Tous les textes du philosophe Daniel Bensaïd.

Daniel Bensaïd

janvier 2004

Se déprendre

Réponse de Daniel Bensaïd à une enquête de Bertrand Leclair pour La Quinzaine littéraire auprès d’une centaine d’auteurs.

« Pour qui vous prenez-vous ? » La question suggère de paraphraser la célèbre réplique d’Arletty dans Les Enfants du paradis : « Je ne me prends pas : je me donne. »

Il serait plus facile, en effet, d’énumérer ce pour quoi j’essaie de ne pas me prendre.

Votre interpellation est adressée à des écrivains. J’écris, c’est un fait. Comme les écrivains, je manifeste un « désaccord avec les choses telles qu’elles sont ». Cela ne suffit pourtant pas à faire de moi un écrivain. Si j’en éprouve parfois quelque regret, je ne fais pas partie, en effet, de ceux qui entretiennent une relation véritablement amoureuse avec « la folie des mots (Jurek Becker). Le souci de la forme est le minimum de respect dû au lecteur. Mais, bousculé par l’urgence – supposée ou effective – de l’intervention politique, j’ai souvent recours à ce que Roland Barthes appelait une « écriture instrumentale ». À la différence d’un François Maspero, d’un Michel Surya, ou d’un Jean-Christophe Bailly (dans des registres fort différents), je déroge donc aux rigueurs d’une « morale du langage » (Barthes encore) ou d’une éthique de l’écriture (au sens où Alain Badiou parle, aux antipodes du moralisme ambiant, d’éthiques déterminées, de la politique ou de l’amour) réfractaire à sa banalisation dans la communication marchande.

Philosophe, alors ? En un temps où les médias voient dans les « philosophes » des généralistes de l’âme susceptibles de guérir le grand malaise de la civilisation, c’est un passeport commode pour accéder aux tribunes médiatiques. On demande désormais au « philosophe » de service ou de garde de délivrer les ordonnances et les recettes des menus plaisirs et des petites vertus pour une « vie réussie ». Leur titre semble valoir brevet de compétence pour expertise tout-terrain. L’exercice ordinaire du philo-journalisme tend ainsi à justifier la formule d’Henri Lefebvre, selon laquelle, en lieu et place de la philosophie, il ne subsisterait plus aujourd’hui qu’un « philosophisme » sans concept, déshydraté ou allégé. L’ambition philosophique fut jadis tout autre. Le nom propre des philosophes évoquait alors un événement rare produit dans l’ordre de la pensée. Je ne sais si ces événements sont encore possibles dans le champ rétréci de la philosophie. J’ai pour ma part la tête trop vagabonde pour la soumettre à la règle contraignante du concept. Je ne crois pas davantage être un moraliste : les fidélités auxquelles je me sens obligé et les règles que je me fixe ne tiendraient pas longtemps sans une visée théorique de vérité, fût-elle relative. L’essai comme genre hybride, caractéristique des temps de transition, navigue sans doute dans l’entre-deux de la controverse entre le philosophe et le sophiste, son double.

Certains critiques en mal de cliché m’ont portraituré en « moine-soldat ». L’image ne correspond guère à l’idée que je me fais d’une politique profane et de ses incertitudes. Quel que soit mon intérêt pour les chercheurs d’absolu ou pour les grands hérétiques, pour la Vie de Rancé, l’œuvre de Saint-Cyran, ou celle du cardinal d’Espagne, pour Thomas Münzer, Danilo Dolci ou Antonio Conseilhero, je n’ai jamais revêtu la bure ou l’armure. Je n’ai de goût ni pour la discipline des armées, ni pour l’ascèse monacale. Je n’ai pas du militantisme une conception mystique ou sacrificielle. Et j’ai trouvé dans le militantisme plus de gratifications que de privations charnelles.

La dernière chose pour laquelle je voudrais me prendre, ou le dernier rôle que je voudrais jouer, serait celui de juge. Combattre l’injustice et la bêtise sans merci, à l’arme blanche s’il le faut, oui. Mais, juger ? Qui veut faire le Juge, fait presque toujours le dieu – ou le pitre. Le magistère du châtiment et du pardon charrie une religiosité dégoûtante. Un arrière-goût de vengeance et de règlement de compte, au diapason d’une époque où bonne conscience et mauvaise foi font le meilleur ménage. « Le judicium, disait Péguy, c’est mon ennemi, mon aversion, mon horreur. » C’est le terreau sur lequel prospèrent tous les ressentiments.

Quatre négations, j’en conviens, ne font pas une affirmation. Certains critiquent la bâtardise (assumée) de « l’intellectuel organique » ou de l’intellectuel partisan. Le déshonneur de bien des intellectuels aux temps sinistres des bigoteries staliniennes peut expliquer cette défiance. Il ne la justifie point. L’ancrage dans une expérience collective est un principe de réalité et de responsabilité, un contrepoids plus nécessaire que jamais aux cooptations médiatiques et aux promotions de la notoriété. Il guérit l’illusion égotique selon laquelle le génie solitaire mènerait le monde en le pensant.

« Il se croit », disaient les gamins pour rabattre le caquet du prétentieux. Au lieu de « se prendre » au jeu des images et des apparences, il faut commencer par se déprendre pour devenir enfin pleinement ce que l’on fait. Un militant qui réfléchit avec d’autres sur sa part d’ombre et de doute ? Un parieur réfléchi sur l’incertain ? Ou encore (c’est mon gagne-pain), un « hussard rouge » de la république (sociale). C’est à ce titre, en effet, que j’essaie d’intéresser des jeunes têtes aux textes qui me tiennent à cœur. « Serviteur », dirait Maurice Nadeau.

Aucune modestie dans ce service inservile (et nullement « inutile », contrairement à celui que célébrait Montherlant) témoigne d’un orgueil au carré, bien plus qu’il n’exprime d’une (toujours ?) [passage incompréhensible]. Bien au contraire.

La Quinzaine littéraire, n° 882, n° spécial « Pour qui vous prenez-vous ? », 1er janvier 2004

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