Tous les textes du philosophe Daniel Bensaïd.

Daniel Bensaïd

25 mars 2007

Misères et confusions (intellectuelles)

Trente ans, déjà. En 1977, Deleuze avait vu loin : « Les conditions particulières des élections aujourd’hui font que le niveau de connerie monte. C’est sur cette grille que les nouveaux philosophes se sont inscrits dès le début. Il importe peu que certains d’entre eux aient été immédiatement contre l’Union de la gauche, tandis que d’autres auraient souhaité fournir un brain-trust de plus à Mitterrand. Une homogénéisation des deux tendances s’est produite, plutôt contre la gauche mais surtout à partir d’un thème qui était présent déjà dans leurs premiers livres : la haine de 68. C’était à qui cracherait le mieux sur Mai 68. C’est en fonction de cette haine qu’ils ont construit leur sujet d’énonciation : “Nous, en tant que nous avons fait Mai 68 (? ?), nous pouvons vous dire que c’était bête et que nous ne le referons plus”. Une rancœur de 68, ils n’ont que ça à vendre. C’est en ce sens que, quelle que soit leur position par rapport aux élections, ils s’inscrivent parfaitement sur la grille électorale […]. Ce qui me dégoûte est très simple : les nouveaux philosophes font une martyrologie, le Goulag et les victimes de l’histoire. Ils vivent de cadavres […]. Rien de vivant ne passe par eux, mais ils auront accompli leur fonction s’ils tiennent assez la scène pour mortifier quelque chose [1]. »

Ils s’y accrochent encore. Et la mortification est à son comble.

Misère de la politique, confusion des idées et des sentiments. Les appels, pétitions, déclarations des intellectuels visibles (autant les minorités du même nom), en faveur de tel ou tel candidat ne déterminent plus guère qu’une pincée de suffrages à la marge des flux d’opinion formatés par les sondages. Dans l’ère de la vidéosphère post-intellectuelle, idées et vertus sont en solde à la bourse des valeurs libérales, et ces tapageuses effusions narcissiques ont moins de poids que la dernière lubie d’un lauréat de la Star Ac. Le petit ballet des soutiens électoraux n’en est pas moins révélateur des inconstances de l’air du temps. Il donne le ton, sinon du paysage intellectuel français, du moins de son décor d’images virtuelles. Trois agrégats s’y dessinent : les nouveaux croisés, les sociolibéraux recentrés, les réservés du juste milieu.

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Atelier Formes Vives

Dans la famille Sarko, les fringants ex-nouveaux-philosophes vieillissants achèvent leur longue marche à reculons. Ils prétendaient hier « chasser le flic » de notre tête, et promettaient que le vent d’Est l’emporterait sur le vent d’Ouest. Leur girouette a tourné. La bourrasque d’Ouest les a emportés. Non content d’avoir rétabli le flic dans leur tête, ils entendent l’installer à l’Élysée. André Glucksmann a solennellement fait savoir qu’il avait « choisi Sarkozy ». Ce choix répondrait à la définition de la politique – « faire barrage à la folie des hommes en refusant de se laisser emporter par elle » – inspirée au ministre de l’Intérieur par « le murmure des âmes innocentes » entendu à Yad Vashem. Touchante communion des âmes mortes : « Depuis toujours, c’est ce murmure qui porte ma philosophie », confesse le philosophe du bushisme à la française. À ceci près qu’entre son maoïsme de naguère et son sarkozysme d’aujourd’hui, les « âmes innocentes » ont pour lui changé de camp.

