Tous les textes du philosophe Daniel Bensaïd.

Résistances

Par Michael Löwy

Daniel Bensaïd, Résistances. Essai de taupologie générale, Paris, Fayard, 2001

Daniel Bensaïd, Passions Karl Marx, Les hiéroglyphes de la modernité, Textuel, 2001

Ces deux livres parus à quelques mois de distance témoignent non seulement de l’étonnante productivité intellectuelle de leur auteur, mais aussi d’une réflexion obstinément à contre-courant de la doxa contemporaine. Le premier, à la fois essai philosophique et texte polémique, est un acte salutaire de révolte contre l’insidieuse rhétorique de la résignation qui s’installe en profitant de l’amnésie collective d’une époque qui semble condamnée à l’infernale éternité du présent et au régime temporel de l’immédiat.

À cet affaissement des horizons d’attente, à cette posture thermidorienne qui verrouille la porte à peine entrouverte du possible, Daniel Bensaïd oppose l’esprit de résistance, ce « raidissement plusieurs fois millénaire de la nuque qui refuse de plier ». Toujours intempestive et à contretemps, la résistance – cette « passion messianique d’un monde juste » (Françoise Proust) – n’accepte pas de sacrifier « le scintillement du possible à la terne fatalité du réel ».

Cet hymne poético-philosophique à la gloire de la résistance se présente sous l’égide de l’animal totémique des révolutionnaires modernes ; la taupe, petit mammifère discret, dont l’auteur s’amuse à décrire les aventures littéraires et politiques, de Shakespeare à Marx, en passant par Schlegel, Hegel et Bakounine… Tandis que la locomotive est tombée en désuétude comme symbole de la révolution – parce que trop contaminée par l’idéologie du progrès linéaire – la taupe, cette bestiole mystérieuse et souterraine qui mine et qui sape, qui se cache dans les profondeurs de la terre pour faire soudainement irruption à la lumière du jour, garde toute sa puissance allégorique. D’une certaine façon, on peut considérer la « taupologie générale » inventée par l’auteur comme une réponse – à la fois ironique et amicale – à la « hantologie » des spectres de Jacques Derrida.

L’esprit de résistance s’inspire à la fois de la patience du marrane et de l’impatience messianique de Franz Rosenzweig et Walter Benjamin – héritiers modernes du messianisme hérétique de Nathan de Gaza, ce théologien révolutionnaire du XVIIe siècle redécouvert par Gershom Scholem. Il s’inspire aussi de la prophétie hébraïque, qui ne se propose pas, comme la divination ancienne, de prédire l’avenir, mais plutôt de sonner l’alerte de la catastrophe qui arrivera si… Toujours conditionnelle, laissant une place à l’incertitude – Youlai biblique – cette prophétie (que l’auteur oppose, de façon trop rapide, à l’esprit de l’utopie) est un appel stratégique à l’action.

La deuxième partie de ce « traité de taupologie » est un examen critique des « politiques de l’événement » de certains philosophes contemporains. Soit dit entre parenthèses : les sections du livre où l’auteur parle directement de sa voix me semblent plus intéressantes que celles qui passent en revue l’œuvre d’autres penseurs.

Bensaïd a peu d’indulgence pour le premier Althusser, coupable à la fois de vouloir sauver des prétendus « acquis théoriques de Staline » et d’hypostasier, de façon positiviste, la raison scientifique et technique. Ses derniers écrits, qui célèbrent le « miracle du clinamen », sont plus intéressants, mais aboutissent à une contingence pure, à un pur volontarisme du sujet. Le même vaut, à peu de chose près, pour Alain Badiou, dont la sacralisation du miracle événementiel refuse la confrontation avec l’épaisseur de l’histoire réelle et avec les contradictions de la pratique politique.

Tout en saluant le messianisme sans Messie de Jacques Derrida, et son geste d’ouverture envers Marx, Bensaïd regrette son refus d’une politique de classe et critique le caractère abstrait de son concept de « fidélité ». Quant à Antonio Negri, sa théorie de la liberté constituante face à la rigidité pétrifiée des institutions – une sorte de « révolution en permanence » du pouvoir constituant de la multitude est très suggestive, mais souffre d’une faiblesse majeure : le mépris envers les résistances du mouvement ouvrier, accusé d’« archaïsme ».

