Tous les textes du philosophe Daniel Bensaïd.

Daniel Bensaïd

2009

Notes Marcuse-Pérec

Domination de l’homme unidimensionnel

Comme Carnaval I et II « La culture saisie par la marchandise » et « Les métamorphoses des formes », textes inédits, ces notes étaient classées dans un dossier intitulé « Fétichisme et spectacle », sujet sur lequel Daniel Bensaïd a travaillé jusqu’à la fin de sa vie… bien que convaincu qu’il ne pourrait le mener à bien en raison de son état de santé. Nous publions par ailleurs les notes Debord-Baudrillard retrouvées dans le même dossier.

Les tendances du capitalisme américain (contemporain) qui conduisent à « une société close » intégrant « toutes les dimensions de l’existence, privée ou publique » « mieux que jamais auparavant, les individus et les classes reproduisent la répression subie », et « la démocratie consolide la domination plus fermement que l’absolutisme » [1]. « Dans la société d’abondance, la classe ouvrière est liée au système des besoins, mais non à sa négation ».

« Quand ce stade est atteint, la domination […] envahit toutes les sphères de l’existence privée et publique, elle intègre toute opposition réelle, elle absorbe toutes les alternatives historiques [2]. » « La dépendance personnelle […] est remplacée peu à peu par une autre sorte de dépendance, celle qui engage à un “ordre des choses objectif” (les lois économiques, le marché, etc.) [...] la domination engendre maintenant une plus grande rationalité […]. Le fait que l’opposition négative s’est transformée en opposition positive fait bien apparaître le problème : l’organisation de la société, en devenant totalitaire, semble empêcher tout changement qualitatif [3] ».

« A son stade le plus évolué, la domination fonctionne comme une administration ; dans les secteurs surdéveloppés de la consommation de masse, la vie administrée est la bonne vie du tout et pour la défendre les opposés se sont unis. Telle est la forme pure de la domination. […] Le système établi met tellement en échec la négation qu’elle n’est plus que la parure, politiquement sans pouvoir, du refus absolu. […] Mais si le refus a un caractère abstrait parce qu’il se manifeste dans le contexte de la réification totale, il doit encore y avoir un point de départ concret pour le refus car la réification n’est qu’une illusion [4]. »

Comportement unidimensionnel, quand la société a restreint et « même anéanti l’espace romantique de l’imagination […], quand le progrès technique s’est emparé de l’imagination […] : Nous sommes possédés par nos images, nous souffrons de nos images ». « Ainsi il faut une fois de plus se poser la question : comment les individus administrés […] peuvent-ils se libérer à la fois d’eux-mêmes et de leurs maîtres ? Comment peut-on penser que le cercle vicieux peut être brisé [5] ? »

Fétichisme, réification, aliénation

Aliénation : « processus d’introjection  » = « il n’y a pas une adaptation mais une mimesis, une identification immédiate de l’individu avec sa société » : perte de la « force critique de la raison » : « Je viens de suggérer que le concept d’aliénation devient problématique quand les individus s’identifient avec l’existence qui leur est imposée et qu’ils y trouvent réalisation et satisfaction. Cette identification n’est pas une illusion, mais une réalité. Pourtant, cette réalité n’est elle-même qu’un stade plus avancé de l’aliénation ; elle est devenue tout à fait objective ; le sujet aliéné est absorbé par son existence aliénée [6]. »

Réification : « réification totale dans le fétichisme total de la marchandise » : « Il devient d’autant plus difficile de percer cette forme de vie que la satisfaction augmente en fonction de la masse de marchandises [7] ». « La technologie est devenue le grand véhicule de la réification – une réification qui est arrivée à la forme la plus achevée et la plus efficace [8]. »

Désublimation répressive et conformisme

Intégration, récupération : la « transformation de la structure antagonique elle-même » résoudrait-elle les contradictions en « les rendant supportables » [9] : « L’idée que les forces historiques de libération doivent se développer à l’intérieur de la société établie est la pierre angulaire de la théorie marxiste. De nos jours, c’est précisément cet “espace intérieur” où se pratique la transcendance historique qui est obstrué par la société [10]. »

