Tous les textes du philosophe Daniel Bensaïd.

Mort d’un intellectuel organique

Daniel Bensaïd, un des derniers et des plus insistants théoriciens marxistes (tendance trotskiste), est décédé hier à Paris. Il a été emporté par un cancer. Il avait 63 ans et sera resté jusqu’au bout fidèle à ses idéaux de jeunesse, forgés et coulés dans la frange la plus radicale du mouvement de protestation de Mai 68.

Un média français (Télérama) le décrivait hier comme un « théoricien intègre, tendance radicale modeste ». Un autre (Marianne), comme un « apparatchik à visage humain ». Un autre encore (Libération, en citant un ancien camarade du défunt), comme « un authentique intellectuel organique », du genre à ne jamais dissocier la théorie de sa pratique révolutionnaire au sein d’organes politiques radicaux.

Le disparu laisse une œuvre foisonnante, où abondent les ouvrages de philosophie et de débat politique aux titres éloquents : La Révolution et le Pouvoir (1976), Moi, la révolution (1989), Éloge de la résistance (1999) et le tout récent Politiques de Marx (2008). Enseignant à l’université Paris-VIII, il a également animé les revues Critique communiste et Contretemps en plus de participer à la création de la Fondation Louise Michel.

M. Bensaïd était bien connu dans les cercles de gauche du Québec. Ses textes paraissaient souvent dans les revues plus ou moins marginales. Il était encore à Montréal pour une série de conférences en mai 2008.

Originaire de Toulouse, dans le Sud de la France, fils d’un couple propriétaire d’un bistrot, il disait lui-même être né dans le communisme « comme dans un bain chimique ». Ancien élève de l’Ecole normale supérieure de Saint-Cloud, il a participé à la « chienlit » de 1968 en tant que membre de la Jeunesse communiste révolutionnaire, les JCR d’affiliation trotskiste, l’ancêtre groupusculaire de la Ligue communiste, puis de la Ligue communiste révolutionnaire, devenu finalement le Nouveau parti anticapitaliste (NPA) en février 2009.

À l’origine, les JCR étaient fortement opposées à la guerre du Vietnam et favorables aux luttes de libération coloniale. Elles s’opposaient aussi aux régimes soviétiques ou maoïstes, jugés bureaucratiques et dictatoriaux. À la longue, récemment donc, par l’entremise du NPA, M. Bensaïd tentait de rallier en cartel politique tous les opposants au « système » en couvrant largement les questions sociales et écologiques, mais il maintenait fermement une ligne révolutionnaire favorisant le « renversement des institutions ».

Olivier Besancenot, fondateur et leader du NPA, a salué hier en lui « un ami cher, un camarade de combat ». Il a aussi dit que « le mouvement ouvrier a perdu le penseur le plus brillant de la pensée marxiste contemporaine ».

Le principal intéressé s’était exprimé récemment sur « le retour de Marx » à la faveur de la crise du capitalisme mondial. « Il y a 25 ans, Marx était traité comme un chien crevé dans le meilleur des mondes libéraux possibles, écrivait-il en août dans un numéro spécial du Nouvel Observateur. Son spectre souriant est aujourd’hui de retour. Son actualité est tout simplement celle du capital mondialisé. »

Stéphane Baillargeon, Le Devoir, Québec, 13 janvier 2010

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