Tous les textes du philosophe Daniel Bensaïd.

Penser, agir

Par Georges Ubbiali

Voici donc un nouvel opus du philosophe-théoricien de feu la LCR. L’ouvrage se présente comme une anthologie de textes de nature diverse publiés depuis 1991, pour le plus ancien, jusqu’à 2008 pour l’ultime. Il s’agit à la fois de textes faciles d’accès (tribunes libres de journaux, Libération ou Le Monde), d’entretiens publiés dans diverses revues, d’introduction à un livre et même d’une lettre, mais aussi de papiers plus denses d’interventions à des colloques. La forme même induit un certain enchevêtrement, voire une dose de répétition d’un article à l’autre. Mais cette redondance des arguments n’entache en rien le plaisir et l’intérêt de la lecture, voire sa surprise. En effet, Bensaïd mobilise des auteurs assez inattendus chez un penseur marxiste, que ce soit de Maistre, penseur de la contre-révolution, ou Chateaubriand, certes grand écrivain, mais pas particulièrement connu pour ses positions progressistes.

Sans entrer dans la variété des thématiques développées au fil de la vingtaine de contributions rassemblées ici, on peut néanmoins repérer quelques récurrences. Retenons-en trois, qui n’épuisent évidemment pas le spectre des points traités. Le premier concerne l’affirmation de la social-libéralisation du PS. Non content de pointer la droitisation du discours du principal parti se réclamant de la gauche, l’auteur souligne le désastreux bilan des années de gouvernement, en insistant, à la suite d’autres travaux (cf. Lefebvre/Sawicki, La société des socialistes, Le Croquant, 2006), sur les transformations sociologiques des milieux dirigeants du PS, qui aboutissent à cette réalité qu’à l’OMC ou au FMI ce sont des socialistes français qui gouvernent des institutions du capitalisme international.

Bensaïd s’attarde également sur le « modèle 1917 », sur le bilan de la révolution bolchevique. Il insiste sur le fait qu’il y a des « leçons » d’Octobre sans aucun doute, mais certainement pas un « modèle », d’où découle l’idée que « Personne ne peut dire à quoi ressembleront les révolutions du XXIe siècle » (p. 105). Finalement, à l’encontre des certitudes martelées par la social-démocratie avant 1914 ou encore aujourd’hui par certains courants, Bensaïd affirme l’indétermination profonde du changement révolutionnaire : « nous ne savons pas quelle forme politique peut prendre la dualité de pouvoir révolutionnaire à l’époque de la mondialisation et de la métamorphose des espaces et des rythmes du politique » (p. 125). Si l’avenir (révolutionnaire) est ouvert, il n’en demeure pas moins que Bensaïd sait se faire le défenseur assez ferme de la forme parti et de son mode d’organisation face aux différentes propositions visant à l’assomption des réseaux ou qui écarteraient la prise du pouvoir.

Tout au contraire, il insiste par exemple sur la dimension démocratique du principe de centralisation dans le parti contre toutes les tentatives fédéralistes qui risqueraient fort de transformer le parti d’un organe d’action commun en un club de discussions à perte de vue. On découvrira ainsi, sans doute à contre-courant de bien des opinions toutes faites à gauche (et à l’extrême gauche), à l’égard de Lénine, que Bensaïd se pique de le critiquer pour « l’excès libertaire » de L’État et la révolution ! (p. 150). Bref, loin de toutes pensées convenues, cet ensemble de textes incite à la réflexion, ainsi qu’à une relecture d’un certain nombre de textes de Marx et d’Engels. Une lecture stimulante.

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