Désublimation répressive. « Le seul objectif valable, c’est de remplacer les faux besoins par les vrais, c’est d’abandonner la satisfaction répressive », car, « réglementée par un ensemble répressif, la liberté peut devenir un instrument de domination puissant [11] ». Le « conditionnement » ne commence pas avec la radio et la télévision de masse. « C’est un univers rationnel qui par le simple poids, par les simples capacités de son appareil, bloque toute fuite [12]. » Se produit « une désublimation croissante » (la distanciation artistique est au contraire sublimation), « le principe de plaisir absorbe le principe de réalité ». Cette désublimation est efficace dans le domaine sexuel où elle constitue « un effet secondaire des contrôles sociaux de la technologie ». : « toute une dimension de l’activité et de la passivité humaines a été dé-érotisée ». Il en résulte « une contraction de la libido, l’érotique se restreint à l’expérience et à la satisfaction sexuelles ». Affaiblissement de l’érotisme au profit de « l’énergie sexuelle » (quantification), désublimation institutionnalisée et satisfaction autorisée : « La désublimation ainsi structurée procure des plaisirs ; mais la sublimation, elle, préserve la conscience des renonciations que la société répressive impose aux individus et elle préserve ainsi le besoin de libération » [13].

Conformisme : « De toute évidence, à l’ère de la Conscience Heureuse, il n’y a pas de place pour le sentiment de culpabilité, le calcul prend soin de la conscience  [14]. » La conscience heureuse donne donc la mesure de « ce qu’est le nouveau conformisme », « le comportement social influencé par la rationalité technologique  [15] ».

Anémie de la raison critique

Critique : « Dans les secteurs le plus évolués de la société contemporaine, un intérêt puissant unit les anciens adversaires pour maintenir et renforcer les institutions. L’idée de créer un changement qualitatif de la société capitaliste s’efface devant l’argument réaliste d’une évolution non explosive. Quand les agents les facteurs de changement social font défaut, la critique se replie dans l’abstraction […]. En présence des grandes réalisations de la société industrielle avancée, il semble que la théorie critique ne puisse plus justifier rationnellement la nécessité de transcender cette société », d’où « la régression » « vers une forme de pensée abstraite et spéculative » [16].

Positivisme (logique et autre) : « L’univers de discours et de comportements qui a commencé à s’exprimer à travers le positivisme […] est l’univers de la réalité technologique. Cette réalité a transformé le monde-objet en instrumentalités  [17]. » « La séparation de la science et de la philosophie est elle-même un événement historique [18]. » Double perte. « La pensée positive et sa philosophie néopositiviste neutralisent le contenu historique de la rationalit [19]. »

Behaviourisme et philosophie analytique. « Il faut rapprocher cette tendance d’une certaine orientation de la méthode scientifique : l’opérationalisme en physique, le behaviourisme dans les sciences sociales », qui se réduisent à « un empirisme total » [20]. La compréhension du discours ordinaire par le positivisme logique « s’oriente dans l’univers réifié du discours de tous les jours » au détriment de « la dimension historique du sens » [21]. À travers l’empirique, c’est l’individu abstrait qui parle. « Le caractère thérapeutique de la philosophie analytique » est évident, et le malade c’est la catégorie d’intellectuels « dont la pensée et le langage ne se conforment pas aux termes du discours ordinaire » [22]. La philosophie analytique « se réfère à une réalité de pensée et de parole mutilée » [23].

Communication fonctionnelle. Le concept est réduit à des sigles, des abréviations, « à des images fixées » et « des formules hypnotiques » : « le discours est immunisé contre la contradiction ». Ritualisation autoritaire du discours. « Clôture du langage » (Barthes) : ce langage clos « ne démontre pas, n’explique pas, il communique la décision, le diktat, l’ordre », par des tautologies et sentences efficaces.

Technique et quantification. Les travailleurs perdent l’autonomie professionnelle en devenant appendices fonctionnels de la machine. Le « voile technologique dissimule l’inégalité et l’esclavage [24]  ». La mécanisation réduit en quantité et intensité l’énergie physique dépensée au travail (Naville et l’automation). La quantification universelle comme condition de la domination (sur la nature d’abord, sur l’homme ensuite).

