Tous les textes du philosophe Daniel Bensaïd.

Ségur (Daniel Bensaïd)

février 1991

XIIIe Congrès mondial

Notes du rapport et des conclusions sur la situation mondiale

1. Ce congrès mondial se tient quelques semaines après le déclenchement de la guerre du Golfe. Cette guerre constitue l’événement majeur de la situation internationale depuis l’adoption du projet de résolution par le CEI [1] de juin 1990. Elle illustre à la fois la tendance générale et les contradictions de cette situation.

Elle met en évidence l’ampleur et la détermination de l’offensive impérialiste, politique et militaire. Un tel déploiement militaire aurait été impensable il y a dix ans, lorsque les États-Unis, encore sous le coup de leur défaite au Vietnam, étaient partiellement paralysés devant les révolutions nicaraguayenne et iranienne (échec de Carter d’obtenir de l’OEA [2] un feu vert pour une intervention au Nicaragua).

Il ne s’agit pas pour autant d’une marche triomphale de l’impérialisme. Cette intervention militaire peut avoir des conséquences imprévisibles. Elle constitue pour l’impérialisme américain un choix à haut risque (mais il n’existe pas dans l’histoire d’assurance sur la vie). Ce qui est significatif, c’est que les États-Unis aient été prêts dès le début de la crise à courir ce risque, en mettant de leur côté le maximum d’atouts (accord des bureaucraties soviétique et chinoise, aval de l’ONU, participation des régimes arabes…).

C’est que les enjeux de l’entreprise sont à la hauteur du risque encouru. Il s’agit ni plus ni moins que :

– d’établir une nouvelle répartition des rôles dans la hiérarchie interimpérialiste mondiale entre les États-Unis, l’Europe et le Japon. Allemagne et Japon sont appelés à financer l’effort
de guerre américain. L’Europe est éclipsée sur le terrain diplomatique. Les États-Unis utilisent ainsi les
atouts de leur puissance militaire et diplomatique pour tenter de contrecarrer les effets de leur déclin en tant
que puissance économique ;

– d’établir leur contrôle sur les approvisionnements pétroliers ;

– de réorganiser le dispositif militaire impérialiste sous leur hégémonie contre les risques d’explosions dans les pays dépendants et de réaffirmer leur mission de police internationale.

2. La détermination manifestée par Kohl pour l’unification à marche forcée de l’Allemagne
et par Bush pour l’intervention dans le Golfe témoigne de la manière dont les dirigeants
impérialistes entendent tirer parti de la nouvelle situation internationale. Le mouvement ouvrier et les
forces révolutionnaires ont en effet enregistré plusieurs revers significatifs : rappelons en quatre.

– L’unification impérialiste de l’Allemagne. Nous nous sommes tous réjouis de l’explosion populaire en ex-RDA et de la chute du Mur de Berlin. Il n’y a pas à le regretter. Mais l’unification capitaliste de l’Allemagne, le renforcement de l’Allemagne comme puissance impérialiste centrale, constitue-t-elle oui ou non une victoire pour la bourgeoisie ? (Il y a un an encore les camarades de la minorité répondaient sans trop hésiter oui à cette question, sans cependant croire à cette hypothèse.) Aujourd’hui l’Allemagne est unifiée, plus vite que nous ne l’avions prévu les uns et les autres. La classe ouvrière n’est pas écrasée, il y aura certes des luttes contre les conséquences sociales de cette unification. Mais l’unification capitaliste de l’Allemagne constitue bel et bien en elle-même une victoire politique de la bourgeoisie allemande et un avantage pour l’impérialisme.

– Dix ans après le congrès de Solidarnosc en Pologne, les récentes élections présidentielles ont montré que le mouvement ouvrier avait subi une sérieuse défaite, pas un écrasement, mais une sérieuse défaite. Le coup d’État de Jaruzelsky ne l’a pas écrasé. Mais il a été suffisant pour briser l’élan initial. Solidarnosc est affaibli, divisé. L’élection s’est jouée entre trois candidats tous ouvertement favorables à la restauration capitaliste. Le cas polonais est important, parce qu’il ne s’agit pas d’un simple début de mouvement, mais d’un recul : c’est le pays de l’Est où le mouvement ouvrier avait le plus progressé sur la voie de son organisation indépendante. Il s’agit d’un énorme recul qui nous pose une question. Il y a cinq ans, nous avions adopté ici même une résolution (en 1985), dont le centre de gravité était l’idée de dualité de pouvoir en Pologne ! (Je l’ai votée). Où en sommes-nous aujourd’hui ?

Soit il s’est agi d’une exagération monumentale.

Soit ce que nous disions était vrai et alors c’est la défaite qui a été monumentale.

