Tous les textes du philosophe Daniel Bensaïd.

Entretien avec Daniel Bensaïd

26 février 2002

« Repartir du mouvement »

À deux cents ans de la naissance de Victor Hugo, il faut redéfinir le profil de l’intellectuel.

C’est aujourd’hui le bicentenaire de la naissance de Victor Hugo. Des écrivains du romantisme qui dénoncèrent les conséquences sociales de la première révolution industrielle jusqu’à Pierre Bourdieu – le sociologue récemment disparu qui a renouvelé l’idée même de « culture de l’engagement » – les intellectuels ont critiqué la barbarie de l’exploitation dans la modernité capitaliste.

Liberazione : Aujourd’hui, à l’ère de la mondialisation du capital, quel rôle peuvent jouer les intellectuels par rapport aux mouvements sociaux et à la politique ?

Daniel Bensaïd : Je crois qu’il est aujourd’hui très difficile de définir précisément le profil type de l’intellectuel. De ce point de vue, Bourdieu lui-même est resté en partie prisonnier de figures comme Victor Hugo, Zola, Sartre justement : l’intellectuel comme « grande conscience morale ». Alors qu’en fait la sociologie du travail intellectuel elle-même a subi une transformation profonde. La fonction de l’intellectuel n’est plus la même. En France, en particulier ces dernières années sous la poussée justement de la mondialisation libérale, une critique radicale, marxiste ou postmarxiste, s’est développée, non plus seulement la critique humaniste de Victor Hugo, qu’on pourrait définir de « populiste ». C’est une critique de gauche à la logique même du système, avec des noms comme Badiou, Derrida ou Bourdieu lui-même.

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Sébastien Marchal

Liberazione : En ce sens, quelle est l’influence de la « production immatérielle » – en tant qu’élément du développement capitaliste de la mondialisation – sur le rôle des intellectuels ?

Daniel Bensaïd : C’est l’aboutissement d’une tendance qui avait déjà été anticipée par Marx (sans vouloir en faire un culte religieux…) dans ses textes de 1857-1858, où il mettait justement l’accent sur l’incorporation progressive du travail intellectuel dans les mécanismes même de la production. Cette tendance s’est accrue avec les années. C’est un phénomène qui peut prendre les formes du travail immatériel mais qui est bien plus vaste, qui concerne un processus général de socialisation du savoir et du travail intellectuel. Ce scénario tend à modifier les vieilles catégories : on pourrait en effet dire qu’il n’y a plus de « non-intellectuels ».

Liberazione : Avec la mondialisation, la division sociale du travail s’est ultérieurement compliquée et a mené à une fragmentation plus importante des disciplines du savoir. Peut-on utiliser la définition de Bourdieu d’« intellectuel collectif » ?

Daniel Bensaïd : On peut parler d’intellectuel collectif si on entend par là la socialisation du travail intellectuel. La frontière entre travailleurs intellectuels et travailleurs non intellectuels est très fluide. Sur le terrain de la pratique politique, c’est un phénomène qui pose beaucoup de questions. Comment définir la propriété intellectuelle ? Comment définir l’appropriation d’un travail intellectuel qui est le résultat de processus collectifs et d’une division intellectuelle du travail ?

Liberazione : Après la deuxième rencontre de Porto Alegre peut-on mieux définir ces nouvelles figures intellectuelles et leur rapport avec le mouvement altermondialiste ?

Daniel Bensaïd : Si on prend l’exemple français, on peut faire remonter ce phénomène à la publication, en 1993, de La Misère du monde de Bourdieu et de Spectre de Marx de Derrida, qui marquent un tournant radical dans le débat intellectuel. En 1995, il y a la bataille [sur les retraites] et le soutien massif aux grèves de cette saison de luttes, caractérisées par une forte critique du néolibéralisme, et cela nous mène jusqu’à Porto Alegre, à la rencontre des mouvements au Brésil. Beaucoup de philosophes, de scientifiques et d’économistes, même si tous ne sont pas célèbres, se sont engagés publiquement dans une critique systématique du modèle global du capitalisme, par exemple dans le conseil scientifique d’Attac, ou avec la naissance de la Fondation Copernic, où chercheurs et syndicalistes travaillent côte à côte. En France on dit généralement que l’âge d’or de l’engagement des intellectuels dans la société se situe dans les années 1960, moi je crois au contraire qu’en ce moment cet engagement est plus profond et plus répandu. Le lien entre le mouvement social en train de se reconstruire et différents secteurs du monde intellectuel est plus étroit et plus structurel.

Liberazione : Dans ce contexte général, que pensez-vous des événements de ces dernières semaines en Italie, avec la montée d’une mobilisation où les intellectuels occupent une place centrale ?

Daniel Bensaïd : Après des années de silence de la part du monde de la culture et du cinéma italien, qui a une longue tradition d’engagement, on regarde ce mouvement en espérant qu’il marque un retour à la mobilisation. Il y a toutefois le risque, un peu comme cela s’est passé en Autriche contre Haider, que cette mobilisation des intellectuels se limite exclusivement à de l’antifascisme ou à une critique des excès du libéralisme, qu’elle reste donc sur une ligne défensive. Si elle ne se lie pas jusqu’au bout aux instances sociales, elle risque de rester très faible. Et cela est évident justement à la lumière de ce qui s’est passé à Porto Alegre et qui constitue à mon avis la première étape d’une nouvelle mobilisation sociale et intellectuelle au niveau mondial. Le mouvement des intellectuels italiens se trouvera, je pense, confronté à des problèmes de définition politique : il est en effet très difficile de prendre position contre la censure et l’autoritarisme sans prendre position contre l’ensemble des politiques néolibérales qui les ont produits et contre le militarisme et la guerre qui sont les principales caractéristiques de ces politiques.

Guido Caldiron, Tonino Bucci
Publié dans le quotidien italien Liberazione le 26 février 2002
Traduction Brune Seban

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