Neutralisation de l’art marchandisé

Les valeurs esthétiques étaient « la négation déterminée des valeurs dominantes » (Proust). La réalité met en cause et dépasse la culture supérieure plutôt qu’elle ne la transforme en culture de masse (démocratisation) : « l’antagonisme entre la réalité culturelle et la réalité sociale s’affaiblit [25] » = « liquidation de la culture bidimensionnelle ». « Seules comptent les valeurs d’échange, la vérité ne compte pas. »

La culture supérieure de l’Occident était principalement une culture féodale prétechnologique, réservée à quelques minorités privilégiées, qui avait en elle « un élément romantique » ; « mais surtout elle était féodale parce que ses œuvres authentiques exprimaient une désaffection méthodique et consciente à l’égard du monde des affaires et de l’industrie, à l’égard de son ordre fondé sur le calcul et le profit ». Elle évoquait un monde irréductible et antagonique au monde des affaires. Les figures de l’art contemporain ne sont plus les images d’une autre manière de vivre, mais des variantes de l’ordre établi qu’elles servent à affirmer plutôt qu’à nier.

« L’aliénation artistique est la transcendance consciente d’une existence aliénée – une aliénation distanciée et médiatisée ». Aujourd’hui Mme Bovary n’est pas une histoire romanesque, mais un cas clinique : « La réalité technologique […] détruit la possibilité même de la distanciation artistique. » Or, « ritualisé ou non, l’art contient la rationalité de la négation. Dans ses positions extrêmes, il est le grand Refus – la protestation contre ce qui est ». Mais aujourd’hui le grand refus est refusé = « phénomène d’assimilation culturelle » qui élimine la transgression [26].

La poésie ne parle jamais que « de choses absentes » (Valéry), l’expression d’une absence ou d’un manque. L’impossibilité de parler un langage non réifié, de communiquer le négatif (Mallarmé) a cessé d’être une hantise pour devenir une simple réalité [27]. « C’est la rationalité de la domination qui a dissocié la Raison de la science et la Raison de l’art, ou plutôt, elle a falsifié la Raison de l’art en intégrant l’art dans l’univers de la domination. Et ce fut vraiment une dissociation parce que, dès le début, la science contenait la Raison esthétique, le libre jeu et même la folie de l’imagination, la fantaisie de la transformation ; la science s’est adonnée à la rationalisation des possibilités » [28].

La porte étroite des possibles

Fait/possible : « La théorie sociale est une théorie historique et l’histoire constitue le domaine du possible à l’intérieur du nécessaire ». « En procédant ainsi, la théorie critique n’accepte pas l’univers donné des faits comme un contexte définitif » : « Nous entendons par “possibilités” celles qui sont vraiment à la portée de chaque société, celles qu’on peut définir comme des objectifs pratiques »  [29]. « La théorie sociale regarde les alternatives historiques qui hantent le système social établi sous forme de forces et de tendances subversives. Ces possibilités non réalisées deviennent des faits quand la pratique historique les concrétise. Et les concepts théoriques trouvent leurs fins dans le changement social [30]. » Excès du sens sur les faits. L’idéologie du fait accompli consistant à ne reconnaître que ce qui (le sens du réel – Musil) est la forme du comportement qui « se soumet au pouvoir écrasant de la réalité établie » = empirisme idéologique (Adorno). « Faire éclater les faits donnés et même les subvertir, c’est la tâche historique de la philosophie [31]. »

Histoire et dialectique. La pensée dialectique en vint à travers son propre développement à appréhender « le caractère historique des contradictions et le processus de médiation en tant que processus historique », « le potentiel comme une possibilité historique et sa réalisation comme un événement historique ». Dans la rationalité opérationnelle, cette dimension est supprimée, et c’est l’histoire qui se trouve « du même coup supprimée ». Le langage fonctionnel est « un langage radicalement anti-historique ». « Quand elle fait de la société donnée l’objet de sa réflexion, la pensée critique devient une conscience historique ; en tant que telle, elle est essentiellement jugement » [32] (Nietzsche).

Raisons et déraisons. La raison est le pouvoir du négatif. Or, victoire de la pensée positive. Entreprise de rationalisation fonctionnelle et quantification qui produit un état d’esprit et un mode de vie qui « justifient, qui expliquent même les aspects les plus destructifs et les plus oppressifs de cette entreprise. La rationalité technique et scientifique et l’exploitation de l’homme sont lié[e]s l’un[e] à l’autre dans des formes nouvelles de contrôle social [33] ». L’explication quantitative de la nature conduit à la séparation du vrai et du bien, de la science et de l’éthique, rompt le lien ontologique précaire entre Logos et Éros, aboutit à une « formalisation de l’idée d’objectivité » (Husserl).