À moins que la vérité soit entre les deux : le texte était simplement très exagéré et la défaite très
importante…

– La défaite sandiniste de 1990 au Nicaragua est plus qu’une défaite électorale. Le résultat électoral est le produit indirect d’une entreprise contre-révolutionnaire combinant le harcèlement par la Contra et l’étranglement économique. Elle s’inscrit dans la stratégie de guerre de basse intensité mise en œuvre par l’impérialisme. La révolution n’est pas écrasée, mais les rapports de force se sont considérablement détériorés, au Nicaragua et au-delà : isolement accru de la révolution salvadorienne ; menaces croissantes sur Cuba ; coup porté plus généralement à la crédibilité et à la viabilité d’un projet révolutionnaire socialiste dans la région, dans les rapports de force mondiaux actuels : quel avenir pour Haïti ?

– Si le mouvement ouvrier des métropoles impérialistes n’a souffert aucune défaite historique, il a
subi des défaites partielles suffisantes pour permettre aux bourgeoisies de ces métropoles d’avancer dans la
réorganisation partielle de leur appareil productif, de l’organisation du travail, du statut salarial. De
manière non généralisée et systématisée, mais suffisantes cependant pour leur permettre de transférer le
coût de la crise sur le dos des pays du tiers-monde (en utilisant le mécanisme de la dette), et d’accentuer
leur pression sur les économies planifiées bureaucratiquement d’Europe de l’Est

3. Globalement, le problème central est le suivant :

L’irruption populaire en RDA, Roumanie, Tchéco, l’approfondissement de la crise en URSS, ont-ils nourri une dynamique cumulative de la révolution politique et des avancées sur la voie d’un socialisme démocratique ? Ont-ils donné un second souffle à la révolution polonaise de 1980-1981 ? Ont-ils attiré la RDA dans un mouvement de transformation socialiste ?

Au contraire : on est loin en Pologne de l’idée de République autogérée et du congrès de Solidarnosc de 1981. Quant à la RDA, elle a été avalée sans coup férir par le capital allemand.

Le Mur de Berlin est tombé ? Vive la chute du Mur ! Champagne, tequila et caïpirinha pour tous.

Mais qui l’a fait tomber et de quel côté ?

Les camarades répondent qu’il a été renversé par les masses, tout comme la dictature de Husak ou celle Ceaucescu. C’est vrai, évidemment Dans une certaine mesure. Mais ce n’est vrai qu’à moitié.

Pourquoi y aurait il une cause unique.

Le mur a été renversé par les masses et par le bombardement des marchandises et de la monnaie ouest-allemande. Comment ne pas le reconnaître ?

Chacun a poussé de son côté. Et le mur a fini par tomber. Mais il est tombé sur la tête des travailleurs est-allemands. Ce sont finalement les marchandises qui ont poussé plus fort.

Ce constat en appelle un autre. La dynamique des mobilisations antibureaucratique n’est pas la même aujourd’hui qu’en 1956 en Pologne et Hongrie, 1968 en Tchéco, 1980 encore en Pologne. La question n’est pas qu’elle ne correspond pas à « nos schémas ». La question est qu’elle n’est pas dans la continuité des expériences antérieures.

Il y avait alors d’emblée des expériences significatives d’auto-organisation. Il y avait des courants qui entendaient renverser le pouvoir bureaucratique, démocratiser la société et l’économie, s’emparer de la propriété étatisée pour la socialiser (contrôle, autogestion). Pour une raison. L’économie n’était pas en faillite. Il y avait un certain développement, peut-être pervers mais réel des forces productives, un réel développement des acquis sociaux. On pouvait penser les amplifier encore en se débarrassant du carcan parasitaire de la bureaucratie.

Quelque chose s’est produit qui a brisé cette dynamique. C’est une question décisive. C’est de cela que la résolution s’efforce de rendre compte, en soulignant la combinaison de deux facteurs.

Le premier était prévu dans nos textes de références. À terme, la planification bureaucratique, ou l’économie de commandement (comme vous voulez), devait aboutir à un étranglement des forces productives. La démocratie politique et sociale n’est pas un luxe moral mais une nécessité fonctionnelle. La planification bureaucratique pouvait connaître certains succès initiaux (bien qu’humainement et écologiquement coûteux) dans le développement extensif de l’économie. Elle était incapable de répondre aux conditions d’un développement intensif et d’une nouvelle révolution technologique. C’est ce que j’appellerai le facteur interne.

Le second était moins prévu. C’est la capacité qu’ont eue les bourgeoisies impérialistes de répondre à la crise en redressant leur profit (grâce aux défaites partielles infligées à certains secteurs de la classe ouvrière et à la collaboration de directions réformistes associées aux intérêts impérialistes), en augmentant la productivité du travail, en transférant par conséquent le coût de la crise sur les pays du tiers-monde.

