Tous les textes du philosophe Daniel Bensaïd.

Daniel Bensaïd

1989

Quand la Révolution juge son Bicentenaire…

Le saviez-vous ? Nous assistons, avec le Bicentenaire, à une énorme supercherie : les Thermidoriens au pouvoir font mine de célébrer une Révolution dont ils ont en fin de compte triomphé ! On ne se moque pas ainsi impunément du peuple – c’est le cas de le dire – sans s’attirer une réponse cinglante… de la Révolution elle-même, qui sort des manuels d’Histoire pour crier à la trahison, sous la plume de Daniel Bensaïd. professeur de philosophie et militant trotskiste [1].

Le Quotidien du maire : Qui êtes-vous pour vous arroger ainsi le droit de parler au nom de la Révolution et tirer le bon grain de l’ivraie thermidorienne ?

Daniel Bensaïd : D’abord, je dirai que je n’ai joué au contraire qu’un rôle très modeste : celui de secrétaire ou de greffier de cette Vieille Dame. Je me suis mis dans une posture d’écoute plus que de discours. Quant à mon droit à prendre ces notes, peut-être vient-il d’une certaine fidélité à l’idée révolutionnaire parmi tant de « renégations ». Le néologisme, que j’aime bien parce qu’il dit précisément ce qu’il veut dire, est de Guy Hocquenghem [2]. Lui au moins, au-delà d’une évolution vers l’utopie et l’esthétique qui m’a souvent séparé de lui, est resté fidèle jusqu’au bout à un certain idéal de résistance à la société marchande.

Enfin, j’invoquerai le droit littéraire – celui que prend Péguy dans « Clio » – de parler à la place des personnages historiques, voire de l’Histoire elle-même.

Le Quotidien du maire : Vous portez – « la Révolution » porte – un jugement on ne peut plus sévère sur son Bicentenaire, présenté comme une tentative de récupération de l’idéal révolutionnaire par ses adversaires…

Daniel Bensaïd : Mes critiques portent d’abord sur les modalités de cette commémoration caractérisée par une hypertrophie de l’image et de la publicité au détriment du contenu.

Mais il est vrai que ce choix est lui-même révélateur d’un malaise : comment parler avec chaleur de la Révolution dans une période qui est – qui se veut – celle de la fin des révolutions ? Tout le Bicentenaire est fondé sur cette supercherie : fêter la Révolution comme victorieuse alors que ceux qui ont triomphé en fin de compte, et qui commémorent aujourd’hui, sont les Thermidoriens.

Le Quotidien du maire : Vous vous en prenez avec une violence toute particulière au « Thermidorien majuscule », le président de la République, et à son « Riquiqui » de Premier ministre, seraient-ce là aujourd’hui les principaux adversaires de la Révolution ?

Daniel Bensaïd : Non, si je m’en prends à eux, c’est pour d’autres raisons. D’abord parce qu’ils sont en fonction : ce sont des officiants du Bicentenaire. Ensuite, j’estime qu’ils auraient été tenus plus que d’autres, en raison de leur revendication de l’histoire populaire et républicaine, de favoriser un Bicentenaire « sans-culotte », au lieu de quoi ils ont bâti un Bicentenaire entièrement confisqué par l’État.

Enfin, François Mitterrand a une responsabilité particulière dans cette affaire précisément parce que dans son genre et sa catégorie – c’est-à-dire la politique politicienne – il est au-dessus du lot.

Il est un des rares à pouvoir comprendre la Révolution parce qu’il a une certaine dimension et une certaine vision de l’histoire – il n’en est que plus coupable…

Le Quotidien du maire : Vous vous demandez, dans votre livre, si ce Bicentenaire n’est pas le début de la fin des grands mythes qui ont fondé la République et la Résistance. Pouvez-vous expliciter cette interrogation ?

Daniel Bensaïd : On est là, comme disait Furet à propos d’autre chose, à mi-chemin entre le vœu et le constat. Ce qui est certain, c’est que nous avons longtemps vécu sur des grands mythes intouchables qui verrouillaient l’identité et le consensus national : la République et la Résistance qui l’a ressourcée… Or voici qu’à travers ce Bicentenaire, et surtout la place donnée à la seule année 1789, la République n’est plus aussi intouchable. Ce qu’on célèbre, c’est une Révolution encore monarchique.

Déjà Balladur, dans son livre « Passion et longueur de temps », expliquait comment il avait recommandé au président de la Mission du Bicentenaire de ne pas dépasser 1791, pour « rester dans le patrimoine commun  », C’est laisser entendre que la République, née en 1792, n’en fait pas partie.

Il semble que M. Balladur ait été entendu. Mais, paradoxalement, je crois que cette levée du tabou républicain remet sur le tapis toutes les questions non réglées de la Révolution : notamment le rapport entre les droits politiques, les droits sociaux ; le primat du droit à l’existence sur le droit à la propriété ; l’idée de citoyenneté universelle…

Il y avait dans la Révolution, au moins à son apogée, l’idée d’une Nation qui ne serait définie ni par le sol ni par le sang, mais par l’adhésion volontaire à des principes. Compte tenu de l’évolution du monde, cette idée-là pourrait bien être de nouveau demain à l’ordre du jour…

Le Quotidien du maire : Comment vous situez-vous – pardon, comme se situe la « Vieille Dame » – par rapport aux thèses de Régis Debray dans son livre Que vive la République [3] ?