Alternatives ?

Besoins et désirs. « Nous pouvons distinguer de vrais et de faux besoins [34]. » « Par exemple, on peut calculer le minimum de travail grâce auquel les besoins vitaux de tous les membres de la société peuvent être satisfaits », et « on peut quantifier le degré de liberté possible à l’égard de la nécessité » [35]. À l’époque contemporaine, la nécessité n’est plus à surmonter que « dans de petits secteurs de la société industrielle avancée ». Mais « productivité répressive » répondant à « l’enfer des faux besoins ». Toutefois le mode de vie des sociétés avancées n’est pas un modèle généralisable. Si cessait le gaspillage profitable à quelques-uns, l’abondance à portée de la main, et si « la mobilisation permanente cessait, la société pourrait développer et satisfaire les besoins vraiment individuels ». Mais « prospérité destructive ». « Un nouveau standard de vie, adapté à la pacification de l’existence, implique aussi une réduction de la population future » [36]. Mais « plus les besoins hétéronomes qui conditionnent la vie de cette société » se seront mis à « coïncider avec des besoins et des satisfactions des individus, et plus il sera difficile de les refouler, leur suppression représentera une dépossession totale et fatale ; mais précisément cette suppression fatale pourra créer la principale condition subjective et nécessaire pour l’avènement d’un changement qualitatif, c’est-à-dire pour commencer à redéfinir les besoins. » Passage du besoin au désir comme besoin individualisé et subjectivisé.

Sujet. Il n’y a plus pour le système capitaliste de « véritable extérieur ». Intégration. Il reste (encore) un véritable mouvement ouvrier en France et en Italie. Car « dans la société d’abondance », la classe ouvrière est liée au système des besoins, mais non plus à sa négation. Le syndicat s’identifie à l’entreprise et fonctionne comme groupe de pression. Perte de l’autonomie professionnelle. Fordisme. Le changement technologique tend même à en finir avec la machine en tant « qu’instrument individuel de production ». Le conflit se perpétue cependant dans « les conditions de vie inhumaines de ceux qui sont en bas de la pyramide sociale – les marginaux et les pauvres, ceux qui ne sont pas employés et ceux qu’on ne peut pas employer, les races de couleur persécutées, les pensionnaires des prisons et des maisons psychiatriques [37] ».

En d’autres termes, la société serait rationnelle et libre dans la mesure où « elle serait organisée, mise en forme, et renouvelée par un sujet historique essentiellement nouveau ». Mais de nombreux facteurs empêchent l’émergence de ce nouveau sujet : « le pouvoir et l’efficience du système, le fait que l’esprit s’assimile totalement avec le fait, la pensée avec le comportement requis, les aspirations avec la réalité ».

Cercle vicieux  : le nouveau sujet est déjà unidimensionnel ! Les « faits et les évolutions possibles sont là comme des faits qui n’ont pas de rapport, ou comme un monde d’objets muets, sans sujet, il manque une pratique qui donnerait à ces objets une nouvelle direction », car « seule la pratique peut réaliser la théorie et actuellement il n’y a pas de pratique qui la réalise » [38].

Perte de la totalité. Le peuple n’est plus le ferment de la contestation mais de la « cohésion sociale ». « Cependant, au-dessous des classes populaires conservatrices, il y a le substrat des parias et des “outsiders”, les autres races, les autres couleurs, les classes exploitées et persécutées, les chômeurs, et ceux qu’on ne peut pas employer [inutiles au monde]. Ils se situent à l’extérieur du processus démocratique ; leur vie exprime le besoin le plus immédiat et le plus réel de mettre fin aux conditions et aux institutions intolérables. Ainsi leur opposition est révolutionnaire même si leur conscience ne l’est pas. »

Parallèle historique facile avec les barbares, mais « il y a des chances pour que, au cours de cette période, les extrêmes historiques se rencontrent à nouveau : c’est-à-dire la conscience humaine la plus évoluée et la force humaine la plus exploitée » [39] : « C’est seulement à cause de ceux qui sont sans espoir que l’espoir nous est donné » (Walter Benjamin). C’est la conclusion de Marcuse.