Résultat :

– au lieu de se réduire comme dans la période antérieure, le différentiel de productivité entre l’impérialisme, d’une part, les pays dépendants et les économies de commandement, de l’autre, s’est creusé ;

– les États ouvriers ont été battus par l’impérialisme sur le terrain du développement des forces productives (ce qui n’était pas précisément l’hypothèse envisagée dans nos textes de fondation, même si elle apparaît dans certains articles de Trotski) ;

– les idées qui peuvent exister chez les travailleurs de l’Est sur les vertus du marché sont certes des illusions : si restauration capitaliste il y a, ils n’auront pas un capitalisme dominant (suédois, ou allemand), mais un capitalisme dépendant, une forme de tiers-monde au cœur de l’Europe. Mais ces illusions ont un fondement bien réel : le constat de la débâcle économique des économies planifiées.

Une chose est de penser pouvoir améliorer les résultats d’une économie en essor, en la libérant des privilèges et de la gabegie bureaucratique ; autre chose de gérer une économie en ruine. La débâcle économique implique aussi une érosion de ce que nous appelions « les acquis sociaux » dans l’État ouvrier, et par conséquent une perte de confiance du mouvement ouvrier renaissant en ses propres capacités.

Il y a bien une tendance dominante dans la situation. Elle n’est pas unilatérale. La situation mondiale n’est jamais synchrone et homogène. On peut citer la résistance palestinienne, les conquêtes démocratiques en Afrique du Sud, les résultats du PT brésilien aux présidentielles de 1989, la magnifique victoire d’Aristide en Haïti… Tout cela n’annule pas les lignes de forces précédemment indiquées.

4. Il faut regarder cette réalité en face.

Pour autant, il n’en résulte pas un triomphe décisif de l’impérialisme. On parle d’un nouvel ordre mondial. C’est une formule. Un projet peut-être, mais il est loin d’être établi. La marche à ce nouvel ordre passe par bien des obstacles, et surtout, pour commencer, par des désordres.

Quatre obstacles majeurs :

a. Il ne suffit pas pour les capitalistes de redresser leurs profits. Ils doivent aussi à terme ouvrir de nouveaux débouchés. Une restauration capitaliste à grande échelle en Europe de l’Est et en URSS pourrait les lui offrir et engager une nouvelle onde de croissance. Mais il y a loin de l’intention à son aboutissement. L’unification capitaliste de l’Allemagne donne une idée du coût financier et des risques sociaux d’une telle entreprise. Pour l’heure les capitaux privés ne se ruent même pas en Pologne, Hongrie, ou même Tchéco. Ils n’ont pas assez de garanties politiques et sociales. Et puis les centres impérialistes doivent faire face à la fois aux dépenses de guerre, à leurs propres difficultés budgétaires, à l’aide au Tiers-monde pour amortir les risques d’explosion les plus aigus, et investir à l’Est… Cela fait beaucoup. Il est probable que la restauration capitaliste ne sera pas consommée à grande échelle d’ici quelques années (disons avant le prochain congrès mondial en tout cas), et que ce qui nous attend dans l’immédiat, c’est plutôt une période de dislocation et de convulsions chaotiques de ces sociétés.

b. Les explosions sociales dans le tiers-monde vont continuer et constituer un facteur permanent de conflit et d’instabilité, même si elles ne trouvent pas d’issue politique positive dans l’immédiat.

c. Les classes ouvrières des métropoles impérialistes ont subi des défaites comme je l’ai déjà rappelé, mais aucun écrasement comparable à ceux des années trente. Elles sont affaiblies mais conservent d’importantes capacités de résistance.

d. Enfin, la crise de direction impérialiste est loin d’être résolue. La guerre du Golfe peut modifier temporairement les rapports de force interimpérialistes à l’avantage des États-Unis, mais les bourgeoisies européennes et japonaises ne vont pas rester les bras croisés : quel avenir pour l’Europe ? quels projets de réarmement de l’Allemagne et du Japon ? etc.

Pour résumer :

– nous sommes loin de la sortie de la crise économique et politique ;

– l’amorce d’une nouvelle phase de croissance organique à l’échelle mondiale passe non seulement par la restauration des profits et des débouchés, mais, sur le plan politique, par une réorganisation à grande échelle des États et des territoires, par l’établissement de nouveaux liens, de nouveaux partages, de nouvelles hiérarchies (la redéfinition de l’Europe, le projet Bush d’un marché commun d’Amérique du Nord avec le Mexique et le Canada, s’inscrivent dans cet horizon…).