Dans le sillage de Glucksmann, s’avance un cortège pathétique de retournés et de repentis. En tête, Pascal Brückner, le colonial décomplexé, l’homme qui a ravalé depuis fort longtemps ses sanglots d’homme blanc et rangé ses désordres amoureux. Suit Romain Goupil le pathétique, qui rechigne encore à avaler l’hostie sarkozyste, non point à cause de son ministère de l’Identité nationale, ni de l’expulsion des enfants sans-papiers, mais simplement parce que son incurable paresse ne supporte pas l’appel à travailler plus : « Je suis un paresseux et les discours sur les réalités économiques, ça me hérisse. »

Dans la famille Ségo, on affiche sa différence. Il y a les fervents visités par la grâce (Philippe Torreton, Gérard Miller, Michel Broué, Edwy Plenel), les prudents et les circonspects (Alain Touraine, Michel Wievorka, Pierre Rosanvallon), les mondains cyniques (Sollers). Parmi les fervents, les hommes et femmes de tréteaux, les gens de plume et d’image. Parmi les prudents, les idéologues et les sociologues, pour qui la candidate doit encore faire ses preuves : Ségo, encore un effort, pour l’union de « la troisième voie blairiste » et du « nouveau centre » de Schröder. Encore hypothétique, « cette victoire peut déboucher sur deux orientations différentes », s’inquiète Alain Touraine. La première consisterait à « en finir avec une rhétorique d’extrême gauche détachée de la réalité », pour faire enfin du Parti socialiste « un parti social-démocrate comme tous les autres partis socialistes d’Europe ». Du moins a-t-il la franchise de poser clairement la bonne question : « Il s’agit de choisir entre deux conceptions de la gauche. » C’est admettre qu’il y a – au moins – deux gauches non synthétisables dans une majorité gouvernementale : l’une d’accompagnement et de collaboration avec le libéralisme, soluble dans un centre démocrate ou un prodisme à la française ; l’autre, de défense intransigeante des dindons de la farce libérale.

Dans le cercle des prudents, enfin, il y a ceux comme Alain Finkielkraut qui tirent à boulets blancs contre la candidate socialise en attendant de savoir comment le vent va tourner. De retour des îles, il a fait part au Tout-Paris de son émoi et de sa contrariété à propos d’une rumeur lui prêtant l’intention de publier une tribune de soutien à Sarkozy. Que non point ! « Ontologiquement, sociologiquement, culturellement, intellectuel de gauche » (sic), mais « ayant choisi comme test la question nationale, ce qu’en a dit Sarkozy lors de son discours de Nîmes ou à la porte de Versailles, [le] satisfait pleinement » Ne ferait-il pas un ministre de l’Immigration et de l’Identité nationale, aussi excellent dans le rôle que le fut Luc Ferry à l’Éducation nationale. Il pourrait se permettre d’y faire une politique de droite puisqu’il est à jamais, généalogiquement, de gauche, d’une gauche réduite à l’état de résidus « ontologiques », au terme d’un méthodique strip-tease idéologique.

Et BHL, dans cette confusion des concepts et des sentiments ? Dans quelle niche idéologique peut-il bien cultiver sa – très – petite différence ? Lui aussi est ontologiquement et sociologiquement de gauche, puisque la gauche est son « univers fondateur » et puisque son père « a été jeune communiste ». De gauche, donc par héritage : son rapport avec la gauche, « c’est trente ans de guerres continuelles doublées d’une fidélité inentamable ». De gauche par essence et par naissance, l’ex-nouveau réserve son choix au nom d’une certaine idée du magistère intellectuel : « les intellectuels sont des flibustiers, des gens qui posent des conditions », et qui se prononcent le plus tard possible, après avoir « obtenu le maximum de butin ». Flibustiers, ça fait noble, cape et épée, film d’aventure. Ces chasseurs de butins pourraient aussi bien être appelés plus prosaïquement pique-assiette ou marchands de tapis. Que demande donc BHL aux candidats en échange de sa conceptuelle onction ? De « remettre la France au cœur de l’Europe », « des engagements forts sur la laïcité », et surtout « l’assurance d’une fermeté absolue envers l’islamisme radical et l’Iran ». Sur ce point, Ségolène lui a donné satisfaction préventive. Quant à la position du philosophe de marché, elle ne réserve guère de surprise. Nous sommes prévenus : « Pour moi, la vraie gauche, c’est aussi le combat contre le communisme », et la tragédie de la Commune de Paris, ce ne sont pas les 17 000 communards assassinés, les déportés, la vengeance versaillaise, mais l’incendie – sans doute regrettable – de la bibliothèque des Tuileries. Certains préfèrent les animaux aux hommes. D’autres leur préfèrent les livres. Question de capital – culturel.