Alternative… « Ou bien la société industrielle avancée est capable d’empêcher une transformation qualitative de la société […]. Ou bien il existe des forces et des tendances capables de passer outre et de faire éclater la société. » On ne peut pas attendre de « réponse claire » [40], car, par « le truchement de la technologie, la culture, la politique et l’économie, s’amalgament dans un système omniprésent qui dévore ou qui repousse toutes les alternatives ».

« La rationalité technologique est devenue une rationalité politique » [41]. L’opposition se réduit alors à chercher les alternatives « à l’intérieur du statu quo ». Il existe pourtant des tendances… L’automation ! Si elle s’étend, la nature des forces productives aura changé. L’automation complète signifierait le passage vers une nouvelle civilisation. Illusions sur le potentiel de développement de l’automation soviétique administrée qui deviendrait en mesure de menacer le système concurrentiel occidental [42].

Effet spoutnik ! L’État, le Parti, le Plan devraient alors disparaître (s’éteindre) dans l’automation et l’abondance [43] ?

Projet : « J’ai répété souvent le terme “projet” parce que, pour moi, c’est le terme qui convient le mieux au caractère spécifique de la pratique historique. Il désigne un choix déterminé, l’appréhension d’une manière parmi d’autres de comprendre, d’organiser et de transformer la réalité. Le choix initial détermine la série des développements qui s’offrent dans cette direction, il élimine les choix qui ne sont pas compatibles avec lui [44]. »

Toute société établie a tendance à « préjuger des projets possibles ». Or chaque société est confrontée à l’éventualité d’une « pratique historique qualitativement différente ». Le terme de « choix déterminé » met en évidence « l’incursion de la liberté dans la nécessité historique ».

 

Les Choses


 

Richesse et pauvreté

Premier chapitre, longue description d’un appartement qui se révèle comme un tas, un entassement immense de marchandises – « tout commençait à crouler sous l’amoncellement des objets, des meubles, des livres, des assiettes, des paperasses, des bouteilles vides [45] ». « Ils sombraient dans l’abondance [46]. » « Mais ils étouffaient sous l’amoncellement de détails », « une fragmentation crispée », « un impalpable poudroiement de maigres splendeurs, des lambeaux de rêves », sans « mouvement d’ensemble » [47]. Perte de totalité. « Ils étaient un petit îlot de pauvreté sur la grande mer d’abondance » [48].

Le jeune couple, qui n’était pas riche, « désirait l’être simplement parce qu’il n’était pas pauvre, il n’existait pas de situation plus inconfortable » [49] : « Trop souvent, ils n’aimaient, dans ce qu’ils appelaient le luxe, que l’argent qu’il y avait derrière. Ils succombaient aux signes de la richesse ; ils aimaient la richesse avant d’aimer la vie » [50]. « De nos jours et sous nos climats, de plus en plus de gens ne sont ni riches ni pauvres : ils rêvent de richesse et pourraient s’enrichir : c’est ici que leurs malheurs commencent ». « Ils voulaient jouir de la vie, mais partout autour d’eux, la jouissance se confondait avec la propriété [51]. »

Choses et fétichisme

« Il leur semblait parfois qu’une vie entière pourrait harmonieusement s’écouler entre ces objets si parfaitement domestiqués qu’ils auraient finis par les croire de tout temps créés à leur unique usage […] Mais ils ne s’y sentiraient pas enchaînés : certains jours ils iraient à l’aventure. Nul projet ne leur serait impossible. Ils ne connaîtraient pas la rancœur ni l’amertume, ni l’envie. Car leurs moyens et leurs désirs s’accorderaient en tous points, en tout temps. Ils appelleraient cet équilibre le bonheur, et sauraient, par leur liberté, par leur sagesse, par leur culture, le préserver, le découvrir à chaque instant de leur vie commune [52]. »

Ils discouraient longtemps « sur le génie d’une pipe ou d’une table basse… Ils s’enthousiasmaient pour une valise ». « Ils attendaient de vivre, ils attendaient l’argent » [53]. Les Choses, « c’est tout ce que l’on peut dire à propos de la fascination qu’exercent sur nous les objets » (Conférence de Warwick, 5 mai 1967). Mais, « entre eux, se dressait l’argent. C’était un mur […], quelque chose de pire que la misère : la gêne, l’étroitesse, la minceur. Ils vivaient le monde clos de leur vie close [54]. » « C’était un désir fou, maladif, oppressant, qui semblait gouverner le moindre de leurs gestes. La fortune devenait leur opium. Ils s’en grisaient. Ils se livraient sans retenue aux délires de l’imaginaire. Partout où ils allaient, ils n’étaient attentifs qu’à l’argent. Ils avaient des cauchemars de millions de joyaux [55]. »