Cette réorganisation d’envergure ne se joue pas sur le tapis vert des conférences, mais plus souvent par des guerres (craignons que celle du Golfe ne soit qu’un début). Ou, comme le dit la formule par une période de guerres et de révolutions. Les guerres ont déjà commencé. Les révolutions…

5. C’est ici qu’intervient ce qu’on appelle l’état du facteur subjectif. Plus sobrement : dans quel état le
mouvement ouvrier international aborde-t-il cette épreuve ?

Je veux d’abord indiquer qu’il ne suffit pas pour répondre d’aligner le chiffre des manifestants dans telle manifestation anti-guerre, ou dans telle grève. C’est important Mais trop partiel. Nous devons combiner plusieurs critères : certes les mobilisations, mais aussi le niveau d’organisation et de conscience.

a. Je dirai globalement qu’il y a un obscurcissement des références de classe. La montée en
puissance des références nationales, ethniques et confessionnelles témoigne à la fois de l’ampleur de la
crise et du peu de crédibilité des réponses de classe dans un sens socialiste.

Il y a cela des raisons sociologiques sans doute (réorganisation du salariat), mais aussi politiques : la faillite des économies d’Europe de l’Est n’est pas perçue « par les larges masses » comme une seule faillite de la bureaucratie incapable, mais aussi du socialisme réellement existant

Ce n’est pas le nôtre ? Certes… Mais le nôtre est encore dans nos têtes et dans nos cœurs, dans les virtualités révolutionnaires des opprimés. Alors que des millions et des millions ont fait l’expérience de ce « socialisme » réellement existant là…

b. Dans ces conditions, la chute des dictatures bureaucratiques signifie la fin des illusions « campistes » pour tous ceux qui croyaient pouvoir compter, en dépit des imperfections ou défauts, sur un grand arrière
stratégique. Le camp a explosé, emportant ses légendes et ses illusions. L’explosion a emporté au passage
bien des barrières qui existaient entre des courants révolutionnaires et anti-impérialistes désormais
orphelins.

C’est positif. À ceci près que le vide ainsi créé n’est pas comblé par une renaissance à échelle de masse d’un nouvel internationalisme. Cubains et Nicaraguayens par exemple ont perdu ou perdent une aide partielle, souvent conditionnelle, parfois perverse, toujours limitée. Mais le mouvement ouvrier international n’est pas capable de leur promettre l’équivalent. D’où un sentiment de solitude et d’impuissance accru.

c. Nombre de partis réformistes traditionnels, sociaux-démocrates ou staliniens ont connu des crises
profondes. Mais de ces crises ne sont guère apparus des courants ou des ruptures significatives sur la gauche,
ici même, il y a quelques jours, vient d’avoir lieu le congrès du PC italien… Les ruptures du PCF sont
 parties à droite… La gauche benniste a subi une défaite… Lafontaine ?

Pour un Parti des Travailleurs (un parti de classe et de masse) au Brésil, combien allons-nous voir naître de Front islamique du Salut ? Le contexte politique a changé et surtout le contexte social. Le terrain nourricier dont le PT a tiré sa force classiste, c’est le « miracle économique brésilien », la croissance de la classe ouvrière industrielle des années soixante-dix. Mais un prolétariat affaibli par la désindustrialisation et les défaites, comme en Bolivie, au Pérou, en Argentine, peut difficilement avoir le dynamisme nécessaire à un tel projet. Il y a dans nombre de pays une classe ouvrière de l’ancienne phase d’industrialisation qui est victime de la réorganisation de l’appareil productif sans que les nouveaux secteurs soient encore formés ou aient fait leurs premières expériences.

6. Je terminerai rapidement par les tâches.

Si on laisse de côté l’enflure et les excès polémiques auxquels les congrès sont par nature propices, les divergences réelles d’appréciation sur le moment politique international, ne semblent guère se traduire sur les tâches centrales que nous pouvons énumérer.

– Sur les tâches dans les pays de l’Est, la construction d’un mouvement ouvrier indépendant, l’élargissement des droits démocratiques, la lutte contre la restauration capitaliste et pour une économie autogérée, la défense du droit à l’autodétermination et à l’indépendance des nationalités… Pas de problème. Il peut y avoir un débat sur la question nationale. Mais il a toujours existé dans le mouvement ouvrier révolutionnaire. C’est un des plus compliqués. Et les positions qui peuvent apparaître sur la question ne découlent pas mécaniquement et nécessairement de telle ou telle divergence d’analyse.

– Sur les luttes anti-impérialistes, la défense de Cuba face aux menaces impérialistes, pas de problèmes entre nous il me semble (sous réserve de vérification dans le débat concernant Cuba).

– Plus important encore, la guerre, qui constitue un test majeur, ne fait pas apparaître de divergences significatives. Nous sommes contre l’agression de l’impérialisme et sa défaite dans cette guerre. Nous sommes solidaires du peuple irakien victime de cette agression et des peuples arabes qui se dressent à ses côtés contre leurs régimes complices… Pour autant nous continuons à dénoncer la dictature et le régime de Saddam Hussein

– Nous sommes contre les projets d’Europe capitaliste inscrits dans l’acte unique européen, etc..