Daniel Bensaïd : Il y a des thèmes communs, notamment en ce qui concerne le poids de l’argent et des médias dans notre société : mais les conclusions sont très différentes.

Debray est très inquiet de voir tout ce qui cimentait les fondements de la République – la conscience nationale, l’école laïque, la solidarité gérée par l’État… – bousculé par la crise économique et la redéfinition de la notion même d’État. Devant ce cadre d’État-nation qui commence à se fissurer, il n’imagine pas d’autre grand dessein pour le troisième millénaire que la sauvegarde de cette République minimale, réduite aux acquêts.

Avec « l’opportunisme à principes » qu’il prône pour le présent il a plus qu’un pied dans la résignation.

À mes yeux au contraire, cette République dans ce qu’elle a de positif ne peut être renouvelée que par des transformations vigoureuses et radicales.

Le Quotidien du maire : Mais ces transformations de type révolutionnaire sont-elles encore possibles ? Les Français ne sont-ils pas devenus définitivement réformistes ?

Daniel Bensaïd : Une part du consensus réformiste a des fondements réels. Dans le monde contemporain, au moins par comparaison avec les crises du tiers-monde ou de l’Est, le sentiment est largement répandu du « moindre mal » des sociétés occidentales. Mais ces fondements-là aussi ont leur face cachée : la dette, la faim, les ravages écologiques, les menaces nucléaires… font partie du lot. La prospérité française suppose entre autres que les ventes d’armes continuent…

Alors, les Français sont-ils définitivement réformistes ? La réponse c’est qu’à l’échelle des multitudes, les gens sont révolutionnaires par intermittence et par nécessité. Une révolution, par définition, est de l’ordre de l’imprévu, de l’irruption du possible.

Le Quotidien du maire : Cette révolution foisonnante, énigmatique, capable de ressurgir toujours là où on ne l’attend pas, n’est-ce pas un peu « Alien », c’est-à-dire un personnage de science-fiction ? L’autre jour, à « Apostrophes », un historien marxiste « orthodoxe » vous a accusé d’avoir de la Révolution une conception idéaliste, que répondez-vous à cela ?

Daniel Bensaïd : Je réponds qu’il y a deux dimensions dans la Révolution. Une dimension sociale réelle : les gens, je l’ai dit, se révoltent par nécessité et non par goût ; et une autre, d’ordre philosophique : il ne faut jamais abdiquer une espérance, il y a toujours une part messianique dans l’engagement révolutionnaire. Non qu’il annonce une quelconque Terre promise, mais parce qu’il indique une disponibilité aléatoire. Le messianique c’est le sens du possible par opposition au sens du réel.

Pour tout matérialiste qui se respecte, il y a une efficacité propre des idées. Si tel n’était pas le cas, on ne se donnerait pas le mal de penser !

Le Quotidien du maire : Lorsque vous parlez en tant que trotskiste de 1989, au nom de la Révolution française de 1789. est-ce que vous ne confondez pas les combats d’aujourd’hui avec ceux d’hier ?

Daniel Bensaïd : On n’en a jamais vraiment fini avec le passé, il vous rattrape toujours au tournant. Récemment Edgar Morin a lancé un grand débat dans Le Monde en affirmant que 1789 prenait aujourd’hui sa revanche sur 1917. Le problème est de savoir si on n’a pas assisté à un cycle historique de 1789 à 1917 qui est en train de se boucler – notamment à travers les événements de Chine et d’URSS. Morin oppose la révolution politique et démocratique de 1789 à la révolution sociale et presque naturellement totalitaire de 1917. Pour moi, la question ne se pose pas en termes de revanche, mais de synthèse. Il faut penser les droits de l’homme à la fois comme droits politiques et comme droits sociaux. Il faut tirer les leçons des deux révolutions concernant le pluralisme politique et la représentation démocratique. II faut, aussi, tirer les leçons de leurs illusions : l’illusion de la Révolution française, qui était celle d’un peuple homogène et spontanément bon ; l’illusion de la Révolution russe, celle d’un prolétariat lui aussi uniforme et profondément bon.

Mais l’essentiel, c’est que tout ce qui semblait gelé, immobile dans les pays de l’Est et en Chine, se remet à bouger. Des énergies sociales qu’on croyait rayées de la carte se manifestent à nouveau. Il faut observer attentivement leur dynamique et leurs inventions. Cela peut-être l’amorce d’un nouveau cycle, qui pose autrement le rapport entre les questions de la propriété et celles de la démocratie politique…

Propos recueillis par Bruno Tellenne

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Notes

[1] Daniel Bensaïd, Moi, la Révolution, Gallimard, 291 pages.

[2] Guy Hocquenghem, Lettre ouverte à ceux qui sont passés du col Mao au... Albin Michel, 1986.

[3] Edition Odile Jacob, 1989.