Besoin et désir

Impossible accord des désirs et des moyens : « L’immensité de leurs désirs les paralysait » [56], car « l’argent […] suscitait des besoins nouveaux [57] », au point de transformer la perception de leur propre corps. Ils étaient incapables de « regarder en face cette espèce d’acharnement minable qui allait devenir leur destin, leur raison d’être, leur mot d’ordre, émerveillés et presque submergés déjà par l’ampleur de leurs besoins, par la richesse étalée, par l’abondance offerte » [58]. Possédés : disproportion entre les goûts et la quantité d’argent disponible : « Dans le monde qui était le leur, il était presque de règle de désirer toujours plus qu’on ne pouvait acquérir. Ce n’était pas eux qui l’avaient décrété, c’était une loi de la civilisation, une donnée de fait dont la publicité en général, les magazines, l’art des étalages, le spectacle de la rue, et même, sous un certain aspect, l’ensemble des productions communément appelées culturelles, étaient les expressions les plus conformes [59]. »

« C’était un désir fou, maladif, oppressant, qui semblait gouverner le moindre de leurs gestes. La fortune devenait leur opium. Ils s’en grisaient. Ils se livraient sans retenue aux délires de l’imaginaire [60] ». À Sfax, ils étaient donc non seulement des exilés, mais « des somnambules » et des « dépossédés », alors que jadis à Paris, ils étaient possédés : « la frénésie d’avoir […] leur avait tenu lieu d’existence » [61].

Tentation/frustration = aliénation

« Paris entier était une perpétuelle tentation », mais « l’horizon de leurs désirs était impitoyablement bouché » [62]. « Voraces » : « Il aurait fallu que le monde, les choses de tout temps leur appartiennent, et ils y auraient multiplié les signes de leur possession [63] » ; « ils rêvaient confusément d’autre chose [64] ».

« Ils aimaient la richesse avant d’aimer la vie ». « Ils changeaient, ils devenaient autres [65] », car « l’argent suscitait des besoins nouveaux ». « Ils étaient donc de leur temps. Ils étaient bien dans leur peau. Ils n’étaient pas, disaient-ils, tout à fait dupes […]. Ils étaient décontractés, ou du moins tentaient de l’être [66]. » « Ils vivaient dans un monde étrange et chatoyant, l’univers miroitant de la civilisation mercantile, les prisons de l’abondance, les pièges fascinants du bonheur ». Le monde enchanté de Marx. Introjection : « Ils voulaient la surabondance […]. L’ennemi était invisible. Ou, plutôt, il était en eux, il les avait pourris, gangrenés, ravagés […]. De petits êtres dociles, les fidèles reflets d’un monde qui les narguait [67]. »

« Ils sombraient dans l’abondance [68]. » L’abondance, c’est le vide. « Ils s’ennuyaient ensemble, comme si, entre eux, il n’y avait jamais eu que le vide [69]. » Ils étaient « au cœur du vide » et se demandaient « s’ils existaient vraiment », en proie à « une vacuité fondamentale ». Jadis, « la frénésie d’avoir » leur avait « tenu lieu d’existence ». Une « tragédie tranquille [70] ».

Étudiants déclassés

Psychosociologues. « Ils étaient des “hommes nouveaux”, des jeunes cadres n’ayant pas encore percé toutes leurs dents, des technocrates à mi-chemin de la réussite. Ils venaient presque tous de la petite bourgeoisie, et ses valeurs, pensaient-ils, ne leur suffisaient plus ; ils lorgnaient avec envie, avec désespoir, vers le confort évident, le luxe, la perfection des grands bourgeois. Ils n’avaient pas de passé, pas de tradition. Ils n’attendaient pas d’héritage [71]. » Future génération Mitterrand.

« Ils étaient cinéphiles  », la « première génération pour laquelle le cinéma fut, plus qu’un art, une évidence » [72].

