Tous les textes du philosophe Daniel Bensaïd.

Daniel Bensaïd

juillet 1973

Lettre ouverte à Raymond Marcellin

Monsieur le ministre de l’Intérieur

Monsieur, par légèreté, par tempérament peut-être, vous venez de commettre une maladresse. Vous avez péché par précipitation. Au point que les vôtres ne vous soutiennent qu’avec réserve. Quant à M. Messmer, votre Premier ministre, il est apparu quelque peu embarrassé, l’autre soir, sur les écrans de télévision, dans l’émission Actuel 2.

Pour justifier l’autorisation d’un meeting fasciste en plein Paris, il a prétexté que « c’était une manifestation qui se passait en enceinte close ». Or, M. Messmer et vous-même saviez bien qu’il s’agissait d’une réunion publique, convoquée à grand renfort d’affiches. Heureusement, M. Messmer reconnaît à cette occasion que « ce n’était pas seulement une manifestation antisémite, c’est plus encore une manifestation hostile à tous les immigrés méditerranéens… » ; autrement dit, raciste !

Voilà. Monsieur Marcellin, un aveu qui ne vous sert guère puisque vous êtes convaincu par votre Premier ministre lui-même d’avoir autorisé et fait protéger par les forces de l’ordre une réunion dont personne ne conteste le caractère raciste, antisémite et fasciste

Aussi faut-il, pour vous comprendre, supposer que votre attitude à propos du 21 juin avait de puissantes raisons.

Vous changez, Monsieur dans la continuité

On peut, Monsieur Marcellin, imaginer vos préoccupations. Vous n’avez guère confiance en l’avenir de ce régime souffreteux. Guère confiance non plus en M. Giscard-d’Estaing, pourtant chef de file de votre parti, pour faire, face au candidat de la gauche, un candidat assez solide à la présidence de la République. Au demeurant, la candidature tapageuse et solitaire de M. Christian Fouché vient à point, malgré son peu de sérieux, rappeler que nombre de gaullistes endurcis et de parvenus du régime seront très réticents à se rallier à un candidat qui n’est pas des leurs.

Alors, vous vous sentez, Monsieur Marcellin. investi d’une mission salvatrice. Il vous revient de préparer les lendemains difficiles et vous vous employez avec zèle à forger les instruments d’une relève dure au régime défaillant, à rassembler les baroudeurs de toujours. Peut-être redoutez-vous aussi que les efforts déployés par divers gouvernements pour freiner l’inflation n’aboutissent à une récession généralisée qui ne pourrait, dans les années à venir, qu’intensifier les affrontements de classe.

Déjà, l’intervention de la police contre les grévistes de Fos et de Besançon, celle de la CFT contre le piquet de grève à Peugeot Saint-Étienne, celle des CDR contre les employés de la Sécurité sociale à Montpellier constituent autant de tests. Il s’agit, pour vous, de mettre en place un dispositif permettant, dans chaque secteur, de mater les luttes dures avec des moyens adéquats. En prévision des difficultés futures, le pouvoir des chefs d’établissement vient d’être renforcé dans les lycées. Le para Bigeard (expert en îlotage et quadrillage urbain) est appelé à Paris, au grand soulagement de votre collègue Galley qui considère l’armée comme « le dernier rempart » de l’ordre établi (ce qui n’est pas gentil pour voire police…).

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Guillaume Lanneau

Il y a enfin, en guise de voltigeurs, les groupes fascistes, utilisés par souci de « symétrie » contre les révolutionnaires ! Il est vrai que, ancien collaborateur de Pétain, vous avez gardé des relations. À ce propos. M. Messmer a dit simplement, lundi soir, à la télévision : « Les hommes changent… » Dans la continuité en ce qui vous concerne. M. Brigneau, responsable d’Ordre nouveau, rappelait dans sa conférence de presse des débats auxquels vous auriez participé en commun ; ce dont vous vous défendez farouchement. Quant au mouvement de M. Tixier-Vignancourt, il s’indigne de voir « les encouragements et la protection », traditionnellement prodigués à Ordre nouveau par les forces de l’ordre, se relâcher.

