Tous les textes du philosophe Daniel Bensaïd.

Peut-on tutoyer dieu ?

Par Thierry Pfister

Scandale à la Cour : mines effarées, confidences catastrophées, apartés informés. « Pensez donc, une maison aussi convenable que Gallimard. Comment peuvent-ils se laisser manipuler à ce point par cet agitateur patenté d’Edwy Plenel ? Comme si Le Monde ne lui suffisait pas. Bien sûr que j’ai téléphoné à Antoine. Ne serait-ce que pour le placer devant ses responsabilités. Rendez-vous compte : il se permet de tutoyer le Président. »

Tutoyer Dieu ! Il faut vraiment que l’auteur d’une telle incongruité demeure l’un de ces ultimes « gauchistes » non encore reconverti en excellence ministérielle ou en vedette de télévision, à moins que les deux fonctions ne se cumulent. Même Michel Rocard, pourtant adepte R.P.R. (Religion Prétendue Réformée, qu’alliez-vous imaginer ?), n’ose pas. Du moins le Dieu élyséen devant lequel il s’incline et rend des grâces. L’autre, le désincarné, a, paraît-il, l’esprit plus large et la rancune moins tenace. Il est donc possible d’oser avec lui une certaine familiarité.

Le ci-devant monarque républicain se trouve soudain ramené au rang de citoyen-président par une gueuse aux manières de sans-culotte : la Révolution. Elle prend la parole, ô paradoxe, au nom d’une « génération morale », la seule produite par ces deux derniers siècles, celle des « paysans qui récupéraient leurs biens communaux, des sans-culottes et des bras-nus des faubourgs, des tricoteuses et des femmes républicaines du Club et des soldats de l’an II… » Troublant à son tour le morne consensus qui entoure un bicentenaire bâclé, Daniel Bensaïd bouscule l’ordonnancement des cérémonies. À la manière de Péguy faisant vivre Clio, il anime une Révolution venue demander des comptes au grand ordonnateur de ses tardives funérailles. Une Révolution dont Furet clame la fin au vent de tous les médias sous les lâches applaudissements de tous ceux qui ont oublié que cette antienne est constamment répétée depuis… 1790.

Chaque époque se révèle par le choix de ses références. Si Condorcet est devenu l’idole de nos Princes, si Saint-Simon préside aux destinées d’une fondation abritant avec complaisance les amours intéressés d’une phalange d’industriels progressistes, de journalistes branchés et de politiciens ambitieux, c’est que l’un comme l’autre furent, à leur manière, les premiers propagandistes de l’esprit d’entreprise et les fossoyeurs des passions humaines au nom d’un positivisme encore à naître. Tout comme la République a été légitimée par l’écrasement de la Commune, le socialisme à la sauce Mitterrand a converti les nantis grâce à la flambée des profits boursiers.

Parce qu’il préfère la passion de Péguy et l’enthousiasme de Michelet à la pusillanimité d’un Furet, Bensaïd trouve, pour défendre l’honneur de la Révolution et partant son avenir, des accents proches de ceux de Régis Debray dans Que vive la République, brio en moins mais irrespect en plus. Aux Thermidoriens qui nous gouvernent il adresse non seulement nombre de rappels historiques qui jurent avec l’amnésie collective aujourd’hui cultivée, mais aussi, au passage, un cruel bilan de leur action gouvernementale. Pas de quoi, malgré tout, fouetter un chat. Que de tels propos puissent à ce point émouvoir la Cour et les cercles éditoriaux indique bien l’ampleur de la régression du débat politique contemporain.

Thierry Pfister
L’Idiot international, 26 avril 1989

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