Des libéraux fondamentalistes, des socialistes sans réformes, de faux prudents qui sont de vrais tartuffes, jouant des deux mains, sur les deux tableaux… De quoi ces misères et ces confusions intellectuelles sont-elles donc le symptôme ? D’un affaissement de la politique, du sacrifice des programmes à l’annonce, des partis au tribunal de l’opinion, de la démocratie au plébiscite médiatique permanent. Quand la politique disparaît – ni gauche ni droite, ni bourgeois ni prolétaires, ni possédants ni possédés – c’est la ruée au centre, la grande synthèse dissolvante. L’un cite Jaurès et Blum, l’autre Rosa Luxemburg, les réduisant à un rôle de signifiants flottants, disponibles à toute récupération indécente. Allez vous étonner, devant ce mélange des couleurs et des valeurs, que la plèbe des gradins en soit réduite à applaudir ces tours d’escamotage et de prestidigitation.

Bayrou promet de prendre, s’il était élu, les meilleurs de droite et de gauche pour en faire un bouquet inodore. Glucksmann dit-il autre chose, qui aurait tant « aimé un ticket Sarkozy-Kouchner ». Quant à Roland Castro, faux humoriste pathétique, il aura profité de son tour de cirque télévisuel pour suggérer un gouvernement d’union, de Patrick Braouzec (à la ville) à Christine Boutin (aux prisons) : tout est dans tout, et réciproquement !

La mode est à l’arbitrage au-dessus de la mêlée, au juste milieu, au « ninisme », au gardez-vous à droite/gardez-vous à gauche, et surtout aux extrêmes. Elle est au bonapartisme, dont le « populisme » – accusation aussi vague qu’infamante que les « grands candidats » s’envoient mutuellement à la face – n’est jamais que le complément logique, la condition. Là où il n’y a plus de classes, il reste la plèbe, à séduire ou acheter, hier avec les saucissons de Satory, aujourd’hui avec le pain bio et les jeux télévisés.

Depuis deux siècles, le bonapartisme est en ce pays une seconde nature, de Napoléon Bonaparte, à de Gaulle, en passant par Badinguet, Mac-Mahon, Clemenceau, et bien d’autres. Face à la résistible ascension de Napoléon-le-Petit, Marx en diagnostiquait les prémisses : « Vu le manque total de personnalités d’envergure, le parti de l’ordre se croit naturellement obligé à s’inventer un individu unique en lui attribuant la force qui faisait défaut à sa classe et de l’enfler ainsi à la dimension d’un monstre. » Aujourd’hui, les prétendants aux faveurs du « parti de l’ordre » se bousculent. Ordre juste ou juste l’ordre ? Le rôle sied mieux au « monstre » miniature. Il dispose déjà de sa Société du Dix-décembre, de sa claque, de ses agioteurs, de ses vide-bourses et de ses coupe-jarrets. Il peut jouir d’avance « du rôle important et du bruit qu’il fait dans le monde ». Comme cette vieille ganache de Changarnier, bourreau des émeutes de 48, il se présente en « rempart de la société » et en « charlatan arrogant », qui « condescend à porter le monde sur ses épaules ». Son discours fait écho à celui du deuxième Bonaparte réconfortant sa clientèle apeurée par le spectre de juin : « Ne redoutez pas l’avenir. La tranquillité sera maintenue, quoi qu’il arrive. »

Daniel Bensaïd, 25 mars 2007

Les citations dans le texte sont fidèlement extraites de tribunes ou articles parus dans Le Monde, Libération, Le Nouvel Observateur, ou Marianne.
Contretemps n° 19, mai 2007

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Notes

[1] Gilles Deleuze, Deux régimes de fous et autres textes (1975-1995), édition préparée par David Lapoujade, 2003, éditions de Minuit, collection « Paradoxe ».