En réalité, les principales conséquences des divergences d’analyse sur la situation internationale portent plus sur l’approche des questions de construction que sur les tâches immédiates. Nous sommes à peine au seuil d’une réorganisation générale, éclatée, inégale selon les pays et les régions, qui prendra du temps. Comment l’aborder ? Comment nous y préparer ?

C’est sur ces questions que nous reviendrons dans le débat, les conclusions, et le débat sur la construction proprement dite

Conclusions après la discussion

1. Plusieurs camarades, du Mexique, du Liban, de l’État espagnol, de Hong Kong, du Liban, du Sénégal ont proposé ou annoncé des amendements qui devraient sans grand problème être intégrés dans le texte : sur l’Intifada, les événements de Tian’anmen, les luttes démocratiques en Afrique en particulier…

2. La résolution minoritaire de la TCQI [3] me pose un problème. C’est une non-résolution. C’est-à-dire un article critique de la résolution majoritaire, qui ne comporte pas d’analyse propre structurée, mais une série de citations et de slogans. C’est d’ailleurs le signe que les camarades rédacteurs sont enfermés dans un syndrome minoritaire. Ils ont écrit leur document sans envisager un seul instant qu’il puisse devenir majoritaire. Il suffit en effet d’imaginer le ridicule pour la IVe Internationale si, devant les événements que nous traversons, elle sortait de ce congrès avec pour résolution un mauvais article bourré de citations de tel ou tel militant de l’Internationale péché dans tel article ou tel BI…

Les rapports minoritaires oraux se sont attachés pour l’essentiel à dénoncer le pessimisme et le catastrophisme de la résolution et du rapport majoritaire.

Qu’y faire ? Il n’est pire sourd que celui qui ne veut pas entendre. C’est dommage pour la discussion. Quelques indications pour mémoire :

– nous annoncerions une situation désespérée comparable aux années trente ? Dès la première page de la résolution on trouve : que le mouvement ouvrier n’a pas subi de « défaites historiques » dans les métropoles impérialistes ;

– nous annoncerions un nouvel ordre impérialiste triomphant ? Dès la première page, on lit que « rien n’est consolidé ni stabilisé » et que « cette instabilité annonce des affrontements majeurs »…

– dès le premier chapitre, on lit : « un équilibre international est rompu sans qu’un nouvel équilibre soit en vue. Ce n’est pas une crise des seuls pays de l’Est mais une crise des rapports globaux instaurés à la fin de la guerre qui commence, pouvant déboucher sur des crises nationales et sociales profondes. »

Je pourrais continuer… À quoi bon écrire des textes, les amender, les voter… si la discussion a lieu sur des libres interprétations qui n’ont plus rien à voir avec les documents présentés ? C’est un peu décourageant.

3. Les camarades minoritaires n’aiment pas les nuances, les contradictions, la dialectique.
C’est un problème entre la dialectique et eux.

Ils s’entêtent à nous convaincre que si la chute des dictatures bureaucratiques aboutit selon nous à une offensive impérialiste, c’est que nous regrettons l’ordre ancien.

Curieuse logique, qui ignore que d’un bien peut sortir un mal.

On peut mourir de rire, de joie ou de plaisir.

Pourquoi une pensée aussi linéaire, qui classe en ordre de mérite l’avant et l’après ? Le problème n’est pas de savoir si la dictature de la bureaucratie est meilleure ou pire que celle du Capital. Il suffit de savoir qu’elle est mauvaise et que nous la combattons. Vive donc la chute du Mur de Berlin, sans aucune réserve !

Mais après le renversement des dictatures bureaucratiques deux possibilités sont ouvertes :
instauration d’une démocratie socialiste ou restauration du capitalisme ?

Dans son intervention, le camarade Thornett nous a posé une question bizarre : « Si vous considérez, a-t-il dit, la restauration capitaliste comme une défaite pour les travailleurs, c’est que vous auriez considéré le maintien du stalinisme comme une victoire ? » Question absurde et curieuse logique binaire, décidément. Ce n’est pas parce que j’ai horreur du céleri que je dois raffoler des salsifis.

Bref, nous sommes tout aussi opposés au stalinisme qu’au capitalisme. C’est le b-a-ba. Mais peut-être est-il exagéré de s’attacher à une phrase malheureuse du camarade Thornett. Oui, si elle ne confirmait une évolution dans les positions des camarades qui apparaît par écrit dans la résolution de la TCQI sur la situation mondiale : « Quand le prolétariat perd la démocratie, il perd à peu près tout le reste… Ce qui est prouvé, c’est que les dictatures bureaucratiques ne faisaient en rien partie de notre camp, qu’elles n’étaient en rien un élément du rapport de force anticapitaliste… » (IDB 8).