La troisième section du livre, intitulée, dans une sorte d’hommage galiléen à la taupe, « Et pourtant, elle creuse », plaide, contre le chœur assourdissant des marchandises qui proclame l’éternité du présent, pour la possibilité d’événements émancipateurs. Il s’agit de jeter les bases d’une conception profane et stratégique du politique, pour laquelle l’événement ne relève pas du « miracle », mais d’un pari raisonné. Bensaïd rend ici un hommage appuyé à « l’indispensable Pascal », si nécessaire pour affronter les temps de démission et de ralliement, et à Lucien Goldmann, qui fut le premier à mettre en évidence l’héritage pascalien du marxisme en fondant la politique révolutionnaire sur l’idée du pari, du travail pour l’incertain.

L’idée moderne de révolution articule nécessité historique et contingence événementielle ; elle prend en compte les bifurcations de l’histoire, les moments de crise qui « défatalisent » les lois économiques et « désobjectivent » les rapports sociaux.

En conclusion ; l’histoire n’a pas de fin heureuse assurée, mais la vieille taupe creuse encore, de Seattle à Prague – l’auteur pourrait ajouter Gênes – et l’on assiste peut-être à ce qu’Hegel appelait une « révolution silencieuse et sécrète », prélude à l’apparition d’un esprit nouveau. Lecture hautement recommandée à ceux qui s’obstinent à croire que la société (capitaliste) actuelle n’est pas nécessairement l’horizon indépassable de l’histoire humaine.

Le deuxième livre est d’une tout autre nature : il s’agit d’une sorte de grand album, un impressionnant recueil d’images, à la fois de Karl Marx, sa famille et ses amis, et de la modernité capitaliste/industrielle dont il essayait de déchiffrer les hiéroglyphes. Certaines sont connues - les bas-fonds de Londres vus par Gustave Doré – d’autres plus rares : les dessins ironiques et loufoques du jeune Frédéric Engels. Le texte de Daniel Bensaïd est à la fois une biographie de Marx – documentée par des citations de ses textes, mais aussi d’autres écrivains et penseurs contemporains – et un commentaire des images.

Son objectif, explique-t-il dans l’introduction, n’est pas d’entretenir une légende dorée, mais plutôt de délivrer Marx des « statues de plâtre au regard vide », déboulonnées après 1989. Il tente donc de mettre en scène l’esprit critique d’une époque, en insistant sur les résonances entre la globalisation d’hier et celle d’aujourd’hui – comme par exemple dans ce passage étonnant d’une lettre de Marx à son correspondant russe Nikolai Danielson (10.4.1879), qui décrit comment les moyens de communication modernes enserrent « le monde entier dans un réseau d’escroquerie financière et d’endettement réciproque, forme capitaliste de la fraternité internationale ». Ou encore ce discours du 27 juillet 1871, où Marx constate que « la presse moderne et le télégraphe qui répand ses inventions en un clin d’œil dans tout le globe fabriquent plus de mythes en un jour qu’on ne pouvait en fabriquer autrefois en un siècle ».

Exilé à Londres, Marx est un témoin privilégié de la vitalité extraordinaire du capital, avide de nouveaux profits et de nouveaux espaces. Son entreprise prométhéenne est de rompre le charme de la valeur qui s’auto-valorise, de briser les sortilèges de la marchandise, de comprendre les méandres de la grande pyramide capitaliste. Contrairement à tant d’autres critiques sociaux, pour Marx le génie maléfique de la modernité n’est pas l’argent, mais le capital lui-même, ce vampire insatiable qui se nourrit du travail vivant.

Bensaïd souligne avec raison que Marx poursuit, à travers son œuvre critique, « le rêve vers l’avant » d’une autocréation profane de l’humanité. Peut-on dire pour autant que dans son analyse de la « destruction novatrice » promue par la civilisation capitaliste, on ne trouve « aucune nostalgie du paradis perdu… pas la moindre nostalgie du temps passé… ; pas le moindre regret romantique… ni de rêverie mélancolique » ? Ce serait gommer un peu trop vite la dimension romantique qui est bel et bien présente dans les écrits de Marx et Engels, non seulement dans leur œuvre de jeunesse mais aussi dans leurs derniers écrits, où transparaît la fascination pour le « communisme primitif » – cette sorte de « paradis perdu » profane de l’histoire de l’humanité – et, d’une façon plus générale, pour les formes communautaires précapitalistes. L’exemple le plus frappant est l’intérêt de Marx pour la traditionnelle commune rurale russe, dans laquelle il voit, selon une lettre du 8 mars 1881 à sa correspondante russe Vera Zassoulitch – citée p. 171 du livre –, « le point d’appui de la régénération sociale en Russie ».

Une chronologie et une bibliographie complètent ce volume, qui est à la fois un objet d’art et une belle introduction à la vie et à l’œuvre d’un penseur dont les idées, ancrées dans les illusions et les espérances de son époque, dépassent cependant les limites du XIXe siècle et nous apparaissent étonnamment contemporaines.

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