Il semble donc qu’en matière de répression il y ait de votre part un changement de rythme. À croire que la promotion ministérielle de Druon, Royer, Fontanet, Galley et autres Peyretitte n’aurait pas seulement une fonction pittoresque et décorative.

D’un calcul policier à une erreur politique !

Des journaux ont parlé, à propos du 21 juin, d’une opération « reprise en main » de la police. Le fait est que bien des éléments sont troublants : mauvais renseignements, manque de consignes, « équipes non homologuées » opérant aux côtés de la police, comme le rapporte le Canard enchaîné. Il semble qu’on ait voulu faciliter la tâche et donner des arguments aux syndicats fascisants de la police. Seulement, la machinerie était grossière, les câbles apparents, les poulies mal graissées : cette affaire douteuse vient s’ajouter à celle des attentats de Grenoble, des pillages de magasins au Quartier latin, restées sans conclusions.

Et puis, voulant mettre les bouchées doubles et courir deux lièvres à la fois, vous avez demandé la dissolution de la Ligue communiste. On vous l’a accordée, mais cette improvisation vous a nui.

Plusieurs procédures et chefs d’inculpation ont été successivement évoqués. Krivine a été arrêté à la sortie d’une conférence de presse. Il a fallu vérifier ensuite son emploi du temps du 21. Alors que, le 21, Krivine participait, à Nice, à une réunion antifasciste devant plusieurs centaines de personnes qui peuvent en témoigner. Ainsi que les RG locaux ! Décidément, tout cela sent le bâclé.

Quand on occupe vos fonctions, Monsieur Marcellin, on n’improvise pas, on ne laisse pas l’imagination ou pouvoir ; on s’en tient à la méthode et à la besogne.

Vous avez misé sur la passivité des partis de gauche, du mouvement ouvrier, face à la dissolution de la Ligue. Et vous vous êtes trompé. Le PCF, le PSU, la CGT, d’un côté, le PS, la CFDT et la Fen, de l’autre, qui s’étaient séparés à l’occasion de la manifestation du 20 juin pour la défense des libertés, se trouvaient réunis au cirque d’Hiver. Le Parti communiste qui n’avait pas bougé après l’assassinat de Pierre Overney, qui avait à peine protesté après l’assassinat par les CDR de Michel Labroche pourtant membre du PCF lui-même, a pris part cette fois-ci à la risposte. Parce qu’il est inquiet devant le durcissement du régime et sent la menace s’appesantir sur le mouvement ouvrier. L’extrême gauche, jadis révulsée a l’idée de se commettre avec les « révisos » du PCF, tout en dénonçant les exclusives, appelle au cirque d’Hiver.

Vous avez, M. Marcellin, contribué à votre façon à la constitution d’un front uni contre la répression qu’il faudra élargir et consolider sans cesse. Car ce front uni constitue le socle sur lequel pourra s’élever la riposte de l’autodéfense ouvrière contre les diverses bandes armées du capital.

En bref, un calcul policier vous a conduit à une erreur politique dont les mois à venir permettront de mieux peser les conséquences.

Ne vaudrait-il pas mieux…

Il est à craindre, M. Marcellin, que dans le souci de réparer l’erreur, vous ne cherchiez à étayer tardivement vos dossiers. Le déploiement de police, samedi soir, au Quartier latin et l’irruption des CRS dans l’École normale supérieure de la rue d’Ulm participent peut-être de cette préoccupation. Parallèlement, les groupes fascistes confirment leurs attaques contre le mouvement ouvrier : samedi soir, agression contre la fête du PCF à Clamart douze blessés ; mardi, ratonnade sur les bords de la Seine de travailleurs immigrés par des jeunes fascistes, en camionnette, un mort. Tout cela montre combien il était juste de combattre à temps le fascisme que vous avez protégé.

Vous vous êtes fourvoyé. Ne vaudrait-il pas mieux, Monsieur le Ministre, avant que de vous enferrer, que vous démissionniez ?

Rouge, 6 juillet 1973

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