Tiens donc. Les dictatures bureaucratiques ne font pas partie de notre camp. C’est un fait. Et même une raison d’être de notre mouvement. Mais nous avions l’habitude de distinguer entre la dictature bureaucratique et la survie d’un héritage révolutionnaire dans l’existence des États ouvriers. Nous avions l’habitude de considérer que le prolétariat avait perdu la démocratie en URSS depuis fort longtemps, mais qu’il n’avait pas tout perdu. D’où l’idée de révolution politique, d’où l’idée de défense de l’URSS contre l’impérialisme et les menaces de restauration capitaliste…

D’où l’idée que, malgré la bureaucratie, l’existence de l’URSS en tant qu’Etat ouvrier bureaucratiquement dégénéré, dans la mesure où elle perpétuait l’héritage indirect de la Révolution russe, était un élément du rapport de force mondial face à l’impérialisme.

Je me sens sur ce terrain exceptionnellement orthodoxe.

Je comprends bien que nous traversons des événements colossaux. Peut-être faut-il changer ou « réviser ». Mais alors, sérieusement, méthodiquement, en annonçant la couleur. En sachant ce qu’on abandonne et par quoi on le remplace. Et surtout pas en se drapant dans l’argument de la continuité et de l’orthodoxie. Si le prolétariat soviétique « a tout perdu » en perdant la démocratie (il y a donc bien longtemps), il y avait bien des choses fausses dans les positions de la IVe Internationale dès sa fondation et l’éclairage de tout ce qui s’est passé avant, pendant et après la Seconde Guerre mondiale devrait être modifié.

Si tel était le cas les travailleurs d’Europe de l’Est ne perdraient rien à la restauration capitaliste. Ils auraient même tout à y gagner : le droit de vote, plus les bananes…

4. C’est bien là le fond théorique de la position des camarades. C’est lui qui éclaire leur position sur
l’unification allemande : la bourgeoisie n’y a rien gagné, puisqu’il n’y avait rien à perdre…

La polémique sur l’unification allemande a occupé une place importante dans la discussion. Précisons qu’il s’agit ici d’une discussion sur les projets de résolution. Il y a eu des articles sur la question dans Inprecor, dont je ne partage pas le point de vue et me semblent erronés. Mais nous ne parlons pas de tel ou tel article, mais de la résolution.

Nous y rappelons notre position traditionnelle pour une Allemagne unie et socialiste. Et socialiste !

Or, ce qui était réellement à l’ordre du jour, dans le monde réellement existant d’aujourd’hui, ce n’était pas une Allemagne unie et socialiste, mais le plan Kohl. C’est-à-dire une unification capitaliste, une Allemagne unie et capitaliste, un renforcement de l’impérialisme allemand.

Nous défendions le droit des Allemands à décider librement, y compris de choisir cette unification-là. Mais nous avions quant à nous le droit de dire non au plan Kohl et à cette unification. Au vu des effets sociaux de l’unification, il n’y a aucune honte à avoir défendu cette position.

Les camarades minoritaires, sous la pression des rapports de force qu’ils s’obstinent à nier, ont glissé sur une autre position : l’Allemagne unie tout court. Ils ont dit que s’il y avait un référendum sur l’unification allemande, ils voteraient oui, sans conditions ni préalables.

Dans un premier temps, en croyant sincèrement que l’unification aurait spontanément une dynamique transitoire, que les retrouvailles des prolétaires de l’Est et de l’Ouest aurait une dynamique telle qu’elle empêcherait la restauration capitaliste.

Ils se trompaient sur la situation. Alors, dans un deuxième temps, ils ont commencé à trouver à leur position un fondement théorique : dans l’unification impérialiste de l’Allemagne, la conquête des libertés démocratiques constitue à leurs yeux une victoire sans bavure, puisqu’il n’y avait rien à perdre.

Ce raisonnement est boiteux.

Encore une fois, la conquête des libertés démocratiques est une victoire des masses sur la bureaucratie. Mais la restauration du capitalisme est une victoire de la bourgeoisie sur le prolétariat et le projet de socialisme démocratique.

Il n’est tout de même pas si compliqué de dire les deux choses.

Cette discussion sur l’Allemagne illustre à quelles erreurs d’orientation peut conduire une évaluation erronée de la situation internationale et des tendances qui la dominent

5. J’en prendrai un second exemple.
Celui du Nicaragua.

Les sandinistes ont certainement fait des erreurs. Nous en discuterons certaines dans le débat sur l’Amérique latine. Mais leur défaite électorale est-elle principalement le produit de leurs erreurs ou avant tout le résultat d’une contre-révolution organisée par l’impérialisme US par le biais de sa guerre de basse intensité ?