« Dans les milieux de la publicité, généralement situés, d’une façon quasi mythologique, à gauche, mais plus aisément définissables par le technocratisme, le culte de l’efficience, de la modernité, de la complexité, le goût de la spéculation prospective, la tendance plutôt démagogique à la sociologie, et l’opinion encore assez répandue que les neuf dixièmes des gens étaient des cons [73]… » Mépris social du parvenu.

« Jérôme et Sylvie ne croyaient guère que l’on pût se battre pour des divans Chesterfield. Mais c’eût été pourtant le mot d’ordre qui les aurait le plus facilement mobilisés [74]. »

Roman et écriture

Comment je suis passé du roman à l’écriture : « À l’époque où j’ai commencé à écrire […], il y avait des romanciers, il n’y avait pas d’écriture. Le problème de l’écriture ne se posait pas [75]. » Quelle relation entre l’écriture et le réel ? L’écriture est un acte « uniquement culturel » : entre le monde et le livre, il y a la culture. Dans le roman engagé, il n’y a pas d’écriture ; « il a fallu attendre très longtemps pour que la littérature se revendique elle-même en tant qu’écriture [76] ». Il a fallu attendre Barthes.

Archives personnelles, 2009
www.danielbensaid.org

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Notes

[1] Herbert Marcuse, l’Homme unidimensionnel, Minuit, juin 2006, p. 7.

[2] Ibid., p. 42.

[3] Ibid., p. 167-168.

[4] Ibid., p. 279 [souligné par DB].

[5] Ibid., p. 273-274 [souligné par DB].

[6] Ibid., p. 35-36 [souligné par DB].

[7] Ibid., p. 8.

[8] Ibid., p. 191-192.

[9] Ibid., p. 47.

[10] Ibid., p. 49.

[11] Ibid., p. 32.

[12] Ibid., p. 95.

[13] Ibid., p. 96, 97, 99.

[14] Ibid., p. 107.

[15] Ibid., p. 109.

[16] Ibid., p. 19-20.

[17] Ibid., p. 196.

[18] Ibid., p. 209.

[19] Ibid., p. 249.

[20] Ibid., p. 37.

[21] Ibid., p. 205.

[22] Ibid., p. 206.

[23] Ibid., p. 227.

[24] Ibid., p. 57.

[25] Ibid., p. 82.

[26] Ibid., p. 87, 88, 89.

[27] Ibid., p. 93.

[28] Ibid., p. 253.

[29] Ibid., p. 17.

[30] Ibid., p. 18.

[31] Ibid., p. 208.

[32] Ibid., p. 122, 124.

[33] Ibid., p. 169.

[34] Ibid., p. 30.

[35] Ibid., p. 256.

[36] Ibid., p. 266, 267.

[37] Ibid., p. 78.

[38] Ibid., p. 276, 277.

[39] Ibid., p. 280, 281.

[40] Ibid., p. 21.

[41] Ibid., p. 22.

[42] Ibid., p. 63.

[43] Ibid., p. 69.

[44] Ibid., p. 243.

[45] Georges Pérec, in Les Choses, 10-18 Julliard, 2007, p. 18.

[46] Ibid., p. 96.

[47] Ibid., p. 101.

[48] Ibid., p. 102.

[49] Ibid., p. 16.

[50] Ibid., p. 23.

[51] Ibid., p. 64.

[52] Ibid., p. 15.

[53] Ibid., p. 25.

[54] Ibid., p. 67.

[55] Ibid., p. 89.

[56] Ibid., p. 21.

[57] 57/ Ibid., p. 34.

[58] 58/ Ibid., p. 35-36.

[59] 59/ Ibid., p. 44.

[60] 60/ Ibid., p. 89.

[61] 61/ Ibid., p. 131.

[62] 62/ Ibid., p. 17.

[63] 63/ Ibid., p. 22.

[64] 64/ Ibid., p. 86

[65] 65/ Ibid., p. 33.

[66] 66/ Ibid., p. 46

[67] 67/ Ibid., p. 80.

[68] 68/ Ibid., p. 96.

[69] 69/ Ibid., p. 81.

[70] 70/ Ibid., p. 132.

[71] 71/ Ibid., p. 45.

[72] 72/ Ibid., p. 52.

[73] 73/ Ibid., p. 71-72.

[74] 74/ Ibid., p. 80.

[75] 75/ Ibid., p. 151.

[76] 76/ Ibid., p. 162.