du militant en particulier. Héritiers d’une tradition organisationnelle où les individus concrets ont souvent compté pour peu, c’est une bouffée presque libertaire qui nous est ainsi apportée, de l’air pur qui nous avait tant manqué.

Une lecture temporelle

Le politique portera un regard encore plus attentif à la Discordance des temps. En effet, il convient ici de se souvenir que si les hommes font bien leur propre histoire, ils la font dans des conditions qui les dépassent. Est-on alors réduit à la pure contingence dans la compréhension des phénomènes historiques ? Que deviendrait l’intelligibilité de l’histoire (et au-delà les actes humains) si aucun ordre ne pouvait être projeté sur cette histoire ? Bensaïd donne très intelligemment une lecture temporelle de cette question. Expliquer, comprendre, prévoir, suppose bien sûr que certains des éléments considérés soient bien liés entre eux, et que ce lien possède une certaine stabilité, laquelle peut être décrite comme la manifestation d’une « loi » sous-jacente. C’est bien ce que présupposait le fameux « matérialisme historique », mais à la condition d’admettre aussi l’existence d’une temporalité unique (et donc uniforme) pour tous les phénomènes humains (et même, dans certains écrits d’Engels, pour les phénomènes physiques). Or, c’est justement ce qui n’est pas. Il y a un temps physique, mais il y a aussi un temps du capital, un temps long de l’histoire et un temps court, etc. Si on va dans le détail, c’est-à-dire dans le concret, ces temps-là eux-mêmes sont multiples et éclatent : il y a des cycles pour les marchandises, d’autres pour la rotation du capital, il y a les crises cycliques à « temps court », mais aussi sans doute des « ondes longues » expansives et récessives, etc. Dans un tout autre domaine, que je connais mieux, les actes d’enseignement ont aussi une temporalité propre (le « temps didactique ») qui n’est pas le temps de l’horloge, mais sans la compréhension duquel on ne peut rien saisir sur la question.

Chacun de ces « temps » permet de rendre intelligible une partie des conditions qui délimitent et encadrent les actions humaines. C’est bien ce qui fonde la possibilité même de « faire science » à leur propos. Mais ceci ne fondra jamais qu’un ordre partiel. Et bien que l’œuvre scientifique puisse se fixer pour tâche de bâtir des liens entre ces ordres partiels, on ne pourra atteindre cet ordre total, support éventuel d’une raison générale, pour ne pas dire totalitaire.

Voilà alors, selon Bensaïd, l’espace où se joue l’intervention humaine, l’espace surtout où surgit l’événement, lequel parfois, est une révolution. Celle-ci, en particulier, vient de la discordance entre les temporalités différentes. Mais la barbarie aussi peut surgir. C’est-à-dire l’histoire au sens vrai, une histoire concrète, singulière, aux conséquences parfois incalculables.

Ceci donne toute son importance au politique, et notamment à sa dimension stratégique. Lénine, mais surtout Gramsci, entrent en résonance, à travers les décennies, avec cette façon si particulière à Bensaïd de faire sa place à un espace de choix, de bifurcations possibles, de responsabilité, de liberté. Voilà à mon sens le fond de l’appel que je lance à lire ces livres d’urgence. Ces livres donnent la clé qui permet de penser non seulement la révolution, mais, plus prosaïquement, la nature nouvelle de l’engagement politique. C’est comme ça aussi que je veux les voir : un hymne discret au militantisme révolutionnaire, un messager de l’espoir.

Le débat est ouvert

On y trouvera aussi des analyses précieuses sur des sujets divers, et de la plus haute importance (les classes sociales, les nouveaux mouvements sociaux, l’écologie, la nature de l’ex-URSS…). Sur certains de ces points, le débat, forcément, doit continuer. Dans le cadre de cet article, j’en soulèverai deux seulement. L’un, peu fondamental, mais à relever. Le regard un peu distant que Bensaïd porte sur la sociologie ne se justifie pas vraiment. Bien entendu la réification des catégories et la perte d’un point de vue global qui marquent nombre de travaux sociologiques peuvent être critiquées. Mais dans la logique même du postulat de l’existence de temporalités diverses, il peut y avoir un noyau rationnel dans chacun de ces points de vue, dont le critique révolutionnaire se prive à tort, en l’écartant d’un revers de main.

L’autre point est plus délicat. Il s’agit ici de l’avenir de l’opposition décrite par Bensaïd entre les sciences « positives » et la « science allemande ». On peut suivre Bensaïd quand il défend, avec Marx, qu’il y a une autre façon de faire science que celle, toute réductrice et analytique, qui a caractérisé la physique par exemple. Mais il annonce aussi un futur englobement de cette dernière manière sous l’espèce de la première, une future science totale donc. C’est une profession de foi. Pour l’instant, qu’on en dise, elles restent chacune sur leur quant-à-soi, et il y a à cela de solides raisons épistémologiques. C’est d’ailleurs peut-être mieux ainsi : car la pression la plus vive est bien celle qui cherche à faire passer la « science allemande » à la moulinette des sciences « positives », passage obligé pour imposer la « pensée unique » dans le domaine économique et social. Qu’a-t-on à y gagner ?

Mais c’est là point de détail au regard de l’ensemble. Ces livres (avec bien d’autres, comme celui d’Henri Maler) marquent la fin de la longue nuit dogmatique, où seule surnageait la dignité révolutionnaire, ou simplement humaine, qui commandait de rejeter l’inacceptable, le capitalisme et son frère jumeau stalinien. Il y a quelques mois, on aurait considéré ces ouvrages comme les jalons d’une longue marche, des bouteilles à la mer. Mais voilà que la bourrasque de décembre est passée par là. Tellement en phase avec ce que nous dit Bensaïd : irruption de l’événement (inattendu bien sûr, compréhensible évidemment) ; survenue d’une nouvelle génération pour qui la démocratie, le débat, le choix raisonné se combinent avec l’intransigeance contre les possédants. Petites choses encore, mais tellement pleines de promesses. Comme si tous les ruisseaux avaient suivi leur chemin (leur temporalité) pour s’accorder dans de beaux jours d’automne, et reprendre les derniers mots de Rosa Luxemburg parlant de la révolution : « j’étais, je suis, je serai ».

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Notes

[1] La Discordance des temps, édition de la Passion, et Marx l’intempestif, Fayard.