Tous les textes du philosophe Daniel Bensaïd.

Daniel Bensaïd

août 2007

A propos d’Octobre 17

Révolution sociale et contre-révolution bureaucratique

Le propos général

Il s’agit d’opposer à une démarche généalogique, déduisant le totalitarisme bureaucratique d’une défaillance conceptuelle originelle, une démarche historique saisissant à la fois les rapports de continuité et de discontinuité entre l’initial révolutionnaire d’Octobre et la consolidation de la dictature stalinienne.

L’enjeu est crucial au moment où il devient tentant pour certains, dans le souci respectable de préserver l’héritage de Marx, de traiter la Révolution russe comme une erreur de rythme, une tentative volontariste (ou gauchiste) de forcer le cours de l’histoire, en un mot comme « une révolution prématurée » et par conséquent condamnée. Cette défense du marxisme retombe paradoxalement dans un déterminisme historique (pleinement assumé par quelqu’un comme Gerry Cohen) qui fait l’économie d’une étude circonstanciée des conflits et des bifurcations jalonnant le processus contre-révolutionnaire.

Sous-jacente à cette question, court une difficulté théorique que nous aurons à expliciter. Derrière la fausse évidence des termes de révolution et de contre-révolution se pose un problème déjà rencontré lors de la Révolution française. Celui d’une asymétrie finement relevée par… Joseph de Maistre : la contre-révolution n’est pas à penser comme l’envers de la révolution, ou comme une révolution en sens contraire (à la manière d’un film rembobiné), mais comme « le contraire d’une révolution ». Sur ce point, Péguy a eu aussi quelques pages étonnantes.

Dans une première partie de l’exposé nous reviendrons (sommairement bien sûr) sur les grandes étapes du processus contre-révolutionnaire et sur les questions complexes de périodisation, importantes au premier chef pour les acteurs eux-mêmes dans la mesure où elles déterminent à chaque pas une réévaluation des tâches programmatiques et politiques.

L’affaire est d’autant plus délicate que les différents aspects du processus, s’ils apparaissent a posteriori articulés et cohérents, ne sont pas immédiatement homogènes et synchrones : qu’il s’agisse des libertés démocratiques, de la politique étrangère, de la politique économique, ou bien de la cristallisation dogmatique d’une idéologie d’État.

Nous rappellerons donc à grands traits les débats suscités par les principaux tournants (en 1924-1925 avec la bolchevisation, puis le tournant de la troisième période et de la collectivisation forcée jusqu’à la victoire du nazisme en Allemagne, enfin le tournant des fronts populaires et des procès).

Pour les oppositionnels, la difficulté tient précisément à ce que la réaction politique ne coïncide pas avec l’épuisement de l’élan révolutionnaire : les années trente (voir Moshe Lewin et autres) sont des années de grande transformation sans précédent, voire d’enthousiasme encore selon Larina Boukharina en dépit de la répression. Si la perception du phénomène est assez vite attestée tant sur le plan politique (Opposition ouvrière, opposition unifiée de 1927) que sur le plan littéraire (Benjamin dès 1927, Istrati…), il manque à ces oppositions les instruments théoriques pour penser cette nouveauté. Chez Trotski lui-même, on ne trouvera une interprétation systématique que tardivement (disons en 1935-1936 dans La Révolution trahie), sur la base de l’événement dont il fait le test historique de la contre-révolution consommée : la défaite allemande.

Dans une deuxième partie, nous aborderons la conceptualisation du Thermidor bureaucratique et ses lacunes. Il s’agira tout d’abord d’examiner la pertinence et les limites de l’analogie historique pour penser la nouveauté du stalinisme.

Nous verrons ensuite comment se forgent la compréhension de la bureaucratie en tant que phénomène social (chez Racovsly notamment), la catégorie de bonapartisme bureaucratique, l’idée et le contenu de la révolution politique.

Cette problématique a ses mérites : elle nourrit une compréhension des grands événements et des tâches de l’époque et permet de s’orienter dans leur complexité.

Elle a aussi des faiblesses plus faciles à relever a posteriori  : la tentation de caractériser « la nature » de l’État (comme État ouvrier) en tant qu’incarnation d’une substance sociologique ; la tentation de penser le phénomène inédit de la contre-révolution démocratique du point de vue d’une histoire universelle du progrès (comme une dégénérescence, une déviation, un contretemps passager sur une voie prédéterminée), d’où les illusions attachées aux formules confuses et tout simplement dénuées de sens de la chronologie : un régime « postcapitaliste » ?!

Dans une troisième partie tenant lieu de conclusion, nous reprendrons synthétiquement trois questions :

1. En quoi la contre-révolution bureaucratique constitue un événement majeur du siècle qui s’achève, attesté non par des lacunes conceptuelles mais par des luttes titanesques et des millions de morts : à estomper cette rupture entre révolution et contre-révolution, à faire de la seconde la stricte conséquence logique de la première, le siècle devient rigoureusement inintelligible et le marché devient comme chez Furet l’horizon indépassable de notre temps.

2. Ceci ne veut pas dire que l’on peut opposer absolument les années lumineuses et exemplaires d’un léninisme sous Lénine aux années ténébreuses de la réaction stalinienne. Il importe au contraire aujourd’hui de passer au crible ce qui, dans la période révolutionnaire même, a non point produit mécaniquement mais favorisé le procès de bureaucratisation : la confusion entre le social et le politique (pratiquement entre la classe, le parti et l’État), une métaphysique implicite de l’histoire universelle, une difficulté à penser la pluralité et la représentation, une tendance à réduire le droit à la force et à ignorer l’importance du formalisme juridique, une confusion désastreuse (notamment chez le Trotski de Terrorisme et Communisme) de l’exception et de la règle.

3. Ce qui est toujours actuel dans l’héritage stratégique d’Octobre, en dépit des différences évidentes de conditions sociales et historiques : l’articulation des notions de crise révolutionnaire, de dualité de pouvoir, de parti, permettant de dénouer le cercle de fer de l’aliénation et de résoudre l’énigme obsédante : comment de rien devenir tout ?

Archives personnelles.

Il s’agit probablement d’un projet d’exposé pour l’université d’été de la LCR qui s’est tenue à Port Leucate du 24 au 29 août 2007

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