La question a son importance. Si l’on pense que les sandinistes sont des révolutionnaires qui ont fait des erreurs, on les critique fraternellement, comme nous l’avons fait les uns et les autres quand ils ont suspendu le droit de grève, ou au moment des accords de San Isidro sur le Salvador. On réfléchit modestement à ce qu’il était possible de faire, dans les rapports de force concrets, en matière de programme économique, de réforme agraire…

Mais si l’on pense qu’ils ont eu pendant dix ans, de bout, en bout, une politique de coalition avec la bourgeoisie, de défense du capitalisme, qu’ils n’ont produit qu’une variante tropicale de Front populaire, alors il est plus cohérent comme l’ont fait les camarades de SA USA [4], de soutenir le MUR [5] contre le front sandiniste aux élections (même si Moises Hassan doit finir en moins d’un mois dans les bras de Violetta Chamorro !).

Dans notre analyse de la situation mondiale nous essayons de comprendre comment les rapports de force mondiaux ont joué au détriment de la révolution sandiniste, l’ont isolée (politique ouverte de Gorbatchev au moment des élections) et de comprendre comment il était possible d’y faire face.

Pour les camarades de la TCQI et de SA, qui estiment la situation excellente, il suffisait de nationaliser une industrie inexistante, et… de construire hardiment, comme l’a souligné ironiquement Paul Leblanc, le socialisme dans un seul pays agro-exportateur de moins de trois millions d’habitants !

Étonnante leçon de marxisme révolutionnaire.

6. Il faudrait plus de temps pour montrer comment s’établit un lien entre une appréciation de la situation mondiale de la part des camarades et leur manière d’aborder les questions démocratiques ou nationales comme naturellement chargées d’une dynamique qui les dépasse.

Je préfère aborder un dernier point. Le lien entre cette discussion et celle sur la construction.

Les conditions dites objectives et le facteur dit subjectif ne marchent pas chacun de leur côté, sans jamais se rencontrer. Il peut y avoir décalage entre les deux. Pas divorce absolu. Des conditions objectives propices doivent produire non nécessairement des organisations révolutionnaires puissantes, mais au moins des réseaux d’avant-garde, de cadres organisateurs, de dirigeant(e) s de luttes, qui sont le terreau de l’organisation révolutionnaire.

La lutte de classe ne se limite pas au nombre de manifestants, si important soit il. L’avant-garde, contrairement à ce qu’a dit Mathieu ne se limite pas à la
IVe Internationale, nécessaire mais modeste que nous sommes. Heureusement, il y en a d’autres… En nous voyant, malgré l’excellence selon eux des rapports de force, assiégés de centristes et de semi-réformistes, les camarades vont perdre la tête. L’écart est trop grand entre conditions objectives et facteurs subjectifs. C’est une déchirure fatale. Un abîme. Comment expliquer dans une situation aussi bonne que les révolutionnaires se réduisent à nos faibles forces ? Et peut-être même aux six délégués de la tendance pour la construction de la IVe Internationale. Car s’ils ont éprouvé le besoin de se baptiser solennellement ainsi, c’est que nous sommes nous-mêmes, pour la plupart des constructeurs douteux. Les masses déferlent, mais les lieux saints du trotskisme se réduisent à des poches de résistance héroïque à San Francisco, Londres et Paris ?

Quand la réalité n’est pas au rendez-vous de l’analyse, la logique se met à divaguer.

Or, les rapports de force politiques qui se dessinent dans la chute des dictatures bureaucratiques, l’extrême faiblesse des courants révolutionnaires, ou simplement socialistes, voire classistes, constituent une précieuse indication sur les tendances à l’œuvre.

Question de rythme nous a dit Rochal. Ce n’est qu’un début… Après le premier pas viendra le second, puis le troisième… Chaque chose en son temps…

Oui. Dans une certaine mesure. Mais ce n’est pas tout à fait vrai. Je répète qu’en Pologne, le mouvement ne commence pas. Il y a vingt ans ou plus d’expérience derrière, depuis la lettre ouverte de Kuron et Modzelewsky, il y a un syndicat de 10 millions de membres en 1981, et nous en sommes à compter les militants révolutionnaires sur les doigts de quelques mains. C’est mieux que rien. C’est un début. Et nous sommes très contents de pouvoir travailler avec ces camarades. Mais force est de constater que le temps n’a pas produit d’effets automatiques et qu’à certains égards il y a eu autant de régressions que de progrès.

Cela ne veut pas dire qu’on ne puisse pas se construire. Les camarades ont tendance à dire que pour se construire il faut être optimiste. Pourquoi ? On ne se construit pas que dans les montées. Nous avons dit et redit les contradictions de la situation. De masses s’éveillent. Des appareils traditionnels entrent en crise. Des espaces nouveaux s’ouvrent à notre construction. On le sent, on le voit : en Europe de l’Est, dans les pays arabes. Et c’est très bien.

Il y a même ici des signes encourageants. Le camarade Barry est intervenu vigoureusement, comme toujours, au nom de Socialist Action pour nous appeler à construire l’Internationale et à reconstruire le SWP, alors qu’au dernier congrès mondial il considérait avec la même vigueur que la IVe Internationale n’avait plus d’avenir et excluait par fournées les camarades ici présents du SWP. Il a retrouvé le moral et c’est très bien.

Car il n’y pas de lien mécanique entre l’analyse globale de la situation et les possibilités de construction. Nous pouvons nous construire dans cette situation, mais dans une certaine mesure. Nous pouvons avancer vers des objectifs raisonnablement ambitieux.

En prenant en compte les difficultés.

L’espace est ouvert, mais une certaine continuité est brisée. Dans les années soixante-dix l’avant-garde du monde entier se déterminait bien ou mal en référence à la révolution russe, aux premiers congrès de l’IC, à la stalinisation. Dans la chute des dictatures bureaucratiques, l’histoire ne rend pas spontanément justice à l’Opposition de gauche.

Octobre n’est plus pour beaucoup une référence stratégique naturelle.

Notre continuité programmatique est toujours utile pour nous orienter dans les turbulences qui ont commencé. Mais, comme l’a dit Moro, des cloisons et des barrières sont tombées, qui hier encore séparaient des trotskistes de certains maoïstes ou prosoviétiques. Au dernier congrès mondial nous discutions de l’actualité de notre programme, de la révolution politique à la lumière de l’expérience polonaise, de la révolution permanente à la lumière du Nicaragua.

Depuis le fond demeure mais les termes de la discussion ont considérablement changé.

Nous avons nombre d’interlocuteurs qui ont applaudi la chute du Mur et manifesté contre la répression de Tian’anmen, pour le pluralisme politique, le socialisme démocratique, l’indépendance des syndicats, les droits des nationalités. En revanche, ils veulent savoir autre chose ou au moins le discuter : quelle démocratie ? Quel rapport entre démocratie sociale et politique, directe et représentative ? Entre plan, marché et autogestion ? Le simple thème de la révolution politique n’apporte pas de réponse automatique à ces questions.

Nous avons nombre d’interlocuteurs en Amérique latine, pour qui les révolutions cubaine et nicaraguayenne ont tranché dans la pratique le vieux débat entre révolution permanente et révolution par étapes. Il y a eu l’Olas : ou révolution socialiste ou caricature de révolution. Puis l’autocritique de Shafik Handal [6]. Avec ou sans le mot, nous n’avons pas le monopole d’une certaine idée de la révolution permanente. En revanche, à la lumière des événements nicaraguayens, les mêmes qui sont pour une révolution socialiste peuvent commencer à s’interroger sur la viabilité d’une transition socialiste dans des pays dépendants et dans le monde réel d’aujourd’hui. À ces questions les têtes de chapitre de la théorie de la révolution permanente n’apportent pas non plus de réponse automatique, même s’ils donnent des garde-fous indispensables.

Voilà les questions telles que nous devons les aborder. Avec conviction et ouverture. Nous n’avons pas besoin pour cela de nous bourrer d’amphétamines idéologiques et de nous transformer en Ben Johnson’s du trotskisme.

Archives personnelles, bulletin intérieur, février 1991

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Notes

[1] Comité exécutif international de la IVe Internationale, devenu ­Comité international (CI).

[2] L’OEA, Organisation des États Américains, regroupe les gouvernements des États d’Amérique.

[3] TCQI : Tendance « Construire la Quatrième Internationale », (ou TBFI : Tendance Building the Fourth International), tendance internationale minoritaire.

[4] SA USA : Socialist Action, petit groupe trotskiste de la côte ouest des États-Unis, né d’une scission du SWP, au début des années quatre-vingt et dirigé par Jeff Mackler. Ils participent toujours à la IVe Inter­nationale.

[5] MUR : Movimiento de Unidad Revolucionaria (Mouvement pour l’unité révolutionnaire), parti politique créé en 1978 par Moisés Hassan, dissident du FSLN (Front sandiniste).

[6] Voir sur ce site : « Révolution permanente et révolution par étapes en Amérique latine. L’autocritique timorée de Jorge Handal ». Schafik Jorge Handal (1930-2006) a été secrétaire général du Parti communiste salvadorien. Ancien membre de la guérilla, il a participé à l’unification des cinq mouvements d’opposition armée sous le nom de Front Farabundo Martí pour la libération nationale.